Réception funeste à Oxford

Faith Martin · Chapitre 22 sur 35

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Réception funeste à Oxford

Chapitre 20

20

 

 

Trudy fut surprise d’entendre frapper à sa porte juste avant 8 heures le matin suivant. Le Land Rover censé lui servir de taxi ne devait pas arriver avant une demi-heure, elle espéra donc qu’il ne s’agissait pas d’une urgence. Elle ramassa en hâte son toast à moitié grignoté et trottina jusqu’à la porte d’entrée. Clement Ryder patientait sur son perron.

— Docteur Ryder ! Je vous en prie, entrez, dit-elle en reculant.

Elle entendit un craquement à l’étage et comprit que sa voix avait porté jusqu’à ses parents, qui, elle en était sûre, s’apprêtaient à s’habiller pour faire une rapide apparition. Tous deux appréciaient l’homme et avaient une bonne opinion du professionnel ; ils étaient par ailleurs secrètement fiers qu’il tienne leur fille en si haute estime et insiste pour qu’elle lui serve d’agent de liaison avec la police.

— Désirez-vous une tasse de thé ?

Elle le conduisit jusqu’à la petite cuisine, où les résistances électriques avaient réchauffé l’air glacial.

— Oui, merci, dit-il en s’asseyant à table.

Quand ses parents descendirent l’escalier, il lui avait déjà fait part tant de la bonne que de la mauvaise nouvelle concernant les analyses toxicologiques. La bonne : ils pouvaient désormais être relativement certains que l’accident de Terry Parker n’était pas dû au mauvais temps ou à une conduite en état d’ivresse. La mauvaise : ils comprenaient tous deux que, dès que le capitaine Jennings l’apprendrait, l’affaire leur serait rapidement retirée.

— Le Dr Carey m’a fait envoyer cela ce matin, dit-il en tapotant une fine pochette en kraft.

Lorsque Barbara Loveday puis son mari, Frank, firent leur entrée, Clement se leva avec un sourire pour les saluer en bonne et due forme.

— Mrs Loveday, Mr Loveday, j’espère que vous ne m’en voudrez pas de traîner votre fille au travail un peu en avance. Il y a du nouveau dans l’affaire qui nous préoccupe.

La mère de Trudy voulut savoir s’il avait mangé et, même s’il répondit par l’affirmative, lui proposa des œufs brouillés sur un toast. Frank Loveday lui adressa un sourire entendu tandis qu’il déclinait et se dirigea vers la bouilloire, qu’il remplit et remit à chauffer.

Au bout d’un moment, Trudy finit par s’arracher aux questions compréhensibles, mais insistantes, de ses parents au sujet de leur enquête en cours ; dès qu’ils eurent quitté Botley pour monter en voiture, elle parvint à se détendre un peu.

Elle lut le rapport d’analyses pendant que Clement roulait très doucement et par à-coups pour s’adapter aux autres conducteurs, qui semblaient trouver leurs freins tout à fait inutiles. Sa lecture achevée, elle remisa les documents dans leur pochette avant qu’ils arrivent au commissariat – la Rover patinant plus qu’ils ne l’auraient souhaité.

— Comme vous le disiez, dès que le capitaine lira ce rapport, il confiera l’enquête à quelqu’un d’autre, commenta-t-elle d’un ton maussade. Sans doute au sergent O’Grady, dès qu’il sera rentré de congé maladie.

— Mmm, j’y ai beaucoup réfléchi, avoua Clement en ralentissant très progressivement jusqu’à s’arrêter.

Son pare-chocs avant était légèrement enfoncé dans une congère, mais sans doute pas assez pour l’empêcher de faire une marche arrière.

Il se tourna vers sa jeune amie, sachant qu’il allait devoir ruser. Trudy avait probablement autant envie que lui de continuer à enquêter sur ce qu’ils considéraient l’un et l’autre comme « leur » affaire, mais il était de son devoir de tenir son officier supérieur informé. Il lui faudrait manier avec adresse sa grande loyauté pour lui permettre de s’extirper de cette situation délicate.

— J’ai promis au Dr Carey, mon contact à la morgue, de communiquer sans tarder ses découvertes à la police, dit-il en désignant le dossier qu’elle tenait encore. C’est chose faite. Vous êtes bien de la police, non ?

Trudy esquissa un sourire en comprenant où il voulait en venir. Puis elle soupira et se rembrunit aussi sec.

— Ce n’est pas possible, répondit-elle d’un air sombre. Je dois en parler au capitaine.

— Bien sûr que oui, convint Clement d’un ton ferme, tout en regrettant secrètement que ledit capitaine ne se trouvât pas à un million de kilomètres de là – si possible à un endroit sans transports. Mais il ne doit pas encore être arrivé, si ? Il est sans doute trop tôt pour lui ?

Clement espérait sincèrement que ce serait le cas – c’était, naturellement, la principale raison pour laquelle il était passé la chercher de si bonne heure.

Il fut soulagé qu’elle lui confirme cette supposition d’un hochement de tête hésitant.

— Et vous pouvez toujours laisser le rapport d’analyses sur son bureau, n’est-ce pas ? Vous n’êtes pas obligée de les lui remettre en personne pour lui expliquer de quoi il s’agit ? glissa-t-il en veillant à garder un ton neutre.

— Eh bien… sans doute que non, admit Trudy après une nouvelle hésitation.

Elle voyait ce que le Dr Ryder avait en tête, mais… oserait-elle courir ce risque ?

— Et si vous laissiez ce dossier sur son bureau, disons sous une pile d’autres documents… Il ne le trouverait sans doute pas avant la fin de la journée, voire demain matin, si la chance…

— Il ferait une crise de nerfs ! prédit Trudy d’un air abattu, l’interrompant avant de se laisser tenter davantage. Et il me tomberait dessus en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

— Vous n’auriez pourtant rien fait de mal, insista Clement, nullement prêt à capituler. Il vous a bien accordé une journée de plus sur l’enquête, non ? Et vous lui avez présenté toutes vos découvertes au fur et à mesure ? Vous pourriez vous défendre en arguant d’en avoir fait autant, non ? Vous êtes arrivée tôt au travail, il n’était pas là, vous avez déposé le dossier sur son bureau. Il ne pourra pas savoir, pas avec certitude, que ce n’est pas lui qui l’a « égaré » au milieu de la pile… Vous m’avez dit, il y a quelque temps, que son bureau croulait sous la paperasse, non ?

Même s’il n’était habituellement pas du genre à s’abaisser à d’aussi viles tactiques, préférant simplement imposer son point de vue, il ne voulait pas non plus risquer de mettre le capitaine en colère. Celui-ci pourrait retirer l’affaire à Trudy en représailles.

— Oui, c’est assez vrai, ce n’est pas l’homme le plus ordonné qui soit, admit Trudy. Et en ce moment, entre le mauvais temps et le manque d’effectifs, il est plus pressé et négligent que jamais.

Elle savait qu’elle se laissait entraîner dans une manigance pour laquelle elle était sûre de se faire réprimander plus tard, mais il lui semblait que le jeu en valait la chandelle.

— D’accord, je vais entrer pour voir s’il est là. Mais si c’est le cas, l’avertit-elle d’un ton sévère qui arracha un sourire de contentement au coroner, je lui remettrai le dossier en lui expliquant ce qu’il contient.

Clement soupira, puis accepta de mauvaise grâce. Après tout, il pouvait difficilement lui en demander plus. Il resta assis dans la voiture pendant de longues minutes d’anxiété tandis que son amie entrait au commissariat, et ne s’autorisa à se détendre qu’en la voyant en émerger, tout sourire.

— Il n’était pas là, annonça-t-elle joyeusement en reprenant sa place. Mais nous avons intérêt à ne pas perdre de temps. Par où commence-t-on ?

— Eh bien, rentrons déjà chez moi pour discuter d’un plan d’action. Nous avons beaucoup à faire et, comme vous l’avez souligné, peu de temps pour tout accomplir. Mais nous sommes en veine, ajouta-t-il en mettant le contact.

Il recula prudemment pour sortir de sa congère.

— Ah bon ? s’étonna Trudy.

— Oui. Vincent a proposé de nous aider !

Le cœur de Trudy se serra un peu. C’était un coup de chance tout relatif.

— Oh ! répondit-elle doucement.

Toutefois, ses craintes de voir Vincent se comporter en rabat-joie furent dissipées dès l’instant où ils se mirent à discuter de l’affaire.

Dans le bureau chaud et confortable du coroner, les fauteuils disposés autour de l’âtre ronflant le temps de leur conseil de guerre, il s’avéra bien vite que le fils Ryder deviendrait un membre enthousiaste de l’équipe.

En chemin, Trudy avait néanmoins insisté pour que les éventuelles contributions de Vincent soient cachées au capitaine Jennings, qui ferait à coup sûr une attaque d’apoplexie s’il apprenait qu’un civil s’était vu remettre des renseignements sur une affaire en cours. Juste ou pas, cela signifiait que Trudy allait devoir s’octroyer tous les lauriers pour les possibles réussites de Vincent. Et si, au fond d’elle-même, elle doutait que le fils de Clement leur soit d’une véritable utilité, elle eut la délicatesse de ne pas s’en ouvrir au Dr Ryder.

À présent qu’ils se retrouvaient assis au coin du feu, Clement fut le premier à prendre la parole.

— Très bien. Alors, que savons-nous au juste ? Nous savons que Terry Parker était un peu coureur de jupons. Qu’il était très réticent à parler de son passé. Qu’il volait sans vergogne à son associé. Nous savons – ou pouvons du moins raisonnablement le présumer – qu’il comptait épouser Millie Vander pour son argent. Qu’il a assisté au réveillon du nouvel an organisé par cette dernière, où il a dû, d’une manière ou d’une autre, ingérer des somnifères ordinaires. J’ai effectué quelques recherches préliminaires sur les barbituriques utilisés, censés faire effet dans le quart d’heure qui suit leur absorption, selon la tolérance de chaque individu à de telles molécules. Certains patients peuvent piquer du nez très vite, alors que cela mettra plus de temps pour d’autres.

— Si la dose lui a été administrée sur place, embraya Trudy, cela nous donne au moins une liste de suspects, ce n’est pas rien.

— En effet, toutes les personnes présentes sur place, déclara Vincent, incapable de dissimuler son excitation.

C’était toujours mieux que l’air maussade que Trudy lui avait vu lors de leurs premières rencontres ! Elle avait bien remarqué qu’il n’était pas séduit par l’idée de voir son père effectuer du travail de police. Toutefois, Clement et elle étaient bien placés pour savoir combien la « fièvre du détective » pouvait être contagieuse, et elle était heureuse de le savoir désormais passionné par l’affaire.

— Ce qui disculpe son associé – comment s’appelle-t-il, déjà ?

— Geoffrey Thorpe, répondit Clement.

— Oui, parce qu’il n’était pas présent. Nous en sommes sûrs, n’est-ce pas ? demanda Vincent.

— En tout cas, il ne figurait pas sur la liste des invités que nous a remise l’hôtesse, précisa Trudy. (Elle avait appris à ses dépens qu’il ne fallait jamais rien tenir pour acquis.) Et, lorsque nous l’avons interrogé, il a prétendu s’être trouvé ailleurs le jour dit – chez des voisins, pour une petite fête. Autant le vérifier, ajouta-t-elle en entamant une nouvelle page de son carnet qu’elle intitula « Choses à faire ».

— Qui, chez les Vander, pouvait avoir une raison de le tuer ? demanda alors Vincent, qui se prenait au jeu.

— Eh bien, son hôtesse, pour commencer, si elle a découvert que son amant n’était pas le golden boy espéré, répliqua aussitôt Trudy. Et il y a des chances que Millie en soit venue à le suspecter, étant donné les événements de la soirée.

— Ah oui, l’intruse, répondit Vincent. Elle a pourtant nié sa présence, c’est ça ?

— Oui, mais nous pensons tous deux qu’elle mentait, n’est-ce pas, docteur Ryder ? précisa Trudy en se tournant vers le coroner.

Clement, qui observait les deux jeunes gens avec un petit sourire indulgent, opina obligeamment du chef.

— Nous ne savons pas exactement quelles étaient ses intentions, ajouta Trudy avec prudence, mais Katherine Morton semble croire qu’ils se disputaient au sujet d’une liaison quelconque.

— Le triangle amoureux constitué d’elle-même, de Millicent et du défunt ? tenta Vincent.

— Possible, admit Trudy.

— Mais pas nécessairement, intervint Clement. S’il est probable que la victime et notre intruse aient entretenu une liaison, l’accusation d’infidélité faite au défunt ne visait pas forcément Millicent. D’après ce que nous savons de Terry Parker, il pouvait bien tromper à la fois sa riche maîtresse et l’intruse !

— Ça se complique, commenta Vincent, pas contrarié pour autant.

— Et n’oublions pas les horribles jumeaux, reprit Trudy d’un air sombre. Tous deux avaient une bonne raison de se débarrasser de Terrence. À mon avis, ils n’étaient pas emballés par l’idée de se le voir imposé comme beau-père.

— C’est un peu radical, non ? intervint Vincent, dubitatif.

Trudy ricana sans élégance.

— Hein ? Vous n’étiez pas là ! Croyez-moi, ce sont de vrais poisons. Je pense que tous les deux seraient prêts à tout ou presque pour préserver leur petit confort. Vous n’êtes pas d’accord, docteur Ryder ?

— C’est vrai qu’ils ont l’habitude que leur mère les considère comme la prunelle de ses yeux. Et Millie m’a donné l’impression d’être une maman très indulgente, précisa-t-il à l’adresse de son fils.

— Je vois… Ils ont eu peur qu’elle se mette à dilapider son argent pour ce bel homme et plus pour eux. Quelqu’un d’autre ?

— Il y a le possible passager de Terry, ajouta Trudy avec une pointe d’incertitude.

Elle relata le témoignage évoquant la possibilité d’une seconde personne dans le véhicule de la victime, qui aurait pu permettre d’expliquer les empreintes indistinctes s’éloignant du lieu de l’accident.

— Mais ce passager ne peut pas être le meurtrier, souligna Vincent après un instant de réflexion. On ne donne pas de somnifères à quelqu’un avant de monter en voiture avec lui. C’est un coup à finir soi-même encastré dans un arbre.

Clement et Trudy, qui y avaient tous deux déjà réfléchi, acquiescèrent de concert.

— Sauf s’il ou elle voulait s’assurer que Terry soit bien mort, spécifia le coroner pour se faire l’avocat du diable. Pour veiller à ce qu’il ne s’effondre pas tout simplement au lit en rentrant.

— Oui. Mais, à bien y réfléchir, c’est quand même une façon assez incertaine de tuer quelqu’un, fit valoir Trudy. On peut imaginer que le tueur savait que la dose ne serait pas fatale et qu’il comptait donc sur le fait que Terry périsse dans l’accident ou meure de froid ensuite. Attendez une minute ! s’exclama-t-elle quand une idée lui traversa l’esprit. Pour cela, notre tueur aurait dû calculer son coup avec précision !

— Oui ! renchérit Vincent. En ingérant les barbituriques trop tôt, Terry se serait probablement effondré sur le canapé, ou quelque chose comme ça. Et Mrs Vander l’aurait vraisemblablement laissé dormir sur place.

— Comment a-t-il fait ? s’étonna Trudy, momentanément à court d’idées. Comment notre tueur a-t-il pu savoir quand lui donner une boisson savamment trafiquée ?

— Ça ne me semble pas si difficile, intervint Clement, craignant de jouer les trouble-fêtes. N’oublions pas qu’il s’agissait d’un réveillon du nouvel an. À minuit, ou juste avant, Mrs Vander a dû remplir les verres de champagne pour le traditionnel toast. Après quoi, le tueur pouvait être à peu près sûr que la plupart des invités, étant donné la neige et les conditions climatiques, allaient bientôt rentrer chez eux. Y compris notre victime. C’était donc le moment idéal pour verser la dose voulue dans sa coupe de champagne. D’autant que les bulles ont dû aider à dissoudre rapidement le produit.

— Oui, ça semble logique, admit Vincent, déçu.

— Ça me paraît tout de même risqué, intervint Trudy avec malice. Et si quelqu’un l’avait vu ? Ou si Terry avait décidé de rester plus longtemps ?

— Mmm, c’est bien sûr une possibilité, admit Clement. Il semble que nous ayons affaire à un tueur opportuniste plutôt qu’à un planificateur méticuleux.

— Pour résumer, reprit Trudy, nous avons donc établi que Terry a été assassiné par une personne présente à la soirée. Celle-ci a dû verser la poudre dans son verre aux alentours de minuit, et puis… quoi ? Elle a juste espéré qu’il aurait un accident et succomberait à ses blessures ou au froid avant d’arriver chez lui ?

— Dit comme ça, ça ne semble pas très convaincant, fit remarquer Vincent. Et si nous faisions fausse route et que tout avait été au contraire calculé avec soin, mais que nous ne comprenions pas la logique ?

— Tu as lu trop d’histoires de Sexton Blake ou de Sherlock Holmes, mon garçon, le réprimanda gentiment Clement. Nous aurions affaire à un véritable Moriarty, un vrai génie du crime. La vérité est forcément beaucoup plus simple, voire triste et pitoyable. C’est souvent le cas.

— Reste tout de même la question du somnifère, souligna Trudy. Enfin, si le meurtre n’était pas prémédité, pourquoi le tueur aurait-il apporté des barbituriques à la soirée ?

Clement se massa le front.

— Oui. Quelle que soit la manière dont on aborde la question, ça reste une énigme, admit-il.

Il ne pouvait s’empêcher de sourire. Il aurait pourtant voulu incarner la voix de la raison, mais il était aussi intrigué et passionné que ses cadets.

Trudy et Vincent échangèrent un regard, souriant tout aussi largement que le coroner.

Il est beaucoup plus beau maintenant qu’il a cessé d’être si désagréable, songea Trudy.

Cet agent de police, c’est quelque chose, pensa Vincent. Je comprends pourquoi papa l’apprécie tant.

— Bon, par où commence-t-on ? demanda Trudy en se retournant vers le Dr Ryder.

— Je pense que nous devrions repartir de notre point de départ, déclara Clement. Retournons interroger Millicent Vander.

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