Réception funeste à Oxford

Faith Martin · Chapitre 8 sur 35

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Réception funeste à Oxford

Chapitre 6

6

 

 

— J’ai bien cru que cette vieille guimbarde ne démarrerait jamais, commenta Clement Ryder dix minutes plus tard en tapotant le tableau de bord de sa Rover P4, cependant qu’ils s’éloignaient prudemment de sa maison.

Le milieu de la route était tout juste assez déneigé pour que la grosse voiture parvienne à repousser les congères de part et d’autre ; toutefois, même en première, l’arrière du véhicule avait tendance à faire d’inquiétantes embardées.

Trudy, soulagée que l’automobile fonctionne (faute de quoi, elle aurait dû remonter à vélo la Woodstock verglacée), esquissa un sourire distrait.

Quand ils eurent atteint la chaussée plus largement déblayée de Banbury Road, Clement lui jeta un coup d’œil pensif et fronça les sourcils. Sa jeune amie n’était pas aussi pétillante que d’habitude, et il pensait savoir pourquoi. L’atmosphère assez glaciale qui régnait plus tôt dans sa cuisine ne lui avait pas tout à fait échappé – un froid qui n’avait rien à voir avec les conditions météorologiques atroces.

— Ne vous inquiétez pas pour Vincent, dit-il avec désinvolture. Il n’est pas du matin. Et il lui faut toujours un peu de temps avant de se montrer sous son meilleur jour avec les gens qu’il ne connaît pas.

— Oh ! ça ne m’a pas perturbée, s’empressa d’affirmer Trudy. Et il n’avait pas complètement tort de m’en vouloir. Je n’ai même pas pris le temps de me demander si cela vous dérangerait d’être traîné hors de chez vous un jour férié !

— Au contraire ! Vous avez bien fait.

De toute évidence, il le pensait sincèrement.

Rassurée, Trudy put se détendre enfin.

Clement fronça une nouvelle fois les sourcils en activant les essuie-glaces. La neige s’était remise à tomber, plus rapide que jamais, mais ce n’étaient pas ces nouvelles précipitations qui le perturbaient.

Son fils était loin d’être idiot, et Vincent l’avait vu se casser la figure la semaine précédente – conséquence de l’aggravation de sa maladie de Parkinson. Cela lui était aussi arrivé à la maison, où il n’avait pas eu l’excuse d’un trottoir glissant pour se justifier. Il avait simplement échoué à lever correctement les pieds – c’était entièrement sa faute. Il avait beau essayer de faire l’effort conscient de marcher normalement, il lui arrivait malgré tout d’oublier.

Satanée maladie !

Elle avait déjà ruiné sa carrière de chirurgien. Quand il avait remarqué les premiers tremblements de sa main et s’était rendu à l’étranger pour confirmer son autodiagnostic, il avait aussitôt donné sa démission – au grand étonnement de tous ceux qui le connaissaient – pour se reconvertir en coroner. Au moins, son savoir médical n’était-il pas complètement gâché.

Ayant quitté le pays pour consulter des spécialistes, il avait jusqu’à présent réussi à dissimuler son état de santé à tout le monde. Depuis, il suivait lui-même l’évolution de la maladie, se prescrivant les traitements nécessaires. Il était à peu près sûr que nul, dans son cercle proche, ne soupçonnait le moindre souci de santé.

Désormais, il craignait que Vincent commence à se demander si son père ne lui cachait pas quelque chose. C’était un garçon attentif et brillant. Et, même s’il le chérissait, Clement espérait que la neige disparaîtrait vite afin que son fils puisse reprendre le cours de sa vie, à bien des kilomètres d’Oxford, avant que…

La voix de Trudy interrompit ses sombres ruminations.

— Je pense que nous sommes arrivés. Je vois l’agent de faction.

Ils venaient de bifurquer sur Five Mile Drive ; quelques mètres plus loin, de l’autre côté de la route, l’angle arrière d’un véhicule émergeait d’un monticule de neige.

— On dirait qu’il a pris son virage trop large et est allé percuter l’arbre, commenta Trudy. Il a peut-être roulé sur une vilaine plaque de verglas ?

Le tronc d’un cerisier aux branches couvertes de stalactites se dressait devant la congère. Toute la chaussée était bordée d’arbres, ce qui en faisait un lieu magnifique en avril ou mai, quand tous étaient en fleurs. Désormais, ce cerisier semblait faire office de triste sentinelle veillant sur l’endroit où un homme avait perdu la vie.

— Ou alors il roulait simplement trop vite et a perdu la maîtrise de son véhicule, suggéra Clement en cherchant machinalement une place de stationnement, avant de mesurer à quel point c’était inutile.

Les chasse-neige, en libérant la route, avaient encombré les bordures. Il coupa donc le contact au milieu de la voie et ouvrit sa portière – ce n’était pas comme s’il risquait de provoquer un embouteillage. Il était encore tôt en cette matinée du nouvel an. La plupart des personnes raisonnables devaient être au lit – et y resteraient encore un bon moment !

— Aurait-il réellement pu rouler vite ? reprit Trudy. Avec ce temps et en pleine nuit ?

— Tout dépend de la quantité d’alcool qu’il avait absorbée.

Clement haussa les épaules. Étant donné sa fonction, il avait souvent été confronté à des individus convaincus de pouvoir boire et conduire.

Alors que Trudy descendait du côté passager, un jeune agent, l’air frigorifié et misérable, s’approcha.

— C’est vous, la relève ? demanda-t-il d’un ton plein d’espoir en considérant Trudy de pied en cap.

Il devait avoir l’âge de Rodney et, à en juger par son air dédaigneux, il semblait partager son opinion quant à la présence de femmes au sein des forces de police.

Trudy se fendit d’un sourire las.

— Le capitaine Jennings m’a chargée de l’enquête préliminaire, rétorqua-t-elle en sortant son calepin.

Alors qu’elle recueillait les détails de l’affaire auprès du planton éprouvé, Clement s’approcha prudemment du véhicule accidenté.

Une Riley, constata-t-il. Un sentier d’une trentaine de centimètres de largeur avait été dégagé jusqu’à la portière du conducteur – sans doute l’œuvre du premier agent de police à avoir été appelé sur place.

Il se pencha pour regarder par la vitre couverte de givre. Il ne distinguait pas grand-chose, et la pellicule de glace déformait sa vision, mais il parvint à discerner certains éléments.

Un homme vêtu d’un costume chic était effondré en avant, le front sur le volant ; sa position incongrue donnait l’impression qu’il était en pleine sieste. Le bras le plus proche de la portière pendait le long de son flanc, sa main nue et ses doigts pâles contrastant avec l’habitacle ténébreux. Bien que ganté, Clement fut pris de fourmillements quand il avisa la peau froide et bleue.

Le coroner savait que la température avait chuté bien au-dessous de zéro durant la nuit, mais il allait devoir réclamer le relevé précis aux météorologues du coin. S’ils arrivaient à découvrir quand la victime avait été vue vivante pour la dernière fois, ils parviendraient peut-être à estimer l’heure de la mort avec une certaine précision.

Il ouvrit la portière et s’accroupit, éprouvant alors un pincement dans le bas du dos. N’en tenant pas compte, il examina le défunt de plus près. Puis il ôta des dents le gant de sa main droite pour chercher un pouls ou quelque autre signe de vie. Sans surprise, il n’en trouva aucun.

Jeune, environ la trentaine, devina Clement. Bel homme – car, en dépit de sa pâleur spectrale, son visage n’avait guère été affecté par la mort. Une épaisse chevelure brune, qui, de l’avis du coroner, aurait nécessité une bonne coupe – il savait cependant que la mode était aux cheveux longs. Aucune trace de sang, pas de signe de blessure grave. Clement se pencha avec précaution pour scruter l’endroit où le front reposait contre le volant. Il ne remarqua aucun hématome caractéristique – mais il savait pertinemment que ce n’était pas toujours significatif. Certaines ecchymoses n’apparaissaient sur les cadavres qu’après vingt-quatre heures ou plus.

Néanmoins, au premier coup d’œil, le conducteur ne lui semblait pas avoir subi de blessure fatale. Même si l’avant de la voiture touchait le tronc, il ne paraissait pas si cabossé, la congère en bord de route ayant probablement amorti l’impact. Peut-être cela avait-il malgré tout suffi à le précipiter en avant, lui faisant cogner la tête contre le volant ? Assez fort pour l’assommer ? Surtout s’il était déjà à moitié groggy. Le froid avait probablement eu raison de ce pauvre hère.

Avec un grognement, Clement se pencha plus loin dans l’habitacle, approchant son nez des lèvres de la victime – sans les toucher. Il renifla et crut déceler une vague odeur d’alcool mais, avec un froid aussi intense, impossible d’en être certain. Il souleva délicatement l’une des paupières fermées du défunt.

Et, pendant un très, très long moment, il contempla pensivement les grosses pupilles noires copieusement dilatées. Puis il hocha la tête, referma respectueusement les yeux de l’inconnu et se redressa, faisant une nouvelle fois fi du pincement dans son dos.

Il renfila son gant et ferma doucement la portière.

Trudy et l’autre agent l’observaient en attendant son verdict en silence.

— Je peux confirmer la mort, annonça platement Clement en consultant sa montre par habitude.

Trudy consigna l’heure sur son bloc-notes et lui adressa un signe de tête.

— L’agent Wilkins ici présent a été contacté peu après 6 h 30, ce matin, par l’homme qui a trouvé la voiture en promenant son chien.

— Je n’arrive pas à comprendre qu’on puisse se lever si tôt le jour du nouvel an, surtout pour promener un chien. Et avec ce temps, en plus ! marmonna l’agent avec aigreur.

— Nous avons tous nos petites habitudes, commenta Clement en observant la scène.

Tout autour de lui, une neige blanche et gelée, couverte d’un manteau plus tendre et frais, mélangeait les surfaces et rendait tout uniforme. Trudy, qui examinait aussi les lieux, désigna les empreintes de pas orientées vers la voiture.

— Ce sont celles du promeneur de chien ? demanda-t-elle à Wilkins.

— Oui. Il attendait près de la portière du côté passager quand je suis arrivé. En me frayant un chemin jusqu’au véhicule, j’ai pris soin de ne pas les effacer, ajouta-t-il d’un ton suffisant, s’attendant manifestement à des félicitations.

N’en recevant aucune, il soupira.

— Et ça, vous savez d’où ça vient ? ajouta Trudy en se penchant pour observer de légères traces qui semblaient tourner autour de l’auto accidentée.

— Aucune idée, avoua Wilkins en les contemplant.

Trudy fronça les sourcils. Deux jeux d’empreintes – celles du promeneur dans la poudreuse, celles de l’agent jusqu’à la portière – étaient clairement définis. Les deux hommes avaient eu le bon sens d’aller et venir dans les mêmes pas. Piétiner dans près de soixante centimètres de neige nécessitait beaucoup d’efforts. L’instinct poussait à reposer les pieds dans les mêmes trous à l’aller et au retour, et Trudy reconnaissait les motifs des semelles des deux individus. Les pas du promeneur, cependant, disparaissaient rapidement sous la neige fraîche.

Les autres traces ne comportaient en revanche aucune rainure et n’étaient pas si profondes.

— On dirait que quelqu’un était déjà passé par ici – peut-être pendant la nuit –, mais que la neige a partiellement recouvert les traces, hasarda-t-elle en se tournant vers Clement.

— À moins qu’elles aient été creusées plus récemment, par quelqu’un ou quelque chose d’assez léger pour ne pas trop s’enfoncer ? suggéra Clement avant de se tourner vers l’agent. Quelle était la race du chien ?

— Pardon ? s’étonna Wilkins en clignant des yeux avec consternation.

— Celui du promeneur ? Était-ce un petit ou un gros chien ? A-t-il pu courir autour de la voiture et laisser ces traces ?

— Je ne reconnais aucune empreinte de pattes, tempéra Trudy en observant les traces de plus près.

Se pouvait-il qu’un renard soit venu renifler et déranger la scène de crime dans la nuit ?

— C’était un collie, affirma Wilkins d’un ton las. Un blanc et noir, gentil, mais un peu cinglé.

Trudy se releva en haussant les épaules.

— Bon, le Dr Ryder a établi la mort. Et si vous alliez chercher d’éventuels témoins dans l’une de ces habitations ? suggéra-t-elle en désignant les maisons alentour. Vous pourriez demander à vous servir de leur téléphone pour faire venir un fourgon mortuaire ? Je suis sûre que l’un d’eux vous offrirait une tasse de thé – peut-être même un petit déjeuner complet, avec un peu de chance, s’empressa d’ajouter Trudy quand Wilkins fit mine de protester.

Elle vit la perspective des œufs et du bacon faire son chemin dans l’esprit de l’agent, qui finit par hocher la tête en s’éloignant d’un pas presque enjoué vers la maison la plus proche.

Trudy prit son courage à deux mains avant de s’approcher de la voiture, marchant dans les pas du Dr Ryder pour aller inspecter le cadavre. Ça n’avait rien d’épouvantable, mais elle se sentit légèrement mal à l’aise quand elle palpa les poches de la victime dans l’espoir de trouver des papiers d’identité.

Elle mit la main sur son portefeuille.

— Terrence James Parker, annonça-t-elle en observant le mort avec tristesse. Je me demande quelles bonnes résolutions il avait prises pour cette nouvelle année.

Clement secoua la tête. Même s’il avait entendu son commentaire, il n’était pas d’humeur à philosopher.

— Trudy, je n’aime pas l’aspect de ses yeux, déclara-t-il, catégorique.

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