Réception funeste à Oxford

Faith Martin · Chapitre 12 sur 35

Pages du PDF

Réception funeste à Oxford

Chapitre 10

10

 

Trudy, consciente qu’elle ne pouvait attendre du Dr Ryder qu’il passe tout son temps à l’aider dans son travail, le remercia pour son assistance et expliqua qu’elle devait rentrer au poste pour se charger des formalités administratives. Il la déposa donc devant le commissariat, et elle ne put s’empêcher de se sentir soulagée quand il lui affirma qu’il la reverrait le lendemain – à moins que le capitaine Jennings ait entretemps dégotté un officier plus aguerri pour prendre le relais.

Elle était certaine que son mentor voulait tout autant qu’elle avoir le fin mot de cette histoire, mais elle s’inquiétait que la présence de son fils à la maison le détournât de sa curiosité habituelle.

Ainsi, elle accepta avec un sourire rayonnant de lui téléphoner dès que possible pour le tenir informé et lui proposer un lieu et une heure de rendez-vous.

Sans grande surprise, le bureau partagé était presque désert. Entre le mauvais temps et la maladie qui décimait les troupes, les rares membres présents avaient dû être aussitôt envoyés sur le terrain. Ce qui lui laissait de bonnes raisons de croire qu’elle pourrait continuer de s’occuper de l’affaire Parker.

Elle se rendit droit à sa table de travail, sortit son calepin et passa en revue sa liste de choses à faire. En rentrant de chez Geoffrey Thorpe, Clement avait convenu que, en tant que coroner, il était le mieux placé pour organiser l’identification du corps avec les services de la morgue, et il avait promis de s’en charger avant de regagner son domicile.

Elle raya donc ce point, décrocha son téléphone et contacta un collègue de Birmingham pour lui expliquer sa situation et lui demander s’il pouvait fouiller dans les archives pour découvrir si sa victime avait oui ou non vécu sur place et si elle conservait de la famille là-bas. C’était une grosse requête, dont la nécessité ne parut pas convaincre l’autre policier. Trudy raccrocha avec la conviction que son dossier se retrouverait enfoui en bas d’une pile, sur le bureau du pauvre agent surchargé de travail. Elle ne se faisait guère d’illusions.

Elle alla ensuite consulter l’identité judiciaire pour savoir s’ils avaient quoi que ce soit contre Regal Cars. Apparemment, leurs impôts étaient en règle et aucune agence dont le travail consistait à surveiller de telles entreprises n’avait rien signalé. Les concessionnaires automobiles étaient parfois peu regardants sur la sécurité de leurs véhicules, mais Regal Cars n’avait apparemment jamais reçu de reproches majeurs en cinq années d’exercice, et aucune victime potentielle n’avait déposé l’ombre d’une plainte. Terry Parker n’avait même jamais écopé de la moindre contravention.

Elle retourna à son bureau en soupirant et s’attela à remplir son rapport pour le capitaine Jennings, ainsi que tous les documents requis dans un cas d’un accident de la route mortel.

Elle avait accompli environ la moitié de son dur labeur quand elle se rendit compte qu’elle n’avait pas pris le temps de se préparer des sandwichs avant de partir en hâte ce matin-là (ni d’avaler de petit déjeuner). Les boutiques étant fermées, elle ne pouvait pas non plus espérer sortir pour s’acheter une tourte au porc ou un roulé à la saucisse.

Elle se résigna donc à ignorer les grondements de son estomac en restant concentrée sur sa Remington. À cette époque de l’année, la nuit tombait autour de 15 heures, et elle espérait avoir bouclé le plus gros d’ici là.

Il lui fallait encore retourner chez les Vander pour récupérer la liste d’invités. Elle n’était pas certaine que ce soit tout à fait nécessaire, mais tenait à s’acquitter de sa tâche du mieux possible. Il ne fallait surtout pas que le capitaine Jennings lui fasse remarquer la moindre omission, ni qu’elle lui laisse la plus petite occasion de critiquer son laxisme !

Avec un peu de chance, quelqu’un repasserait par le bureau avant le service du soir et lui offrirait de la raccompagner en Land Rover. Ignorant si les routes avaient été déblayées, elle préférait ne pas enfourcher de nuit l’une des bicyclettes de fonction.

Clement s’arrêta à la morgue, où sa présence causa un bref pic d’activité chez les deux personnes d’astreinte. Il leur parla de l’accident, remplit les documents attestant l’heure de la mort et leur dit de s’attendre à la venue de Mr Geoffrey Thorpe, qui devait se charger d’identifier l’un de leurs résidants (temporaires) avant la fin de la journée.

Après quoi, il reprit la route de chez lui et dérapa sur une plaque de verglas qui faillit l’envoyer dans un lampadaire au dernier virage, faisant s’emballer son cœur.

 

Vincent, installé dans un fauteuil du salon, leva les yeux en entendant rentrer son père et posa l’ouvrage qu’il lisait près du feu.

— Je ne savais pas si tu rentrerais à temps pour le déjeuner, dit-il sans la moindre trace de reproche dans son ton. Alors je me suis servi. Tu veux que je te fasse réchauffer de la soupe ?

Clement grommela. Pourquoi cette question lui donna-t-elle l’impression d’avoir un siècle ? D’un autre côté, c’était la première fois depuis bien longtemps que quelqu’un s’inquiétait de savoir s’il mangeait correctement, ce qui lui fut plutôt agréable.

— Pourquoi pas ? J’ai juste un coup de téléphone à passer d’abord.

Il alla s’enfermer dans son bureau, sortit son calepin et trouva le numéro de l’un des pathologistes qui travaillait pour son vieil ami, le Dr Robbins. L’appareil sonna à de nombreuses reprises avant qu’il entende la voix bourrue d’une autre de ses anciennes connaissances, le Dr Douglas Carey.

— Allô ? Qui est-ce, encore ?

— Doug, c’est Clement.

— Tu sais quel jour nous sommes ?

— Oui, mais, contrairement à toi, je n’ai pas passé ma journée à boire du whisky bien au chaud dans ma maison, ni à profiter de mes petits-enfants tout en me gavant de rosbif ! répondit joyeusement Clement. J’étais debout avant le soleil, à superviser la scène d’un accident de la route mortel pour rendre service à un certain département dont je tairai le nom.

En entendant le soupir à l’autre bout du fil, il sourit à pleines dents.

— Bon, qu’est-ce que tu veux ? grogna son vieil ami. Une médaille ?

— Rien d’aussi inutile, s’esclaffa Clement. Je ne t’appelle même pas pour te demander de lever le petit doigt demain en mettant mon client au sommet de ta liste d’autopsies à réaliser. Robbins m’a déjà dit combien vous étiez submergés et en retard.

— C’est trop aimable.

— En réalité, vous pouvez même prendre tout votre temps avant de vous en charger, ajouta Clement avec ruse. Mais…

— Je savais qu’il y aurait un, mais !

— Mais, répéta patiemment le coroner, je te serais très reconnaissant, jeune homme, de bien vouloir réaliser un test de dépistage sur Mr Terrence James Parker dès la première heure et de l’envoyer au labo. Commencez peut-être par chercher dans les barbituriques, suggéra-t-il.

Douglas, cinquante-deux ans au compteur, et ravi de s’être fait traiter de jeune homme, marmotta avec méfiance.

— Qu’est-ce que tu mijotes encore, vieux renard ? J’ai entendu les rumeurs qui circulent sur ton compte et celui de cette jolie policière.

Clement se redressa sur son siège.

— Tu as quoi ? s’écria-t-il, indigné.

Après un silence surpris de son ami, il entendit celui-ci s’esclaffer.

— Non, pas dans ce sens-là, reprit Douglas. Je voulais juste dire que tu commences à avoir la réputation de te mêler d’affaires qui devraient être gérées par des policiers traditionnels.

— L’agent Loveday est un policier traditionnel, fit remarquer Clement avec une logique implacable. (Il se détendit contre son dossier.) D’ailleurs, c’est justement elle qui a été chargée de s’occuper de cet accident de la route.

— Je vois, commenta le Dr Carey avec scepticisme. Et donc, pourquoi veux-tu un dépistage rapide pour une simple victime de la circulation ? Et pourquoi es-tu si peu pressé de recevoir le rapport d’autopsie ?

Clement souffla. Le problème, quand on sollicitait un service auprès d’un vieil ami, était qu’il risquait de se montrer particulièrement suspicieux ! Bien sûr, si Clement n’était pas pressé de voir s’accomplir l’autopsie, c’était parce qu’il avait l’intuition que ses résultats ne seraient pas aussi simples que les circonstances le supposaient. Or, si tel était le cas, le capitaine Jennings s’empresserait de retirer l’affaire à Trudy. Ce qu’il ne voulait pas voir se produire de sitôt.

Il s’amusait beaucoup trop ! Par ailleurs, même si son instinct le trahissait et que les causes de la mort étaient bel et bien conformes aux circonstances, Trudy aurait au moins eu le loisir de mener elle-même une enquête jusqu’à son terme. Et si Jennings était déterminé à la ralentir dans sa carrière, Clement l’était tout autant à empêcher le capitaine d’y parvenir.

— Je voulais seulement te simplifier la vie, répondit-il. Je parie que ton emploi du temps est aussi rempli que celui dont Robbins se plaint.

Le Dr Carey se fendit d’un soupir las, se sachant vaincu.

— Tu as raison, bien sûr. J’ai des cadavres par-dessus la tête.

— Charmante image, commenta Clement, pince-sans-rire. Alors, tu veux bien lancer tout de suite les tests toxicologiques, puis l’enterrer en bas de ta pile ? Et me prévenir dès que tu auras reçu les résultats ?

— Qu’est-ce que j’y gagne ? s’enquit Douglas.

— Je t’offre une occasion de me battre au golf.

— Ah ! Disons plutôt une bouteille de whisky.

— Marché conclu.

— Une bonne bouteille, hein ! Pas un de ces mélanges immondes !

— Entendu, gloussa Clement avant de raccrocher, fier de lui.

Avec un peu de chance, Trudy et lui pourraient résoudre l’affaire pour le capitaine Jennings avant que celui-ci comprenne ce qui lui arrivait !

Bien sûr, si les pupilles dilatées de leur victime étaient uniquement dues à un coup à la tête et si les examens toxicologiques ne révélaient rien d’intéressant, cela ne leur prendrait pas longtemps.

En revanche…

Se frottant mentalement les mains à la perspective de mener une nouvelle enquête avec sa jeune amie, Clement se rendit à la cuisine où, l’espace d’une petite seconde, il fut surpris de découvrir son fils debout devant la cuisinière, à remuer une casserole bouillonnante.

Il avait oublié que Vincent était là.

Mais seulement pour une fraction de seconde, et seulement, se rassura-t-il, parce qu’il s’était laissé distraire par l’idée de travailler de nouveau avec Trudy. C’était compréhensible, n’est-ce pas ? Ce n’était certainement pas un signe de détérioration de ses facultés cognitives…

— Tout va bien, papa ? fit Vincent, inquiet.

Clement reporta son attention sur son fils. Tout en tirant une chaise, il lui adressa un sourire fugace.

— Bien sûr, pourquoi ? lui demanda-t-il sèchement.

Vincent se retourna.

— Oh ! pour rien, répondit-il nonchalamment.

Et Clement ne put qu’espérer que son fils n’ait pas remarqué l’absence dont il avait été victime.

 

Jasper Vander se tenait sur le palier, prudemment hors de vue mais attentif à la conversation de sa mère dans le vestibule. Elle était allée ouvrir la porte d’entrée, et Jasper, qui était sorti de sa chambre dans le même but, avait aussitôt reconnu la voix de la visiteuse et s’était immobilisé. Il s’agissait de cette policière plutôt mignonne, sans doute revenue chercher la liste des invités qu’ils lui avaient promise un peu plus tôt.

La voir repasser si vite le contrariait. Au moins sa mère avait-elle eu la jugeote de lui remettre le document et de lui dire au revoir sans lui laisser le temps de l’interroger plus avant.

Morose, il alla frapper impatiemment à la chambre de sa sœur. La porte s’ouvrit brusquement un instant plus tard, et sa jumelle le toisa d’un air sombre.

— Quoi ? On ne peut plus écouter Cliff Richard en paix ? lança-t-elle, agacée, en s’effaçant pour le laisser entrer.

Elle alla soulever l’aiguille du tourne-disque installé dans la pièce. Le 45 tours de Bachelor Boy allait devoir attendre, même si Cliff Richard lui paraissait d’une beauté idyllique.

— Cette fliquette est revenue, l’informa son frère avec humeur.

— Pour récupérer la liste ?

— Oui. Plutôt têtue, non ? ricana Jasper en se vautrant sans élégance dans le fauteuil imitation reine Anne qui grinça sous son poids. Je n’aime pas les savoir fouiner partout, Juju.

— Pourquoi s’inquiéter ? Il est mort, n’est-ce pas ? répondit Juliet avec désinvolture.

Elle s’assit avec beaucoup plus de grâce devant sa coiffeuse et contempla pensivement son reflet.

— On ne risque donc rien.

Mais son frère secouait déjà la tête.

— Je n’en suis pas si sûr, répliqua-t-il, maussade. Et il faut vraiment qu’on fasse quelque chose au sujet de Patsy.

Juliet cessa de se mirer et contempla son jumeau d’un air inquiet. Elle avait depuis longtemps appris à respecter l’intelligence de Jasper, ainsi que sa faculté à toujours obtenir ce qu’il désirait. N’étant pas elle-même empotée dans ces deux domaines, une forme de respect mutuel s’était établie entre eux au fil des années.

Mais même si elle adorait son frère, quoique avec détachement, elle était encore plus éprise d’elle-même. Ainsi, après un moment de réflexion, elle dut reconnaître qu’il n’avait pas tort.

— Je suis d’accord, concéda-t-elle froidement. Nous allons devoir nous servir d’elle avec beaucoup de prudence. Elle est tellement sotte… On se retrouverait dans de beaux draps si elle jasait.

— Oh ! elle ne jasera pas, assura Jasper avec un sourire carnassier. Elle est certes un peu crétine, mais tout de même pas à ce point, si ? Elle la bouclera, au moins pour ne pas mettre sa propre tête sur le billot. Non ? Tu la connais mieux que moi.

Juliet s’interrogea longuement sur Patsy Arles.

— Eh bien, elle n’est pas particulièrement brillante, admit-elle.

Il s’agissait d’un fait objectif, vu la facilité avec laquelle ils l’avaient manipulée pour lui faire exécuter leur sale besogne. Son manque d’intelligence était flagrant.

— Toutefois, elle a vraiment besoin d’attention, grâce au ciel, et elle m’idolâtre complètement. D’ailleurs, elle pourrait t’idolâtrer aussi, si tu y mettais un peu du tien, ajouta-t-elle d’un ton lourd de sens.

— Oh ! non, je n’ai aucune envie de la voir pendue à mon cou comme une amoureuse transie, protesta Jasper.

— Ça pourrait être une bonne idée, pourtant. Au moins le temps que la pression retombe. Une femme amoureuse ne dénoncera jamais son homme, et toutes ces sornettes, conclut Juliet en bâillant bruyamment.

Jasper se rembrunit et donna un coup de pied dans l’une des chaussures de sa sœur, abandonnée par terre vers son fauteuil. Le soulier roula jusqu’à s’arrêter près du lit.

— Ça m’inquiète qu’elle n’ait pas appelé, déclara-t-il. Je m’attendais à ce qu’elle téléphone dans tous ses états, pas toi ?

Juliet y réfléchit un moment avant de soupirer.

— Oui, sans doute. Cette petite imbécile a dû piquer une crise après coup.

— C’est exactement ce que je pense. Je supposais donc que sa première réaction serait de débouler ici pour vider son sac et implorer ton aide. Alors pourquoi ne l’a-t-elle pas fait ?

Juliet inclina son joli minois de côté et se fendit d’un sourire empreint d’ironie.

— Eh bien, c’est le nouvel an, fit-elle remarquer. Et son horrible famille a dû déferler chez elle. Difficile de s’éclipser aujourd’hui dans ces conditions. Surtout avec ce temps, ajouta-t-elle en désignant la neige qui tombait encore. Sa chère maman ne l’aurait pas laissée faire.

— Elle aurait quand même pu téléphoner, insista Jasper.

— Je ne suis même pas sûre qu’elle ait le téléphone, répliqua Juliet.

Cela surprit son frère, qui n’avait même pas songé au fait que tout le monde n’était pas assez riche et privilégié pour disposer d’une ligne à domicile.

— Même si elle l’avait, elle aurait sans doute trop peur de l’utiliser, de crainte que quelqu’un surprenne sa conversation. Après ce qui a dû se passer hier soir… (Elle s’interrompit, sourcils froncés.) Je me demande ce qui a cloché, au juste. Le plan semblait pourtant parfait.

Jasper haussa les épaules.

— En tout cas, espérons que cette dinde n’ait pas laissé d’indices à notre jolie policière.

Juliet considéra son frère avec un sourire mauvais.

— Elle te plaît, hein ? Notre charmante femme en uniforme ?

— Lâche-moi un peu, je ne suis pas désespéré à ce point, rétorqua Jasper, en prenant toutefois soin d’éviter le regard entendu de sa sœur. Et puis, ce n’est pas tellement elle qui m’inquiète, plutôt l’homme qui l’accompagnait. Je n’ai pas du tout aimé son allure.

— Ah, oui, le délicieux Dr Ryder, commenta Juliet.

— Il pourrait être ton père, objecta Jasper.

— Et alors ? demanda sa jumelle avec malice.

Jasper la dévisagea un instant, puis haussa les épaules.

— Ton immonde vie amoureuse n’est pas mon souci pour le moment. Regardons la vérité en face : nous risquons de vivre une sale période, ma très chère sœur, et nous allons devoir trouver le moyen d’empêcher notre douce Patsy de paniquer. Plutôt la carotte ou le bâton, à ton avis ? Ou les deux ? Allez, sœurette, c’est l’heure de se creuser les méninges.

OceanofPDF.com