Réception funeste à Oxford

Faith Martin · Chapitre 16 sur 35

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Réception funeste à Oxford

Chapitre 14

14

 

Cependant que Phyllis Raynor tournait en rond dans sa chambre en songeant à Millie Vander, les jumeaux de celle-ci vaquaient à leurs propres occupations.

Ils avaient patiemment attendu que la nuit fût tombée pour sortir. Celle-ci survenant aux alentours de 17 heures, ils n’eurent pas à faire preuve d’une trop grande patience. Et tant mieux, car cette qualité n’était l’apanage ni de l’un ni de l’autre.

Tous deux avaient revêtu leurs vêtements de ski, qu’ils portaient généralement à Gstaad en saison, ce qui leur assurait une protection certaine. Cependant, ils furent soulagés de bifurquer sur une rue latérale non loin de Hythe Bridge Street, pour gagner l’adresse qu’ils recherchaient.

— La maison de Patsy est juste là, annonça Juliet, la voix étouffée par la doublure de vison autour de sa cagoule. Tu ferais mieux d’attendre ici, ajouta-t-elle en atteignant le portillon. Sa mère est du genre protecteur et, si elle te voit, elle risque de nous inviter à entrer pour s’assurer que nous ne nous isolions pas dans la chambre de Patsy pour une petite conversation privée. Si je suis toute seule, je parviendrai bien à trouver une excuse pour faire sortir Patsy sans elle.

Jasper poussa un lourd soupir.

— D’accord, mais dépêche-toi, si tu peux. Je n’ai pas envie de mourir gelé.

Juliet se précipita vers la porte et frappa énergiquement. Pour une fois, la chance semblait de leur côté, car Patsy vint lui ouvrir en personne. Vive comme l’éclair, elle jeta un coup d’œil derrière elle pour s’assurer que la voie était libre, puis décrocha un manteau de la patère du couloir et sortit.

Elle referma la porte tout doucement derrière elle.

— Viens, longeons le sentier tout en restant derrière la haie, au cas où ! siffla Patsy en enfilant son pardessus. (Elle grelottait déjà.) Je ne pense pas que maman m’ait entendue sortir. Grand-père et elle tournent au sherry depuis ce matin, ajouta-t-elle avec un petit rire nerveux.

Ce ne fut qu’en arrivant au portillon et en avisant Jasper dans la lumière du réverbère de l’autre côté de la rue que Patsy ralentit.

— Tout va bien, dit Juliet d’un ton encourageant, en voyant la jeune fille sur le point de se dérober. Il ne va pas te mordre.

Dans le halo du même réverbère, les cheveux roux et bouclés de Patsy prirent une teinte orange vif qui la fit ressortir sur le décor monochrome. Par un accord tacite, ils se réfugièrent aussi bien qu’ils le purent dans l’ombre d’une haute haie, qui, en plus de les abriter du vent glacial, les protégeait d’éventuels regards curieux en provenance des fenêtres du quartier.

— Je suis tellement heureuse que tu sois venue, Juliet, dit Patsy en étreignant de ses mains nues et glaciales la manche du manteau luxueux de son amie. J’étais tellement inquiète, tu n’imagines même pas ! J’ai cru mourir !

Juliet ne critiqua pas la théâtralité du discours, estimant que, pour une fois, Patsy méritait bien de faire son cinéma.

— Mais qu’est-ce qui s’est passé ? siffla-t-elle plutôt en épiant nerveusement les rues désertes alentour. Tu étais dans sa voiture au moment de l’accident ?

— Bien sûr que j’étais dans sa voiture, glapit Patsy d’un ton contrarié. C’était le plan, n’est-ce pas ? Traîner dehors jusqu’à ce qu’il sorte, puis l’implorer de me déposer chez ma tante à Wolvercote ? Et ensuite… tu sais…

Juliet hocha la tête avec impatience.

— Oui, oui, c’était le plan. Donc tu étais avec lui au moment de l’impact ? insista-t-elle.

— Oui. Et je n’ai jamais eu aussi peur de toute ma vie, affirma Patsy en posant sa main libre sur sa poitrine pour la tapoter d’un geste réconfortant.

Elle était sans doute sincère, songea Juliet, mais elle s’exprimait avec tant d’emphase qu’elle ressemblait à une actrice de troisième zone dans un banal film policier, ce qui suffisait à éliminer la compassion sincère à laquelle elle aurait dû avoir droit.

Quoique Juliet ne fût pas particulièrement réputée pour sa nature compatissante.

— Explique-nous ce qui s’est passé, s’impatienta Jasper d’un ton sec, lassé de ces bavardages de petite fille.

Son ton recelait une pointe de menace qui poussa Patsy à resserrer la main qui tenait toujours la manche de Juliet.

— Jasper, ne sois pas vache, le rabroua sa sœur. (Même si elle partageait son emportement, elle savait que le meilleur moyen de pousser Patsy à parler était de la laisser savourer son plaisir.) Tu ne vois pas que la pauvre est encore sous le choc ?

Elle lança à son frère un regard appuyé, et il leva les mains en signe de reddition.

— Pat, reprit Juliet d’une voix doucereuse. Tu as réussi à l’alpaguer dans l’allée, comme on l’avait espéré, et tu lui as dit que tu devais passer la nuit à Wolvercote. C’est bien ça ?

— Oui. Il m’a répondu qu’il habitait tout près et qu’il pourrait me déposer, comme vous l’aviez prévu. C’était vraiment malin de votre part !

Elle parlait pour se calmer, tout en continuant d’observer les jumeaux avec angoisse.

Cette flatterie éhontée fit soupirer Jasper, mais Juliet reprit aussitôt la parole.

— Oui, enfin, c’est juste parce que c’est un coureur de jupons. On le connaît très bien, tu sais – enfin, plutôt, on le connaissait très bien, corrigea-t-elle d’un ton amer. Il n’a jamais pu résister à un joli minois.

Patsy rougit. Que la seule et unique Juliet Vander la trouve jolie, elle ! Alors que tout le monde savait que Juliet était la fille la plus belle et la plus séduisante de tout Oxford !

— Personne ne le regrette, je peux te le garantir, alors tu n’as pas à te sentir mal, affirma Juliet avec aigreur.

— Et donc, tu es montée dans la voiture, intervint Jasper dans l’espoir de canaliser les deux jeunes femmes. Est-ce que quelqu’un t’a vue ?

C’était l’un des détails les plus cruciaux qu’ils tenaient à éclaircir, et ils étaient convenus, avant de partir, qu’il était capital de découvrir dans quelle mesure ils étaient en danger. Il constata que sa jumelle aussi retenait son souffle dans l’attente du verdict.

— Oh non, je ne crois pas, répondit Patsy avec une imprécision insupportable.

— Tu ne crois pas ? répéta Jasper d’un ton féroce qui la fit sursauter.

— Non, je ne vois pas qui aurait pu nous surprendre, se récria-t-elle brusquement. Il n’y avait personne dans l’allée à ce moment-là. Et il s’est arrêté loin des lumières de la maison, sous les gros buissons qu’il y a dans votre jardin, précisa Patsy, au bord des larmes.

Percevant sa détresse, Juliet s’empressa de reprendre le flambeau. Il ne fallait surtout pas que cette petite imbécile se mette à sangloter, toute contrariée. Pas alors qu’ils devaient se comporter le plus naturellement possible.

La mère de Patsy se mêlerait de leurs affaires en un clin d’œil si sa petite chérie se mettait à se morfondre.

— Tu as été sensas, Patsy, vraiment. Je n’aurais pas fait mieux, la félicita Juliet en adressant un regard de menace à son frère. Bon alors, tu es montée dans la voiture, et il a pris la route. La chaussée était-elle alors praticable ?

— Sur l’axe principal, oui, répondit Patsy, flattée par les dernières louanges de son idole. Ça restait glissant, et les roues patinaient parfois, mais il était bon conducteur. En tout cas au début, mais plus on s’éloignait de la maison, plus il… je ne sais pas trop. C’était comme s’il s’avachissait un peu sur le volant.

— Il était ivre, c’est ça ? ricana Jasper.

— Oui. Sans doute, convint Patsy d’un ton hésitant.

— Que s’est-il passé, exactement ? Au moment de l’accident, précisa Juliet d’une voix toujours aussi calme et patiente.

— Eh bien, c’est quand on a emprunté la route secondaire. Les chasse-neige n’étaient pas passés depuis un moment, et l’arrière de la voiture est parti de travers dans le virage. J’ai cru qu’il allait corriger la trajectoire, comme toujours jusque-là, mais non. Il avait le menton sur la poitrine, et je crois qu’il ne tenait même plus le volant, parce que je l’ai vu glisser entre ses doigts. Puis on a dérapé jusqu’à ce tas de neige et l’arbre juste derrière. J’ai eu tellement peur que je n’ai même pas réussi à crier !

Tant mieux, songea Jasper avec cynisme. Si elle avait hurlé, quelqu’un aurait certainement accouru. Et ils se seraient tous retrouvés dans la panade. Ils n’auraient pas pu compter sur cette andouille pour rester lucide en cas d’urgence.

— Tu as bien réagi en ne disant rien, assura Juliet avec un sourire admiratif. Tu as su garder la tête froide. Ça a dû être très difficile, mais tu as été assez maligne pour ne pas appeler au secours.

Cette fois, Patsy rayonnait carrément, oubliant fort à propos que c’étaient la terreur et la stupeur qui l’avaient maintenue paralysée sur son siège plusieurs secondes après la collision.

Juliet fit mine de s’inquiéter.

— Tu n’as pas été blessée ? Tu es sortie de la voiture et tu es partie tout de suite, n’est-ce pas ?

— Oui. (La gorge de Patsy se serra.) Honnêtement, le choc n’a pas été si violent. Il avait déjà ralenti avant de tourner et, comme j’ai eu le temps de comprendre ce qui allait se passer, j’ai pu anticiper en me retenant au tableau de bord. C’était une secousse plus qu’autre chose. Mais je n’ai pas pu ouvrir la portière en grand. Je ne sais pas si elle était cabossée ou si c’était à cause de la neige, mais j’ai quand même réussi à m’extirper. Puis j’ai couru jusque chez ma tante. C’était à peine à deux ou trois cents mètres, mais il faisait nuit noire, et mes oreilles bourdonnaient, et il faisait tellement froid que j’ai cru que j’allais mourir ! Vraiment.

Elle les considéra tour à tour, pleine d’espoir, mais son courage ne lui valut cette fois aucun commentaire élogieux.

— Mais tu n’as rien laissé paraître devant ta tante, hein ? demanda plutôt Jasper. Elle n’a rien remarqué d’anormal ?

Une fois de plus, les jumeaux retinrent leur souffle en attendant la réponse capitale.

— Oh non, je lui avais dit de ne pas m’attendre avant de me rendre chez vous. Elle était si contente de me savoir invitée, et que maman m’ait autorisée à passer la nuit ailleurs qu’à la maison. Elle a toujours été plus sympa que ma mère ! Elle m’avait même laissé la clé de chez elle pour que je n’aie pas à la réveiller. Maman m’aurait attendue en comptant les minutes, ajouta Patsy avec amertume. Je suis rentrée discrètement et je lui ai piqué un peu de gin.

Juliet ne put s’empêcher de sourire à cette démonstration de pragmatisme.

— Tu as bien fait, répondit-elle.

— Et ensuite ? insista Jasper.

— Rien, affirma Patsy, perplexe. Mon père est venu me chercher chez ma tante autour de 11 heures le lendemain, et il m’a ramenée à la maison. Je ne suis plus sortie ensuite. Puis j’ai lu dans le journal d’aujourd’hui qu’il était mort !

Elle prit une grande inspiration tremblante.

— Je pensais que quelqu’un viendrait ! Que quelqu’un le trouverait. Je ne pensais pas qu’il était mort… Je ne l’aurais pas laissé, sinon.

Sa voix recommençait à friser l’hystérie, et Juliet s’empressa de lui saisir le bras et de serrer.

— Tu n’as rien fait de mal ! Et tu n’as pas à te sentir coupable. Écoute-moi bien, dit-elle avec force. Rien de tout ça n’était ta faute. C’est lui qui conduisait. L’accident n’avait rien à voir avec toi.

Patsy renifla.

— Oui, c’est vrai, admit-elle, se sentant déjà un peu mieux.

— Et tu ne pouvais tout de même pas te permettre d’être retrouvée seule avec un homme dans sa voiture, si ? Pas avec sa réputation, ajouta Juliet avec tout le dédain nécessaire. Ton père t’aurait scalpée.

— Oui, tu as raison, reconnut Patsy.

Et il le ferait encore s’il le découvrait, se dit-elle.

— Donc tu étais obligée de t’enfuir. Et n’importe qui aurait pensé la même chose que toi – que quelqu’un aurait entendu du bruit et serait venu voir. Ce n’est pas ta faute si personne n’est sorti. Si la collision a été aussi légère que tu le prétends, la neige a dû étouffer le bruit… Comment pouvais-tu le savoir ? Tu as fait ce qu’il fallait, répéta Juliet avec fermeté. Ne l’oublie pas, d’accord ? Tu as pensé à te préserver. Nous, les filles, n’avons pas d’autre choix dans ce monde pourri. Tu comprends ?

Elle savait que ce dernier accès de bravoure trouverait écho auprès de cette comédienne qu’était Patsy, et elle vit sans surprise la jeune femme redresser la tête.

— C’est tellement vrai, répondit celle-ci si solennellement que Jasper dut se détourner pour ravaler l’éclat de rire qui menaçait de jaillir de sa gorge.

Patsy hocha la tête en reniflant.

— D’accord, Juliet, je n’y penserai plus, promit-elle docilement.

— Tu as bien raison ! En fait, nous étions juste venus t’expliquer que tu n’avais rien à craindre. Tu ne diras rien, à personne, jamais, d’accord ? Et si un jour tu dois parler – si la pression est trop forte, disons, et que la police se met à te poser des questions –, contente-toi de dire que tu as quitté la soirée et que Jasper t’a déposée devant chez ta tante.

Patsy lorgna Jasper d’un air inquiet.

— D’accord, accepta-t-elle à contrecœur. Mais la police ne viendra pas m’interroger, si ?

— Je ne vois pas pourquoi elle le ferait, répliqua sèchement Juliet. Hein, pourquoi ? C’était juste un accident de la route. C’est triste, tragique et tout ce qu’on veut, mais ça n’a rien de suspect. Alors, contente-toi de faire profil bas, ne livre aucune information de toi-même et n’en parle à personne. Ni à ta mère, ni à ton grand-père, ni à qui que ce soit, d’accord ?

Jasper, comprenant le signal, plongea la main dans son blouson et en tira son portefeuille. Il en sortit tout l’argent liquide et le tendit à Patsy.

— Pour quoi faire ? s’étonna celle-ci en reculant tel un cheval rétif.

— C’est juste un dédommagement, répondit Juliet d’un ton apaisant. On a conscience que les choses ne se sont pas déroulées comme prévu, tu ne dois pas y perdre pour autant. Et nous te sommes reconnaissants d’avoir accepté de nous aider. Et puis, on s’en veut un peu que tu aies eu à subir tout ça. Prends-le et achète-toi quelque chose de joli – mais ne laisse pas ta mère tomber dessus ! Elle se demandera où tu as trouvé une telle somme.

Patsy tendit sa main à moitié gelée pour empocher la liasse avec étonnement. Il y avait là de quoi renouveler toute sa garde-robe ! Et acheter du maquillage, du parfum, ainsi que ce nouveau sac à main qu’elle avait remarqué…

— Ne dépense pas tout d’un coup, lança Jasper d’un ton hargneux.

Elle cilla, puis hocha sagement la tête.

— Bien sûr que non, répondit-elle. Je ne suis pas idiote, tu sais !

— Évidemment, confirma Juliet en lui tapotant le dos. Prends soin de toi. Et n’oublie pas : pas un mot de tout ça ni de ce qu’on avait prévu de faire à qui que ce soit.

— C’est promis.

Patsy tourna les talons et remonta en hâte l’allée de chez elle. Une fois à la porte, elle se retourna une dernière fois et fut soulagée de constater qu’ils avaient déjà disparu dans l’obscurité.

Elle enfonça prudemment l’argent dans le fond de sa poche de manteau et se glissa à l’intérieur. Elle grimpa alors en vitesse dans sa chambre et dissimula son magot dans sa cachette secrète, avant de s’asseoir sur son lit et de se balancer d’avant en arrière.

— Non, je ne suis pas idiote, se marmonna-t-elle, pleine de ressentiment. Quoi que les autres puissent en penser.

Elle jeta un coup d’œil par la fenêtre, ne voyant que le reflet de son visage malheureux et pincé.

Elle garderait le secret et ne révélerait à personne qu’elle se trouvait dans la voiture ce soir-là. Mais seulement parce qu’elle savait que Jasper Vander avait dû commettre quelque chose de grave. De très grave. Terry Parker n’était pas dans son état normal avant de perdre la maîtrise de son véhicule, elle en était certaine. Il avait peut-être bu quelques verres, mais il n’était pas ivre au point de ne plus pouvoir conduire.

En repensant au défunt, elle eut de la peine pour lui, mais pas suffisamment pour agir en sa mémoire.

Juliet et Jasper le détestaient. Et maintenant, Terry Parker était mort.

Elle ne voulait surtout pas faire quoi que ce soit qui puisse mettre les jumeaux en colère.

Sinon, elle risquait fort de finir comme lui.

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