Réception funeste à Oxford
Chapitre 30
30
— Mais vous ne pouviez tout de même pas ne rien faire ! s’exclama Vincent en dévisageant la fille comme s’il lui était poussé une seconde tête.
Patsy, soudain consciente du changement d’ambiance dans la voiture – quoique incapable d’en saisir la cause –, le contempla d’un air désespéré.
— Eh bien… à votre avis, qu’est-ce que j’aurais dû faire ? s’enquit-elle d’un ton irrité.
— Vous avez abandonné un homme sans connaissance dans un véhicule accidenté ! s’écria Vincent, exaspéré. Euh, il était bien inconscient, n’est-ce pas ?
— En tout cas, il ne bougeait pas, répondit prudemment Patsy après un instant de réflexion. Je l’ai un peu secoué par l’épaule, mais sa tête reposait contre le volant et il ne faisait pas de bruit.
Clement poussa un profond soupir.
— Vous avez pourtant bien dû vous rendre compte qu’il avait besoin d’aide ?
Patsy fronça les sourcils, et sa lèvre inférieure se mit à trembler légèrement.
— Mais j’ai pensé que quelqu’un le trouverait ! Il y avait des maisons tout autour ! Je me suis dit que des gens du quartier avaient dû entendre l’accident, qu’ils sortiraient voir de quoi il retournait, mais que, s’ils me trouvaient là avec lui, maman me tuerait en l’apprenant ! Elle ne savait même pas que j’allais à cette fête, elle pensait que je passais la soirée avec tata !
Une fois de plus, elle marqua une pause pour reprendre son souffle.
— Mais il était tard, et il faisait un froid de tous les diables. Tout le monde devait dormir, les fenêtres hermétiquement closes. Et vous avez dit vous-même que la voiture ne roulait pas vite, que la neige étouffait les sons. Pensez-vous vraiment que le choc a été assez bruyant ?
Clement s’exprimait d’une voix lente et claire, dans l’espoir de faire comprendre à cette fille la gravité de ses actes.
Sur ce, elle se mit à pleurer.
— Vous êtes v-vraiment m-méchants avec moi, leur reprocha-t-elle en reniflant bruyamment.
Les deux hommes se sentirent aussitôt mal à l’aise.
— Allons, allons…, fit Vincent dans l’espoir de l’apaiser.
Il lui offrit un mouchoir, lui tapota l’épaule, murmura quelques paroles d’excuses et l’assura de son soutien.
Il lui fallut plusieurs minutes pour parvenir à la calmer. Avant qu’elle fonde en larmes de nouveau, Clement jugea bon de lui arracher le reste de l’histoire.
— Et qu’avez-vous fait ensuite ? lui demanda-t-il gentiment. Quand vous avez compris que… euh…
— Qu’il était mort ? compléta obligeamment Patsy. Oh ! j’étais tellement désolée. Enfin, je sais que c’était un homme horrible, un gigolo et tout ça, mais je ne voulais quand même pas sa mort, hein ? Enfin…
Elle se tamponna les yeux à l’aide du mouchoir de Vincent et arbora un air entêté.
— Moi, en tout cas, je ne voulais pas sa mort, ajouta-t-elle en insistant lourdement.
Clement réagit plus vite que son fils.
— Mais vous pensez que les jumeaux la désiraient peut-être ? suggéra-t-il sans la brusquer.
Patsy se mit alors à se tortiller.
— Eh bien, non ! Enfin… pas vraiment. Enfin… bon, Jasper peut parfois se révéler très mauvais. Je suis certaine que Juliet n’aurait rien fait de…
Sa voix mourut subitement, car elle se rappela bien sûr qu’il ne valait mieux pas la contrarier non plus.
— Qu’est-ce qui vous a poussée à contacter la police maintenant ? reprit Clement pour lui éviter de perdre le fil.
— Ben, j’ai peur, vous comprenez ?
Pour la première fois, Patsy eut l’air d’une fille normale, pas de jouer un rôle. Son timbre était incertain, dépourvu de toute exubérance.
— Et quand ils m’ont payée pour ne rien dire et qu’ils m’ont… Enfin, ils ne m’ont pas vraiment menacée, mais…
Patsy soupira.
Clement et Vincent échangèrent un nouveau regard accablé.
— Ils vous ont payée ? répéta le fils, abasourdi.
Tout cela allait de mal en pis. Cette jeune femme étourdie, mais sûrement inoffensive, s’était-elle rendue coupable de complicité de meurtre ?
— Oui. Après coup. Ils m’ont dit que la police était venue fouiner chez eux et que je devais surtout ne rien dire. Et puis, on n’avait pas vraiment suivi le plan, ajouta-t-elle non sans hypocrisie. Avec les photos intimes et tout ça. Alors ça m’a semblé raisonnable. Mais plus j’y pensais, plus j’avais peur. Je sais que Jasper et Juliet sont bien plus intelligents que moi, vous comprenez, ajouta-t-elle avec une honnêteté dévastatrice. Et j’ai commencé à m’inquiéter… et à me demander…
— S’ils comptaient vous faire porter le chapeau ? suggéra Clement avec douceur. Oui, c’est compréhensible. C’était très fin de votre part.
Patsy s’égaya visiblement.
— Vous pensez donc que j’ai bien fait d’appeler la police ?
— Absolument, confirma Clement, catégorique. En fait, je pense que nous devrions aller trouver sur-le-champ l’agent Loveday au commissariat pour faire une déclaration en bonne et due forme.
Il n’avait pas le cœur à révéler à cette fille qu’elle risquait d’être accusée personnellement. Il ne pouvait qu’espérer que sa coopération jouerait en sa faveur, car il était intimement convaincu qu’elle n’avait pas mauvais fond.
Il pouvait enfin se satisfaire d’avoir finalement contribué à la résolution de l’enquête. Il commençait à se demander quand la chance se déciderait à leur sourire. Pour l’heure, sa jeune amie devait s’ennuyer à mourir au commissariat, en attendant que quelque chose survienne.
Au même moment, toutefois, l’agent Trudy Loveday ne se trouvait pas au commissariat et ne s’ennuyait pas le moins du monde. Elle était au contraire en train de se faire crêper le chignon dans une chambre d’hôtes de Summertown !
Lorsque Trudy et Rodney étaient arrivés au Raven’s Rest, la propriétaire scandalisée les attendait dans le vestibule. Et, même de l’entrée, ils entendaient distinctement les voix furieuses qui émanaient d’une pièce à l’étage.
Naturellement, ils avaient gravi l’escalier en trombe pour rejoindre la source de ce vacarme et poussé la porte entrebâillée derrière laquelle un couple de jeunes gens harcelaient bruyamment une femme plus âgée, qu’ils avaient acculée dans un coin de la pièce. Tous trois se criaient violemment dessus.
L’intrusion subite des policiers les avait momentanément réduits au silence, le temps de dévisager Trudy et Rodney d’un air ahuri.
La femme la plus âgée, soulagée de ces renforts nécessaires, avait été la première à recouvrer ses esprits.
— Il était temps qu’on vienne m’aider, avait-elle commenté d’une voix tremblante avant de demander aux agents d’arrêter les deux jeunes gens venus l’agresser.
Juliet avait alors reconnu Trudy et s’était vite ressaisie.
— Vous ne pouvez pas faire ça ! C’est elle qui s’est incrustée à la soirée de mère ! avait-elle déclaré en désignant du doigt l’autre femme. Si quelqu’un a fait quelque chose à Terry Parker, c’est forcément elle ! C’est elle qui devrait être arrêtée.
Les contre-accusations hystériques s’étaient alors multipliées, jusqu’à ce que Jasper commette l’imprudence de vouloir écarter Phyllis du mur pour faciliter son arrestation.
La femme l’avait aussitôt giflé pour se défendre. Jasper, scandaleusement, l’avait giflée en retour. Alors que le bruit de la claque retentissait dans la pièce, l’autre femme l’avait dévisagé, bouche bée, la main plaquée contre sa joue rougie.
Trudy, plus prompte à réagir que Rodney, s’était aussitôt précipitée pour les séparer. Même si elle n’appréciait pas Jasper, jamais elle ne l’avait cru capable de s’en prendre physiquement à une femme. Elle était consciente que des maris ivres violentaient leur épouse, mais voir un riche jeune homme bien éduqué se comporter comme un voyou la mettait hors d’elle.
Trudy n’avait toutefois pas prévu la solidarité quasi organique des jumeaux, et, alors qu’elle allait saisir Jasper à bras-le-corps, Juliet s’était ruée à son secours, toutes griffes dehors, et avait bondi sur la policière pour lui labourer la figure. En la repoussant, Trudy avait senti son calot tomber, et ce malheureux incident l’avait contrariée.
En le remettant, elle avait balancé le coude en arrière, l’enfonçant dans les côtes de Juliet. Celle-ci avait poussé un hurlement de surprise, d’indignation et de douleur avant de chanceler en arrière.
En voyant sa sœur aux prises avec la policière – et n’étant pas à son avantage –, Jasper avait oublié sa cible initiale pour gronder à l’encontre de Trudy :
— Lâchez-la, grosse vache !
L’instant suivant, le bras droit de Trudy avait été méchamment tordu dans son dos, lui arrachant un cri. Des lumières blanches avaient alors clignoté derrière ses paupières, et elle avait craint de tourner de l’œil.
Rodney était alors entré dans la mêlée, tel un héros de western, et avait dédaigneusement forcé Jasper à lâcher prise. Le jeune homme s’était alors retourné pour lui balancer un violent coup de pied dans les tibias, suivi d’un coup de tête dans le nez.
Le policier avait réagi à cet assaut aussi expert qu’inattendu d’un crochet fulgurant dans la mâchoire du beau jeune homme, qui était entré dans une colère monstre.
Trudy, qui se remettait de la souffrance infligée, avait instinctivement observé la scène, au cas où son collègue aurait eu besoin d’aide, mais elle en avait rapidement payé le prix ; profitant de lui voir le dos tourné, Juliet lui avait en effet attrapé le chignon et tirait désormais férocement dessus.
— Ouille ! glapit Trudy.
Saisissant les mains de la fille Vander, elle eut tôt fait d’en trouver les pouces. Elle les tira brusquement en arrière, sans une once de culpabilité.
Cette fois, ce fut au tour de Juliet de crier en la lâchant subitement.
Trudy entendait les coups pleuvoir entre Rodney et Jasper, dans un coin de la pièce. Son cœur battait à tout rompre, et elle se sentait un peu ridicule, mais surtout très en colère. On eût dit un combat de chats dépourvus de dignité !
Trudy fit volte-face pour confronter une Juliet haletante.
— Juliet Vander, je vous arrête pour avoir agressé un officier de police, déclara-t-elle avec une satisfaction sinistre. Vous…
Elle n’eut pas le temps d’achever l’avertissement officiel que la jeune fille s’empourpra de colère, l’agonit d’insultes et se jeta de nouveau sur elle telle une furie vengeresse, dans l’intention manifeste de lui arracher les yeux.
Trudy avait toutefois suffisamment subi les humeurs de cette pimbêche ! Il était temps de prendre le dessus une fois pour toutes. Ainsi qu’elle l’avait appris en formation, elle laissa l’autre se rapprocher suffisamment, agrippa un poignet et lui tordit violemment le bras en arrière, exactement comme ce que lui avait infligé le jumeau de Juliet moins d’une minute plus tôt. Cela força l’insolente à tituber en se retournant à moitié, afin de ne pas se déboîter l’épaule.
À présent que Juliet, à moitié accroupie, était devenue vulnérable, Trudy se positionna astucieusement derrière son assaillante et lui balaya les jambes. Elle rejoignit alors au sol la furieuse qui se démenait en jurant.
Juliet, qui ne paraissait subitement plus si svelte ni arrogante, ressemblait à une chatte indignée, à présent qu’elle crachait et chuintait des épithètes bien senties.
Plantant un genou de part et d’autre du corps tressaillant, Trudy se servit de sa main libre pour ouvrir sa sacoche – depuis longtemps tombée au sol près d’elle – et en extraire les menottes qui faisaient partie de son équipement officiel. Elle les referma sur les poignets de la jeune femme et laissa échapper un soupir de satisfaction en entendant leur déclic rassurant.
Ce bruit permit à Juliet de prendre la mesure de sa situation, et elle ferma les yeux quelques instants pour s’efforcer de se calmer.
Trudy attrapa son couvre-chef, qui était à portée de main, et le renfila. Pour une étrange raison, elle s’en sentit beaucoup mieux ! Alors qu’elle rassemblait ses cheveux désormais ébouriffés sous sa coiffe, elle vit Phyllis Raynor l’observer à distance raisonnable et la toisa d’un œil noir.
— Ne me regardez pas comme ça, gémit Phyllis, contrariée. Rien de tout ceci n’est ma faute ! (Elle avait eu la jugeote de se placer à l’écart, et se trouvait désormais à moitié dissimulée derrière le lit.) Je veux porter plainte contre ces deux-là ! ajouta-t-elle d’une voix forte.
Juliet se mit alors à beugler de protestation.
— Non, arrêtez-la ! Cette garce nous fait chanter !
Rodney parvint finalement à soumettre Jasper dans la même position que sa jumelle et émit un grommellement de satisfaction. Son adversaire avait beau être petit et s’exprimer comme au sortir des meilleures écoles privées, il se battait tel un truand des quartiers pauvres de Naples !
Un calme précaire avait enfin été rétabli. Trudy était agenouillée près d’une Juliet déjà menottée, et Rodney achevait d’en faire autant avec son jumeau tout en lui signifiant son arrestation – à l’instar de sa sœur, il lui était reproché d’avoir agressé un policier et résisté à son arrestation.
— Puisque je vous dis que c’est elle qui devrait être menottée, siffla farouchement Juliet en désignant l’autre femme du menton (la seule partie de son corps qu’elle pouvait encore bouger sans mal). Elle a fait du chantage à ma mère. Nous pouvons le prouver, nous avons tout entendu.
Phyllis Raynor sembla subitement un peu moins rassurée sur son sort.
— Est-ce la vérité ? lui demanda Trudy par curiosité.
— Bien sûr que non. Ils sont venus ici pour me menacer de tas de choses, y compris de violences physiques, ajouta Phyllis pour faire bonne mesure. À mon avis, soit ils sont ivres, soit ils ont pris autre chose. Emmenez-les. J’ai droit à une protection policière, non ?
Trudy, qui n’avait pas oublié à quel point cette femme s’était montrée peu coopérative, se mit à sourire. Ce petit incident, si agaçant et douloureux qu’il ait été, avait au moins eu l’avantage de renverser la situation aux dépens de l’intruse du réveillon.
— Je pense plutôt, madame, que nous allons régler cela au poste de police, répondit-elle d’un ton doucereux. Je suis sûre que mon capitaine aura une tonne de questions à vous poser.
Phyllis pinça alors les lèvres en une moue contrariée. Juliet lui décocha un petit sourire narquois et triomphant.
OceanofPDF.com