Réception funeste à Oxford
Chapitre 4
4
Trudy dormait encore lorsqu’elle entendit frapper à sa porte d’entrée. Elle ouvrit brusquement les yeux, encore groggy par l’abus de sherry de la veille. Quel était ce raffut… ? Elle leva la tête de l’oreiller et observa par la fenêtre, déconcertée. Il faisait encore sombre. Quelle heure pouvait-il être ?
Elle alluma à tâtons la lampe de chevet et cilla douloureusement dans cette lumière nouvelle. Elle souffrait d’un léger mal de tête, mais rien de trop grave.
Son réveil en fer-blanc lui assura qu’il n’était pas encore 7 heures – plus tout à fait le milieu de la nuit. Bientôt, l’aube pointerait, même si sa chambre était déjà nimbée du halo désormais familier de la lune se réfléchissant sur la neige. L’espace d’un instant, elle se demanda si elle était en retard au travail, si ce pouvait être sa mère qui frappait à sa porte… puis cela lui revint.
C’était le jour de l’An ! Et elle n’était pas attendue au poste de police avant 14 heures. Pas de congé pour elle – mais au moins s’était-elle vu épargner les horaires du matin ! Avec un temps pareil, et tant d’officiers coincés chez eux par les intempéries ou ce satané virus qui circulait, elle se demandait si sa chance tiendrait bien longtemps.
Peut-être était-elle déjà révolue ?
Elle grommela, frissonna en sortant une jambe hors des couvertures, et s’empressa de glisser les pieds dans ses chaussons avant que ses orteils ne se transforment en glaçons. Elle enfila avec gratitude sa robe d’intérieur matelassée (cadeau de Noël offert par son père) et descendit rapidement les marches tandis qu’une nouvelle volée de coups retentissait dans toute la maison.
Elle alla ouvrir la porte avec prudence et reconnut aussitôt le bel homme blond sur le palier. Elle lui jeta un regard noir, grelottant tandis que le vent soufflait des flocons sur ses mules.
— Bonjour beauté, lui lança l’agent Rodney Broadstairs avec un large sourire impénitent. Il faut t’habiller, poupée. Le patron te réclame au poste illico.
Trudy acquiesça en soupirant.
— Accorde-moi cinq minutes, maugréa-t-elle.
À contrecœur, elle l’autorisa à patienter dans la cuisine. Il n’y faisait pas bien plus chaud qu’à l’extérieur, ses parents ne s’étant pas encore levés pour allumer les feux, mais au moins le vent mordant ne pénétrait-il pas dans les entrailles de la petite maison communale des Loveday.
Quand elle redescendit, elle put constater qu’il avait au moins eu la décence de préparer du thé – même si elle supposait que seule la chance lui permettait d’en profiter aussi. Il en était déjà à sa deuxième tasse. Elle put toutefois avaler quelques gorgées brûlantes et bienvenues avant de devoir s’engouffrer dans la Land Rover de fonction stationnée devant son domicile.
Désormais titulaire du permis de conduire (grâce aux leçons dispensées par son ami Clement Ryder), Trudy savait cependant que Rodney ne l’autoriserait pas à prendre le volant et grimpa directement du côté passager. Grelottant dans son uniforme hivernal malgré son épais manteau de fonction, elle souffla sur ses doigts dans l’espoir de ne pas en perdre l’usage.
L’ancien véhicule réquisitionné on ne savait où (nombre de voitures de police se trouvaient actuellement à l’abandon dans les rues que la municipalité n’avait pas encore réussi à déneiger) souffrait manifestement d’un chauffage défectueux. À en juger par la manière dont Rodney peinait à le maintenir sur la chaussée verglacée, Trudy se demanda avec nervosité si d’autres pièces plus importantes pouvaient être en aussi piteux état !
De temps à autre, ils dépassaient des automobiles échouées dans des congères, d’où les malheureux propriétaires ou leurs assureurs n’avaient pas réussi à les extraire. Un camion de lait était bloqué rue St Aldates ; le chauffeur et une ou deux autres personnes (des clients courroucés ?) tentaient de le désembourber.
— Tu sais ce que veut le capitaine ? demanda Trudy d’un ton las en tentant de reloger l’une de ses longues mèches brunes sous son chapeau de policière.
— Il n’a rien dit, répondit laconiquement Rodney.
Trudy se demanda s’il s’était vu imposer un service de nuit et jugea plus sage de ne pas insister. Elle ne se sentait pas d’humeur à supporter les jérémiades de Rodney.
Le commissariat paraissait déserté. Trudy avait tellement l’habitude de voir le vieux Walter Swinburne assis à son bureau, à boire du thé ou à monopoliser le feu, qu’elle trouva étrange de trouver les lieux si paisibles. Les rares officiers ayant réussi à se déplacer étaient certainement en train de vaquer à leurs nombreuses occupations – même ce pauvre vieux Walter !
Étant donné les nombreuses fêtes organisées la veille dans toute la ville, les cellules de dégrisement devaient toutes être pleines à craquer, et la paperasse inhérente à ces arrestations était sans doute ahurissante. Elle espérait n’avoir pas été réquisitionnée pour cette raison.
— Entre, le capitaine est là depuis 6 heures. Mais méfie-toi, il est de sale humeur, lui conseilla Rodney d’un ton bourru.
Dûment avisée, Trudy rajusta son couvre-chef et frappa à la porte du capitaine, puis attendit le beuglement familier qui l’invitait à entrer.
Quand celui-ci retentit, elle tressaillit, mais afficha un sourire lumineux.
Harry Jennings leva la tête et la toisa d’un œil torve. Cet homme blond, de taille et de carrure moyennes, était doté d’un nez proéminent et d’yeux noisette. Pour l’heure, ceux-ci étaient injectés de sang, et Trudy se demanda s’il ne souffrait pas lui-même d’une gueule de bois.
— Ah, vous voilà enfin, dit-il.
— Chef, répondit-elle.
Elle fut tentée de lui faire remarquer que son service ne devait commencer que six heures plus tard, mais se ravisa.
— Vous feriez bien de courir à Five Mile Drive, déclara-t-il d’un air sévère. Vous avez un cadavre.
Trudy battit des cils et se raidit. Avait-elle bien entendu ?
— Chef ? s’enquit-elle timidement.
Habituellement, son supérieur ne lui confiait guère que des affaires de vol à l’étalage ou de vieilles dames dépouillées de leur pension de retraite. À l’exception, bien sûr, des rares fois où le Dr Clement Ryder avait eu besoin de ses services et où le capitaine n’avait eu d’autre choix que d’obtempérer.
Se pouvait-il qu’il la prenne enfin au sérieux ?
— Oh ! ne vous emballez pas, agent Loveday, enchaîna Jennings en avisant la lueur d’excitation dans ses prunelles. On nous a signalé une personne morte au volant dans une congère. Sans doute un ivrogne accidenté durant la nuit ayant succombé à ses blessures ou au froid. Si j’avais assez d’hommes, je les enverrais… (Il s’interrompit avec un soupir en songeant à ses troupes décimées.) Satanée neige ! marmotta-t-il.
Il se renversa contre son dossier et la lorgna d’un air belliqueux.
— Je vous demande simplement de vous rendre sur place, de remplir les papiers, de superviser l’enlèvement du corps et de mener l’enquête de routine. L’enquête de routine, c’est compris ? insista-t-il. Cela dit, avec tout ce qui se passe actuellement, il faudra sans doute des heures avant qu’un légiste parvienne à établir les causes de la mort.
Ses yeux se mirent à pétiller, dans un accès de joyeuse malveillance.
— Essayez de ne pas mourir gelée, agent Loveday.
— À vos ordres, souffla Trudy, désabusée.
— Quand quelqu’un de plus expérimenté sera disponible, vous lui transmettrez l’enquête. Si j’arrive à joindre le sergent O’Grady au téléphone et qu’il m’annonce qu’il se sent mieux, il pourra prendre le relais, ajouta Jennings sans trop d’espoir. Dans le cas contraire, vous n’aurez qu’à poursuivre les premières investigations jusqu’à ce que je trouve quelqu’un d’autre.
— Oui, chef ! répondit-elle, cette fois avec enthousiasme.
Même si l’affaire s’avérait banale, c’était la première fois que son supérieur acceptait de lui confier enfin une enquête importante !
— Allez, assez perdu de temps. Vous connaissez la marche à suivre. Et seulement l’enquête préliminaire, lui rappela-t-il.
— Oui, chef. Euh…
Trudy hésita.
— J’écoute, aboya Jennings.
— Chef, si les services de médecine légale sont si occupés… ne pourrions-nous pas contacter le Dr Ryder ? Il dispose du crédit nécessaire pour établir les causes de la mort et autoriser l’enlèvement du cadavre. Dans le cas contraire…
La première tentation du capitaine fut de hurler : « Non, hors de question d’appeler le vieux vautour ! » Tel était le sobriquet dont l’essentiel des forces de police (et au-delà) affublait le coroner derrière son dos. Le capitaine n’aimait pas voir l’agent Loveday et le Dr Ryder travailler de concert : bien souvent, ils découvraient trop de problèmes à son goût.
Il ravala toutefois sa première réaction et laissa un sourire retors étirer ses lèvres. Il faisait un froid glacial, et il doutait que le coroner apprécie d’être arraché à sa demeure confortable le jour du nouvel an pour se rendre sur la scène d’un accident de la route dans le but d’accomplir une tâche aussi modeste qu’une simple déclaration de décès. L’ancien chirurgien jugerait cette activité indigne de son statut.
Bien fait pour lui !
— Bien sûr, agent Loveday, répondit-il d’un ton doucereux. Excellente idée. Ce n’est peut-être pas très orthodoxe mais, puisque les médecins légistes se plaignent d’être surchargés de travail, je devrais pouvoir m’arranger avec eux.
— Merci, chef, répondit Trudy, rayonnante.
Elle s’empressa de quitter les lieux avant qu’il ait pu changer d’avis.
Jennings pouffa, puis grimaça quand sa tête se mit à palpiter. D’un air abattu, il songea à la longue journée qui l’attendait. Combien de ses officiers allaient pouvoir répondre à l’appel ?
Il poussa un profond soupir. Au moins, pour une fois, même le Dr Ryder et cette insupportable Loveday ne parviendraient pas à tirer grand-chose d’un drame aussi tristement banal qu’un automobiliste mort.
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