Réception funeste à Oxford
Chapitre 27
27
Alors que les jumeaux se renseignaient sur l’« amie » de leur mère et la décrivaient à la propriétaire (ils prétendirent avoir bêtement oublié son nom de famille), Geoffrey Thorpe était, lui aussi, en mission.
Il arriva à la fourrière de la police dans un calme apparent, même s’il se sentait atrocement mal intérieurement.
La cour, où les autorités parquaient les véhicules volés ou remorqués, ou ceux qui, pour diverses raisons, avaient été saisis à leurs propriétaires pour être fouillés, était presque déserte.
Cela ne surprit pas Geoffrey. En réalité, il comptait même dessus. La plupart des routes étant impraticables, les affaires de la fourrière ne pouvaient guère être florissantes. Aucun camion transportant de l’alcool ou des cigarettes de contrebande ne risquait de s’adonner à sa sinistre activité, alors que les risques de se retrouver dans un amas de neige étaient si élevés.
Il s’approcha du principal portail en bois qui était fermé, mais heureusement pas à l’aide d’un cadenas. Il eut un peu de mal à l’entrouvrir assez pour pouvoir s’y faufiler. Même un acte aussi simple s’avérait difficile, étant donné le poids de la neige qui reposait de l’autre côté, entravant les mouvements des battants.
Une fois à l’intérieur, il put constater que la fourrière était cernée de tous côtés par une clôture grillagée de trois mètres de haut, et qu’un petit préfabriqué, qui avait sans doute été utilisé par l’armée durant la dernière guerre, avait été déposé là en guise de « bureau ».
Son toit de feutre plat semblait souffrir sous le poids de la neige accumulée ; les marches de bois permettant d’en gagner l’entrée avaient visiblement commencé à s’affaisser bien avant l’arrivée du mauvais temps.
Scrutant rapidement le local, il ne détecta aucun mouvement derrière les deux fenêtres carrées qui flanquaient la porte centrale.
Un rapide coup d’œil circulaire lui révéla que les lieux n’étaient qu’à moitié pleins. Un camion Foden, dont les pneus imposants disparaissaient presque sous le manteau blanc, était le véhicule le plus proche ; il s’y dirigea rapidement puis se glissa derrière, hors de vue. Le cœur tambourinant, il observa alentour, en quête de la Riley que Terry conduisait au soir de sa mort.
Il ne la repéra pas immédiatement. Une épaisse couche neigeuse recouvrait chaque véhicule, cachant leur couleur et leur forme.
Il progressa à croupetons d’une voiture à une autre, cherchant la teinte et le numéro d’immatriculation qui l’intéressaient. À son grand soulagement, il finit par trouver la Riley à l’extrémité gauche du parking. Il n’aurait pu rêver meilleur endroit : à l’opposé du bureau, dans un angle mort. Ce qui signifiait que, si quelqu’un se trouvait à l’intérieur, il lui faudrait réellement se tordre le cou pour l’apercevoir, à condition de passer devant la fenêtre.
Il plongea la main dans sa poche pour en extraire le jeu de passe-partout qu’il détenait au bureau – et qui s’avérait efficace sur presque n’importe quelle automobile en vente – et se mit à chercher celui qui correspondrait à la Riley.
Il le trouva après quelques tentatives seulement et ouvrit très précautionneusement la portière. Celle-ci grinça, car l’avant du véhicule était cabossé et légèrement déformé par l’impact avec l’arbre et la neige ; ce bruit le fit tressaillir, puis se figer.
Il jeta un coup d’œil dans la cour verglacée, sans rien voir ni entendre. Rassuré, il se pencha à l’intérieur et se tortilla maladroitement jusqu’à se retrouver accroupi sur le siège passager.
Il ouvrit la boîte à gants… avant de sentir une lourde main gantée se poser sur son épaule, le faisant glapir de terreur.
— Bonjour, monsieur, lança une voix grave et ironique. Vous voulez bien m’expliquer ce que vous faites ? Car, si vous essayez de voler une voiture, je crois que vous auriez pu en choisir une meilleure et trouver un endroit plus sûr.
Alors que Geoffrey Thorpe était arrêté par un agent de police très alerte – et amusé –, Vincent, dans la chaleur confortable de la bibliothèque, venait de finir de compulser les archives journalistiques que Trudy n’avait pu consulter la veille. Il avait dûment consigné toutes les informations en lien avec la victime ou l’un de leurs principaux suspects, mais sa récolte était bien maigre.
Y figurait notamment un article relatant la mort d’une jeune femme deux ans plus tôt, au volant d’une voiture de sport, mais l’article ne précisait naturellement pas où elle avait acheté sa MG. La zone de Cowley, en périphérie d’Oxford, étant réputée pour ses nombreux concessionnaires, il y avait peu de chances que le véhicule émanât de la boutique de Terry Parker. Toutefois, Trudy lui avait demandé de noter tout ce qui pouvait avoir trait, de près ou de loin, à leur affaire. Même si d’autres accidents de la circulation mortels avaient eu lieu depuis l’arrivée de leur victime à Oxford, celui-ci impliquait justement le genre d’auto que Terry Parker savait vendre.
Mrs Millicent Vander avait pour sa part été honorée par quelque centre artistique local pour son mécénat, et avait été photographiée avec une espèce de vase en cristal taillé.
Quant à Mr Philip Prescott, il avait reçu une grosse somme aux Premium Bonds, qu’il comptait investir de façon raisonnable. Le comptable avait été plus qu’heureux de donner au reporter qui l’interrogeait – et donc aux lecteurs du journal – une longue liste de conseils. Notamment sur la manière dont gérer les bénéfices exceptionnels afin de soulager le fardeau financier de sa pension de retraite.
Morose à l’idée d’avoir perdu son temps, et sans rien de valable à rapporter, Vincent rentra chez son père et fut heureux de voir que Clement et Trudy étaient déjà installés dans le bureau.
Ils étaient retournés chez Millicent Vander dans l’espoir d’arracher de nouvelles informations à leur principal témoin – et suspect ? –, mais leurs mines sinistres indiquaient que leurs efforts n’avaient guère porté leurs fruits. Ils reconnurent en effet que Millie s’était montrée affable mais ne leur avait rien appris.
— Je l’ai toutefois trouvée nerveuse, insista Trudy.
— Oui, confirma Clement. Elle semblait avoir d’autres soucis en tête. Ce qui, en soi, paraît plutôt étrange : on pourrait croire qu’être interrogée à répétition sur la mort de l’un de ses invités – et presque fiancé – trônerait au sommet de ses préoccupations. Pourtant, j’ai eu comme vous l’impression qu’elle ne nous écoutait qu’à moitié.
— Elle avait l’air pâle et fatiguée, malgré son maquillage, renchérit Trudy. Je ne pense pas qu’elle dorme très…
La sonnerie du téléphone l’interrompit.
Clement décrocha, puis tendit le combiné à sa jeune amie.
— C’est pour vous, agent Loveday, déclara-t-il d’un ton pince-sans-rire. (Ce n’était pas tous les jours qu’on lui demandait de jouer les secrétaires chez lui.) Le commissariat.
Trudy blêmit légèrement.
— Oh ! non ! Ne me dites pas que le sergent O’Grady espère déjà mon retour !
Elle n’avait toutefois pas à s’en faire : dès qu’elle porta le téléphone à son oreille, elle reconnut la voix de l’agent Swinburne.
— Trudy, c’est toi ?
— Oui, Walter. Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Tu es une personne très célèbre, pas de doute là-dessus, grommela-t-il. J’ai deux messages pour toi. Premièrement, connais-tu une certaine Patsy Arles ?
Trudy fronça les sourcils. Ce nom lui évoquait vaguement quelque chose. Elle couvrit l’émetteur d’une main et demanda à Clement :
— Connaît-on une Patsy Arles ?
— Elle figure sur la liste des invités à la fête, intervint Vincent.
Depuis qu’il s’était piqué de jouer les détectives, comme son père, il avait étudié les dossiers et les notes dans les moindres détails. Et il avait très bonne mémoire.
Clement, à qui le nom avait échappé, se sentit démoralisé. Il n’y avait encore pas si longtemps, lui aussi se serait souvenu de ce détail.
Trudy le remercia d’un hochement de tête, ôta la main de l’émetteur et répondit :
— Oui, Walter. Pourquoi ?
— Elle aimerait te parler. De façon urgente. Elle n’arrête pas d’appeler et de laisser des messages. Elle dit que c’est important. C’est en lien avec ton automobiliste mort.
Le cœur de Trudy s’emballa.
— Vraiment ? A-t-elle laissé une adresse ?
Vincent rapprocha aussitôt de sa main carnet et crayon.
Clement remarqua ce geste de sollicitude d’un œil pétillant.
— C’est noté ! s’exclama triomphalement Trudy.
Elle avait espéré sans trop y croire une avancée dans son enquête, et voici qu’une piste prometteuse semblait enfin s’offrir à elle.
— Merci, Walter, c’est formidable !
— Hé, attends, il y a autre chose en lien avec la fourrière, s’empressa-t-il d’ajouter, craignant qu’elle lui raccroche au nez. L’agent de faction a surpris quelqu’un en train de forcer la voiture.
— La voiture ? répéta Trudy sans comprendre. Attendez, celle dans laquelle Terry Parker est mort ?
— Oui, celle-là même, confirma Walter avec irritation. C’est pour ça que je te transmets le message. Le capitaine nous a dit que le sergent O’Grady et toi aviez la responsabilité de l’affaire, non ?
— Oui, Walter, désolée, répondit-elle humblement. Savent-ils qui a fait le coup ?
— Bien sûr que oui, répliqua l’autre, décidément grincheux. Le type avait ses papiers. Tu connais un certain Geoffrey Thorpe ? Il prétend que l’auto lui appartient et qu’il a le droit de l’inspecter.
Trudy afficha un large sourire.
— Vraiment ? Il est toujours à la fourrière ?
— Oui, mais ils l’amènent au poste.
— Parfait. Ce sera plus facile de lui parler au commissariat.
Puis, après avoir annoncé qu’elle arrivait tout de suite, elle raccrocha.
Elle s’empressa de rapporter la nouvelle à Clement et à Vincent.
— Pensez-vous qu’il ait pu trafiquer la voiture avant que Terry parte à la soirée ? Et qu’il ait voulu maquiller son crime ? leur demanda-t-elle.
— Les mécaniciens ont-ils déjà inspecté le véhicule ? s’enquit Vincent.
— Je crains bien que non, répondit Trudy avec une grimace. Comme tout le monde, ils sont à court de personnel.
— Alors, par qui voulez-vous commencer ? lança Clement avec pragmatisme.
Même s’il comprenait l’enthousiasme de sa jeune collègue, il savait que la vie pouvait receler son lot de mauvaises surprises, ce qui le dissuadait de se réjouir trop tôt.
— Eh bien, ils amènent Geoffrey Thorpe au commissariat, je ferais donc bien de m’y rendre, décida-t-elle après un instant de réflexion. Je ne voudrais pas courir le risque d’irriter le capitaine Jennings ; mais s’il vous voit en train de m’aider à effectuer mon travail de police, il risque de piquer une crise. Toutefois, cette Patsy Arles semble désespérée. Pensez-vous que Vincent et vous pourriez… ?
Elle contemplait Clement d’un air implorant.
— Avec grand plaisir ! s’exclama Vincent. Pas vrai, papa ?
Clement sourit et ramassa le papier sur lequel elle avait noté l’adresse.
— Oui, nous allons faire ça, accepta-t-il d’un ton empreint d’ironie.
Vincent, conscient d’avoir sans vergogne mis son grain de sel dans leurs affaires, eut la décence de paraître légèrement penaud.
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