Réception funeste à Oxford

Faith Martin · Chapitre 17 sur 35

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Réception funeste à Oxford

Chapitre 15

15

 

 

Le lendemain, Trudy se leva avant le soleil et descendit sans allumer. Son père, chauffeur de bus, était exceptionnellement resté au lit parce que ses patrons peinaient à faire dégager les itinéraires habituels. Chaque nouvelle tombée de neige ou gelée transformait en patinoire des routes encore praticables la veille. Et personne ne voulait voir un autobus à impériale sur une patinoire. Et encore moins monter dedans.

Elle se prépara un œuf dur et mangea un toast tout en prenant soin de ne pas réveiller ses parents, puis elle sortit sans bruit. Le Land Rover qui servait à convoyer les policiers de leur domicile au commissariat patientait. Elle salua le conducteur – un agent d’Headington à l’air lugubre – d’un sourire las.

Ils discutèrent de la neige qui semblait avoir mis le pays en pause, et de la petite fille de son collègue, ravie de la pâte à modeler colorée qu’elle avait reçue à Noël, mais qui n’aimait pas du tout sa poupée.

Une fois au poste, elle fut soulagée de découvrir que le capitaine Jennings n’était pas encore arrivé. Comme il ne lui avait pas laissé d’autre consigne, elle décréta que l’affaire Terry Parker demeurait sa priorité, et reprit directement la route de la maison du coroner. Et tant pis si cela la rendait difficile à joindre pendant les heures à venir.

Cette fois encore, Vincent vint lui ouvrir ; elle se demanda un instant s’il allait la laisser entrer. Il hésita sur le seuil, l’étudiant des pieds à la tête, au point de la mettre mal à l’aise. Il finit cependant par s’effacer.

— Papa, c’est encore ta policière, lança-t-il par-dessus son épaule alors que Trudy le contournait.

Il était vêtu d’un pantalon en laine noire bien chaud, d’une chemise assortie et d’un pull en points de torsade gris pierre. Ses cheveux châtain clair paraissaient presque blonds à la lumière dorée du couloir, et elle discernait l’odeur de son après-rasage. À l’évidence, il était levé depuis peu.

Elle n’était pas insensible à son charme, ce qui ne faisait que renforcer sa gêne. Elle se demanda pourquoi il ne l’appréciait pas, même si elle avait conscience de prendre la chose trop personnellement. C’était ridicule. Dès qu’il pourrait rentrer chez lui, elle ne le reverrait plus jamais.

— Bonjour, Trudy, entrez, je suis dans la cuisine, cria Clement.

Souriant de soulagement au son de la voix de son mentor, elle s’empressa d’aller le rejoindre.

Sa réaction ravie n’échappa pas à Vincent, qui pinça les lèvres. Il lui emboîta le pas jusqu’à la pièce voisine.

— Je ne savais pas si vous seriez libre aujourd’hui, dit-elle d’un ton aimable en accrochant sa sacoche sur la chaise tirée de la cuisine avant d’ôter son couvre-chef.

Vincent écarquilla les yeux en avisant la masse de cheveux sombres, bouclés et lustrés, attachés en dessous, et ne put s’empêcher de se demander à quoi ils ressembleraient si elle les laissait cascader sur ses épaules et autour de son visage. Il se tourna brusquement vers la bouilloire pour l’allumer.

— Tu veux une autre tasse de thé, papa ? demanda-t-il, impassible.

— S’il te plaît. Et une pour Trudy. Elle doit avoir besoin de se réchauffer un peu !

Clement sourit. L’assiette posée devant lui était maculée de miettes de pain et d’une traînée orange de marmelade.

— Vous êtes venue à pied depuis le poste de police ? s’enquit-il en levant les yeux vers elle.

Vincent, qui observait l’échange, fut soulagé de constater que son père paraissait amical, mais pas expansif. Il ne semblait pas démesurément euphorique et ne suivit pas non plus la fille des yeux quand elle retira son manteau et s’assit. Au contraire, il replia son journal et repoussa son assiette d’un air tout à fait détendu.

En somme, il ne montrait aucun des signes caractéristiques d’un homme d’un certain âge entiché d’une jolie jeune femme, et Vincent s’efforça de se décontracter. Il avait laissé son imagination lui jouer des tours, ce qui ne lui ressemblait pas.

— Alors, quel est le programme du jour ? demanda Clement.

— Je pensais retourner voir Geoffrey Thorpe, répondit Trudy. Pour entendre sa version de l’histoire.

— Mmm, fit Clement en opinant. Je suis d’accord. C’est assez délicat d’avancer sans savoir exactement à quoi on a affaire, vous ne trouvez pas ? Tant que nous ne connaîtrons pas la cause de la mort, nous progresserons à l’aveuglette – et peut-être dans la mauvaise direction.

— De quoi s’agit-il ? (Vincent, curieux, tira une chaise pour les rejoindre à table.) Cette histoire a l’air bien alambiquée.

Clement décocha à son fils un sourire amusé.

— Je croyais que mon travail ne t’intéressait pas ? le taquina-t-il.

— C’est vrai, confirma Vincent en souriant à son tour. Mais ça semble intrigant. En quoi est-ce « délicat » ? Et de quoi parlez-vous, au juste ?

Clement interrogea Trudy d’un regard, pour savoir si elle s’opposait à ce que Vincent soit informé des détails de l’enquête. Elle se contenta de hausser les épaules, lui laissant la responsabilité de cette décision. Leur complicité silencieuse agaça une fois de plus le fils. C’était comme s’ils employaient une langue connue d’eux seuls.

— Un homme a été retrouvé mort au volant de sa voiture le soir du nouvel an. Il revenait de soirée. Il a sans doute succombé à ses blessures, ou à une hypothermie, énonça Clement d’un ton clinique. Mais nous avons remarqué un certain nombre d’incohérences.

— Par exemple ?

Vincent sirota une gorgée de thé, promenant ses yeux noisette tachetés d’or entre son père et la jolie jeune femme assise en face de lui.

— De possibles empreintes suggérant la présence d’une deuxième personne sur les lieux, un témoin potentiel ayant choisi de ne prévenir personne, par exemple – ou pas. Le problème est que, entre le vent et la neige, il n’est pas évident de déterminer avec certitude la nature de ces traces. La victime avait les pupilles dilatées, ce qui pourrait être dû à une commotion cérébrale – ou pas. Il y a aussi un certain nombre d’irrégularités dans les affaires de la victime, qui pourraient être pertinentes – ou…

— Ou pas, compléta Vincent en hochant la tête. Je comprends. Mais c’est sans doute un accident lié à l’abus d’alcool, non ? Il s’est assommé à l’impact et a fini par mourir de froid ?

— C’est l’hypothèse la plus vraisemblable, oui, confirma Clement avec un sourire. Mais Trudy et moi aimerions tous deux nous en assurer.

Vincent grommela, imitant inconsciemment l’une des habitudes de son père.

— Eh bien, tu sembles beaucoup t’amuser à jouer au détective. Je devrais lire davantage de romans policiers. Agatha Christie, me voilà.

Trudy lui sourit, soulagée de le voir enfin se détendre à son égard.

Clement considéra son fils d’un air pensif.

 

Geoffrey Thorpe n’était pas tranquille. Cela leur sauta aux yeux dès l’instant où il les fit pénétrer dans une petite alcôve confortable, dans un recoin du salon de la maison.

Un rapide coup de téléphone de Clement avait confirmé que la boutique de voitures d’occasion serait fermée pour la journée. Rien d’étonnant : qui irait affronter des routes dangereuses, presque impraticables, dans le but d’aller voir une voiture qu’il ne pourrait même pas essayer ?

— J’aimerais bien que le ciel se dégage, se plaignit Geoffrey avec un sourire forcé cependant que Trudy et Clement s’installaient sur des fauteuils assortis en face d’une petite cheminée. Le mois de janvier n’est jamais très propice à la vente de voitures, mais avec ce temps…

Il désigna la poudre blanche devant la fenêtre et secoua la tête d’un air abattu. Il se tenait devant l’âtre éteint, un coude sur le haut manteau en marbre, mais sa posture n’avait rien de désinvolte. Il n’arrêtait pas d’observer tour à tour l’extérieur et ses hôtes.

— Nous tenions à vous remercier d’avoir officiellement identifié le corps de Mr Parker, dit Trudy. Ça n’a pas dû être facile.

— Non, confirma-t-il platement.

— Vous avez peut-être vu l’article dans le journal demandant à quiconque disposant d’informations sur Mr Parker ou sur l’accident de nous contacter ? reprit-elle.

Elle en voulait toujours à Duncan Gillingham d’avoir publié son numéro de ligne directe. Par chance, les appels anonymes commençaient déjà à se tarir.

— Euh, oui, je suis tombé dessus, admit Geoffrey, qui décida subitement de s’installer sur le canapé deux places disposé en angle droit par rapport aux fauteuils.

Il entreprit alors de lisser un pli inexistant sur son pantalon, se dérobant ainsi au regard de la policière.

— Nous avons grâce à cela reçu un coup de téléphone de Mr Philip Prescott.

Trudy le vit grimacer.

— Oh ?

— Oui. Il s’agit bien de votre comptable ?

— Oui.

— Y a-t-il une chose dont vous aimeriez nous faire part et que vous auriez omis de nous indiquer précédemment ? l’encouragea-t-elle avec douceur.

Elle retint son souffle, consciente que, faute d’éléments tangibles pour enquêter sur les causes de la mort de Terrence Parker, ce témoin pourrait tout à fait se braquer et exiger de connaître la raison de cet interrogatoire. En quoi l’état des finances de leur entreprise les concernait-il ?

Par chance, l’immense majorité des Britanniques étaient prompts à coopérer avec la police, et cet homme ne faisait pas exception. Ses épaules s’avachirent légèrement et il soupira, portant les yeux sur l’âtre éteint.

— Je suppose que vous faites allusion à… l’emprunt… que Terry avait contracté auprès de la société ?

— Un emprunt ? répéta Trudy avec tact.

— Oui. Du moins… (Le sourire de Geoffrey disparut quand il accepta enfin de croiser son regard.) C’est comme ça qu’il me l’a décrit quand je lui en ai parlé.

— Je vois. Une façon pour le moins… alambiquée de souscrire un prêt, n’est-ce pas ? dit-elle en veillant à conserver un ton neutre.

L’homme se releva en soufflant et alla se poster devant la fenêtre, le dos tourné à ses visiteurs.

— Écoutez, il était évident qu’il piquait dans la caisse, déclara-t-il sans les regarder. Il le savait, je le savais. Mais cela aurait provoqué de sacrées complications si j’en avais fait toute une histoire. J’aurais pu, bien sûr, mais imaginez le scandale ! Par ailleurs, en dehors de cette… question d’argent, notre collaboration fonctionnait à merveille. Et les affaires florissaient. Terry est… était un super représentant, et je savais que, si je le mettais à la porte, les ventes en pâtiraient. Alors nous en avons discuté pour trouver une solution.

— En d’autres termes, il vous remboursait, intervint Clement.

— Oui. Et je le tenais à l’œil pour m’en assurer, ajouta-t-il avec amertume, sans se détourner du paysage neigeux qui s’étendait derrière chez lui. Et, bien sûr, nous avions aussi convenu que, dorénavant, je m’occuperais seul de la comptabilité, des paiements et ainsi de suite.

— Combien d’argent vous devait-il encore ? s’enquit Trudy.

— Un peu plus de la moitié de ce qu’il avait pris – ou emprunté, comme il disait.

Un argent dont Geoffrey ne verrait désormais plus la couleur, songea Trudy. À moins que…

— Savez-vous ce que vont devenir ses parts de l’affaire, maintenant qu’il n’est plus ?

— Oui, elles me reviennent toutes, répliqua Geoffrey Thorpe sans sourciller.

Soit il n’avait pas encore pris la mesure de ce que cela impliquait, soit il était excellent acteur, se dit Trudy en se tournant vers Clement. N’avait-il vraiment pas conscience que cela lui fournissait un excellent mobile pour se débarrasser d’un associé peu fiable et malhonnête ?

— Pour quelle raison pensez-vous qu’il ait « emprunté » cet argent, monsieur ? reprit alors Trudy.

Geoffrey Thorpe partit d’un rire empreint d’ironie et revint s’avachir sur son canapé.

— Oh ! c’était du Terry tout craché, expliqua-t-il avec lassitude en se passant la main sur le visage. Il vivait toujours au-dessus de ses moyens. Il aimait à croire qu’il était le genre d’homme à posséder et à conduire des voitures de sport, pas seulement à les vendre, vous voyez ce que je veux dire ? Il fallait toujours qu’il achète les meilleurs vins et spiritueux. Qu’il commande le plat le plus cher au restaurant. Qu’il achète des costumes sur mesure et pas du prêt-à-porter. Il aimait aussi divertir ces dames, jouer au riche célibataire.

— Je vois, dit Trudy en se demandant ce que Millicent Vander aurait pensé de cette description de Terry – curieusement, elle était sûre que cela ne lui aurait pas plu. Nous avons toujours du mal à retrouver sa famille immédiate ; nous pensions qu’il était né à Birmingham, mais…

— Birmingham ? l’interrompit Geoffrey en fronçant les sourcils. Pourquoi Birmingham ? Il me semblait que… comment c’était, déjà ? Il m’a dit quelque chose un jour. Oh ! juste une remarque en passant sur… Pourquoi est-ce que cela m’évoque des tuiles ?

Cette question incongrue laissa Trudy perplexe.

— Des tuiles, monsieur ?

— Oui, des tuiles… (L’homme se frotta vigoureusement le front.) Satanée mémoire qui flanche. Je sais que Terry m’a un jour glissé un truc m’ayant fait penser que… Oh ! je sais, ça me revient. Pas des tuiles, les Pantiles !

Trudy n’étant guère plus avancée, Clement vint à son secours.

— Comme le joli quartier commerçant de Tunbridge Wells ? demanda-t-il.

— Oui, exactement, confirma Geoffrey avec un léger sourire. Je m’en souviens, maintenant. C’était l’été dernier, ou celui d’avant. Nous avions organisé une garden-party ici, à la maison. Bien sûr, Terry était là, et il a entendu ma femme dire qu’elle avait eu beaucoup de mal à trouver une chose bien spécifique dont elle avait besoin. Je ne sais plus de quoi il s’agissait, un article issu du continent, il me semble… Bref, Terry a répondu qu’elle s’en serait facilement procuré si les Pantiles avaient été plus près. Comme nous y étions passés peu après notre lune de miel, alors que nous étions en vacances dans la région, nous avons compris tous deux à quoi il faisait allusion.

— Vous pensez donc qu’il serait né à Tunbridge Wells ? s’enquit Trudy tout en consignant l’information dans son carnet.

— Possible, répondit Geoffrey en haussant les épaules. Ça semble étrange, maintenant que j’y pense. Après avoir dit ça, Terry s’est tout de suite énervé – enfin, pas vraiment énervé, mais il a fait un geste d’agacement, comme s’il s’en voulait d’avoir parlé sans réfléchir, puis il s’est empressé de changer de sujet.

— Il s’est comporté comme s’il avait commis une bourde, clarifia Clement d’un ton posé.

— Oui. Avec le recul, c’est exactement ce que je crois, affirma Geoffrey d’un air songeur, le regard dans le vague. D’ailleurs, Terry n’aimait pas parler de lui ou de son passé. Chaque fois que la conversation prenait un tour personnel, évoquant la famille ou les souvenirs d’enfance, par exemple, il devenait plus évasif. Je me demande si…

Trudy se posait la même question. Pourquoi quelqu’un refuserait-il de parler de lui, de sa famille, de son passé ? Le plus souvent, c’était plutôt un sujet de prédilection – les gens adoraient parler d’eux, en règle générale. Alors pour quelle raison Terry Parker était-il si réticent à le faire ?

Il n’avait pourtant pas de casier judiciaire, c’était la première chose qu’elle avait vérifiée.

Le reste de la conversation ne fit resurgir aucun autre élément nouveau, et les deux enquêteurs quittèrent les lieux dix minutes plus tard.

Dès qu’ils se furent éloignés de la résidence Thorpe, Trudy demanda à Clement de s’arrêter devant la première cabine téléphonique et dépensa quelques pennies pour contacter le commissariat de Royal Tunbridge Wells. Un agent administratif lui répondit. Étant donné les conditions climatiques catastrophiques, il voulait bien transmettre sa demande pour chercher des traces de sa victime dans les archives, mais il précisa que cela risquait de prendre du temps. Cela ne la surprit pas : elle ne s’attendait pas à ce que sa requête soit considérée comme une priorité. Si Clement et elle voulaient avancer sur l’enquête avant que Jennings la lui retire, il allait leur falloir un véritable miracle de Noël !

Trudy remercia néanmoins son interlocuteur et raccrocha, déçue.

Elle retourna dans la voiture, soulagée de retrouver l’habitacle chauffé, et se frictionna les mains.

— Alors, où voulez-vous aller ensuite ? demanda-t-elle d’un ton déterminé.

Elle ne comptait pas laisser une succession d’échecs avoir raison de sa motivation.

Clement réfléchit un instant et se tourna vers elle.

— Vous avez récupéré la liste des invités de Millicent Vander ?

Trudy acquiesça et la sortit de sa sacoche.

— Avec les coordonnées téléphoniques et postales. Au moins, elle n’a pas fait les choses à moitié.

Clement contemplait le ciel blanc, morne et pesant, annonciateur de nouvelles chutes de neige.

— Est-ce que l’un d’eux habite dans les environs ? Je n’ai pas envie de parcourir la ville de long en large si on peut l’éviter. Je ne sais pas trop où les chasse-neige sont passés.

Trudy consulta la liste, parcourant chaque ligne de cette belle écriture manuscrite.

— Ah, voilà quelqu’un que je n’ai pas encore contacté.

Elle avait profité de chaque instant de répit au bureau pour téléphoner aux invités de la liste.

— Il vit juste au coin de la rue, un peu plus loin sur la gauche.

— Parfait, dit Clement avec un sourire.

L’accident survint alors qu’ils remontaient l’allée tout juste déneigée menant au no 11 de Cleeves Road.

Clement sentit sa jambe gauche traîner derrière lui, le faisant légèrement basculer vers l’avant. Incapable de se redresser, il trébucha et s’étala de tout son long. Par chance, son lourd pardessus lui épargna toute blessure sérieuse, et ses gants épais protégèrent ses mains, qui encaissèrent le gros de la chute.

— Docteur Ryder ! (Trudy, qui se trouvait devant lui, rebroussa chemin en courant.) Est-ce que tout va bien ? Le sol est vraiment gelé !

Clement, qui savait que les conditions climatiques n’avaient rien à voir avec sa culbute, se redressa sur les genoux et lui adressa un sourire penaud.

— Je n’ai jamais été très doué pour le patinage, confia-t-il d’un ton bourru.

Il se releva avec précaution, gêné de devoir s’appuyer – ne serait-ce qu’un instant – sur le bras que Trudy avait glissé sous son aisselle.

Il fit un pas hésitant, soulagé de sentir ses jambes le soutenir.

— Rien de cassé, à part ma fierté en morceaux ! s’exclama-t-il joyeusement en époussetant l’avant de son manteau et de son pantalon.

— Vous en êtes sûr ? demanda Trudy, inquiète.

— Certain. Mes os ne sont pas encore fragiles, jeune dame, répliqua-t-il en soutenant son regard.

Il espérait qu’elle comprendrait le message. Comme la plupart des hommes, il n’aimait pas faire d’histoires.

Il se sentait malgré tout encore secoué quand elle sonna à la porte. Non pas à cause de la chute, qui ne lui vaudrait sans doute guère plus que quelques ecchymoses – mais à cause de ce qui l’avait provoquée.

Car, il ne pouvait plus s’en cacher, il n’était plus très stable.

Plongé dans ses pensées, il prit soudain conscience, en entendant les voix, que la porte s’était ouverte. Il s’efforça alors de se concentrer sur l’affaire en cours.

Toutefois, dans un avenir pas si lointain, il savait qu’il aurait des comptes à rendre et des décisions difficiles à prendre.

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