Réception funeste à Oxford

Faith Martin · Chapitre 19 sur 35

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Réception funeste à Oxford

Chapitre 17

17

 

— Quel genre de choses peint-elle ? demanda Trudy avec méfiance lorsque, une vingtaine de minutes plus tard, ils se garèrent devant le domicile de la prestigieuse Katherine Amy Morton.

Elle ne comprenait rien à l’« art », mais en savait le coroner amateur, puisqu’il achetait régulièrement de nouvelles toiles pour son intérieur.

Ils avaient discuté en chemin du témoignage du loquace David, sans parvenir à se forger un avis tranché sur sa fiabilité. Toutefois, tous deux étaient convenus que si Terrence Parker avait effectivement quitté la soirée avec quelqu’un, alors ce passager devait être retrouvé et interrogé. Comme l’avait souligné Clement, il était tout à fait possible que Terry l’ait déposé à son domicile et se soit retrouvé seul au moment de l’accident. Mais, dans ce cas, pourquoi n’avoir pas répondu à l’appel à témoins paru dans le journal ?

Trudy avait aussitôt répliqué que, quoi qu’en pense l’impudent Duncan Gillingham, tout le monde ne lisait pas l’Oxford Tribune, et que ceux qui le faisaient ne buvaient pas nécessairement ses paroles ! Le mystérieux passager n’avait peut-être simplement pas eu connaissance de cette information ?

À présent qu’ils étaient garés dans une rue bordée d’élégantes maisons mitoyennes géorgiennes, depuis longtemps transformées en luxueux appartements, elle écoutait le coroner lui dresser un bref historique des références artistiques de leur prochain témoin.

— Ses premiers travaux étaient influencés par Laura Knight, mais elle s’est ensuite tournée vers le surréalisme, commença-t-il.

Guère avancée, Trudy opina cependant avec gravité.

— Elle s’est rapidement fait un nom et est devenue une « noceuse » londonienne entre vingt et trente ans. Elle a aussi frayé avec des révolutionnaires au Mexique et ce genre de choses, ajouta-t-il d’un ton détaché.

Alors que l’habitacle se refroidissait rapidement dans cette rue calme d’Oxford, Trudy fut assaillie d’images de rebelles au sang chaud, de tequila et de déserts aux températures insoutenables.

— Oh ! lâcha-t-elle.

— Puis elle a épousé un dénommé Fairweather, un crétin de la haute au menton fuyant, mais au compte en banque bien rempli, dont elle a divorcé après avoir eu un enfant. Elle a bien sûr toujours conservé son nom de jeune fille pour sa carrière et reste seulement connue comme Katherine Morton. Après avoir largué son époux, elle a emménagé ici et s’est mise à créer des œuvres plus « intellectuelles ».

Trudy poussa un profond soupir. Elle savait ce que cela signifiait.

— Je ne vais donc rien y comprendre, prédit-elle avec lassitude.

Elle aimait bien quand un arbre ressemblait à un arbre.

— Le contraire la décevrait sans doute. Elle a une cote folle aux États-Unis actuellement, ses toiles s’arrachent à des prix démentiels, pourtant elle a été enregistrée disant qu’aucun Américain n’avait jamais eu le moindre goût artistique.

— Ça a l’air d’être un sacré personnage, admit Trudy sans enthousiasme.

Néanmoins, elle voyait bien que le coroner avait hâte de la rencontrer, et ne pouvait qu’espérer que cette dame se montrerait à la hauteur de ses attentes.

Clement ouvrit sa portière en émettant un « Mmm » mystérieux.

— Espérons surtout qu’elle fasse un bon témoin, ajouta-t-il plus prosaïquement. Les artistes sont censés être observateurs, voyons si c’est bien le cas.

Il ne paraissait toutefois pas très optimiste.

Ils s’avancèrent prudemment sur les marches de pierre claire verglacées du bâtiment, constatèrent que « Miss Morton » occupait un appartement au dernier étage, et sonnèrent.

Rien ne se produisit.

Clement appuya une nouvelle fois sur le bouton.

Toujours rien.

— Elle a dû sortir, conclut Trudy.

Nerveuse, elle se dit qu’elle ferait peut-être mieux de rentrer tout de suite au commissariat pour rapporter ses dernières découvertes au capitaine Jennings, avant que celui-ci ne s’agace de son absence prolongée.

Clement eut un sourire amer.

— Possible. Ou peut-être qu’elle est toujours au lit et rechigne à se lever.

Il sonna derechef, laissant cette fois son doigt sur le bouton pendant près d’une minute. La porte du hall d’entrée finit par s’ouvrir avec un déclic, et ils pénétrèrent à l’intérieur.

Trudy fut surprise de découvrir des parties communes relativement bien chauffées – habituellement, ce genre d’endroit était gelé. Elle s’en ouvrit au coroner, qui commençait à gravir l’escalier en se tenant fermement à la rampe.

— Ah, vous oubliez que nous sommes dans un immeuble haut de gamme, lui rappela-t-il avec douceur. Aucun concierge n’oserait laisser les radiateurs éteints avec une température pareille, sous peine de voir une dizaine d’aristos lui tirer les oreilles.

Trudy souriait encore à cette image quand la porte du n o 8 s’ouvrit avant même qu’ils l’atteignent.

La femme dans l’embrasure les toisa avec la férocité d’une Valkyrie s’étant vu retirer un steak juteux juste sous son nez. Elle devait avoir environ quarante-cinq ans, peut-être cinquante si elle était bien conservée. Elle était dotée de quelques rondeurs, d’une tignasse brune désordonnée et d’yeux noisette étroits, mais brillants. L’absence de maquillage faisait paraître son visage étrangement nu.

Elle avait enfilé un pantalon de soie grise largement évasé autour de ses pieds nus, ainsi qu’un énorme tricot en maille blanche, dont le col roulé lui remontait presque aux oreilles.

— C’est vous qui vous êtes endormis sur ma sonnette ? lança-t-elle de sa voix rocailleuse de fumeuse.

Ses yeux s’écarquillèrent un peu lorsqu’elle avisa l’uniforme de Trudy, mais son regard s’attarda ensuite sur Clement.

— Coupable, annonça celui-ci avec une légère révérence.

Trudy ne l’avait jamais trouvé si impérieux, et elle vit l’artiste changer rapidement d’attitude. Son allure belliqueuse se mua en une sorte d’amusement réticent. Son visage était pâle et pincé, de forme triangulaire, ce qui contrastait curieusement avec sa silhouette tout en courbes. Elle évoqua à Trudy une espèce de félin – avec le corps duveteux et agréable d’un chat tigré bien dodu, mais la tête saisissante d’un siamois.

— Vous avez intérêt à avoir une bonne raison de venir me déranger, même si vous ressemblez comme deux gouttes d’eau à James Mason, l’avertit-elle en s’effaçant pour les laisser entrer.

Clement accepta le compliment sans se laisser décontenancer, et Trudy se demanda si le coroner savait seulement qui était James Mason. Lui arrivait-il de regarder des films ? Était-il flatté d’être comparé à une star de cinéma ?

— La mort, la tragédie, le mystère et une rumeur sulfureuse font-ils d’assez bonnes raisons ? répliqua-t-il d’un ton doucereux.

L’artiste lui retourna un nouveau regard approbateur.

Comprenant qu’il s’agirait de l’un de ces entretiens « sophistiqués » auxquels elle ne saisissait jamais rien, Trudy accepta volontiers de jouer les seconds couteaux pour cette fois. Que Clement use de son charme et s’amuse un peu – elle ne lui gâcherait pas la fête !

— Grumpf, lâcha leur hôte avec un sourire récalcitrant. Vous m’intriguez. Eh bien, autant vous asseoir.

Elle leur désigna sans grâce les fauteuils dispersés au hasard dans le vaste séjour blanc dans lequel elle les avait fait entrer. Une fenêtre, donnant sur la rue et sur un imposant bouleau pleureur argenté qui poussait dans le jardin d’en face, offrait une vue « artistique » sur la ville et certains des

« clochers rêveurs 1 » qui l’occupaient.

Katherine Morton se jeta presque littéralement dans un fauteuil club miteux en cuir noir, qui grinça sous cet assaut. La table basse posée devant croulait sous le désordre : un poinsettia (rouge vif, mais déjà flétri à cause du manque d’eau), des magazines, des tasses de café vides ainsi qu’un gros sac à main débordant de fatras ; on y trouvait également trois paquets de cigarettes, tous ouverts, un gros briquet de table en forme d’aigle et un énorme cendrier en onyx disparaissant sous les mégots ; il y avait en outre un chausson en satin au bout éraflé, quelques casse-noix et un bol rempli de ces fruits secs, couverts de divers stylos sans capuchon. Trudy remarqua même avec une grimace un exemplaire de l’Oxford Tribune, ouvert à la page des mots croisés.

— Alors… par où commence-t-on ? demanda Katherine Morton en ramassant l’un des paquets de cigarettes. (Elle le leur proposa nonchalamment, haussa les épaules quand ils déclinèrent, et alluma la sienne.) Par la mort, le mystère, la rumeur ou le quatrième que j’ai oublié ?

Elle dressa légèrement le menton pour souffler sa fumée vers le plafond. Le bout de ses doigts était jauni par la nicotine ; elle tapotait vigoureusement le sol de son pied nu, sans sembler s’en rendre compte.

Clement remarqua que les murs étaient ostensiblement dépourvus de toiles – de quelque artiste que ce soit. Apparemment, la peintre préférait ne pas s’encombrer d’œuvres quand elle se détendait dans son propre salon.

— Permettez-moi d’abord de nous présenter : je suis le Dr Clement Ryder, coroner municipal, et voici l’agent Loveday.

Trudy constata qu’il prenait grand plaisir à cette introduction. Il aimait les défis, et quelque chose dans la manière dont cette artiste, célèbre pour son esprit libre, le contemplait lui indiquait que Katherine Morton était du même bois.

— Dr Mort, rien de moins ? Voilà qui est impressionnant, commenta Katherine d’une voix traînante.

— Commençons donc par la rumeur, voulez-vous ? reprit Clement en ignorant superbement sa raillerie. Vous avez récemment assisté au réveillon du nouvel an organisé au domicile de Millicent Vander.

— En effet, mais ne le retenez pas contre moi, feignit d’implorer l’artiste avant de tirer férocement sur sa cigarette.

Trudy remarqua qu’elle aspirait si fort que ses joues se creusaient. À l’évidence, cette femme vivait de tabac et de stress. Peut-être aussi d’alcool, à en juger par l’odeur de spiritueux qui flottait dans l’air.

Trudy laissa son regard vagabonder dans la pièce, surprise de la découvrir dépouillée de toute touche personnelle. Pas de livres, pas de peintures, seulement la photo d’une femme ravissante de vingt ans environ, trônant sur le buffet. Elle ressemblait un peu à Katherine, mais Trudy ne pensait pas qu’il s’agissait d’un cliché de l’artiste plus jeune. Sa fille, sans doute, ou une jeune sœur, voire une nièce.

— J’en déduis que vous ne comptez pas parmi les admirateurs de Millicent ? suggéra Clement avec une étincelle dans le regard.

Trudy s’empressa de se reconcentrer sur la conversation.

Katherine frissonna.

— Ne soyez pas vilain, le réprimanda-t-elle.

— Alors pourquoi êtes-vous allée chez elle ? Je me suis dit, en apprenant que vous figuriez sur la liste des invités, que ce n’était pas le genre de… d’événement… susceptible de vous intéresser, admit Clement.

L’artiste délaissa sa cigarette pour partir d’un grand éclat de rire sincère.

— Sosie de James Mason, mais aussi véritable gentleman. Ah là là, ajouta-t-elle d’un ton admiratif.

Puis elle sortit une nouvelle cigarette du paquet et l’alluma au mégot de la précédente.

Elle considéra d’un air vague l’extrémité incandescente de celle-ci.

— Pourquoi y suis-je allée ? Oui… Pourquoi ? Parce que j’ai des tendances masochistes ? Parce que je me sentais seule ? (Elle semblait vraiment en débattre avec elle-même.) Ou parce que personne d’autre ne m’avait invitée ? Non, ça ne peut pas être ça, les flagorneurs ne renoncent jamais. J’ai donc bien dû être sollicitée ailleurs, mais avec ce temps… Oh ! je sais. Je me suis simplement retrouvée esseulée à 19 heures à Oxford un soir de Saint-Sylvestre, et j’ai paniqué. Oui, c’est ça. De telles circonstances peuvent bien expliquer que l’on se rende à une soirée organisée par Millie Vander, non ? (Elle ouvrit des yeux ronds et arbora un sourire de défi.) Ou alors, je voulais simplement me retrouver en présence de personnes si admiratives de mon talent et de ma célébrité qu’elles se pâmeraient devant moi comme…

Elle tira sur sa cigarette pour trouver une comparaison appropriée, puis se contenta de hausser les épaules. Semblant se lasser de ce petit jeu, elle soupira alors.

— Il se peut également que je me sois retrouvée à court d’alcool, alors que cette bonne vieille Millie avait dû commander quantité de champagne.

Elle inclina la tête de côté pour observer Trudy qui prenait des notes, puis elle se retourna vers le coroner.

— Mais me voilà intriguée. Venons-en au mystère, alors, plaida-t-elle.

— D’accord, dit Clement d’un ton affable. Que pouvez-vous nous dire de la mystérieuse intruse qui s’est invitée à la soirée ?

— Oh ! elle ! s’exclama l’artiste en hochant la tête avec admiration. Voilà un sujet intéressant ! Oui, on peut dire qu’elle ne manquait pas de cran.

Katherine se leva pour se diriger vers le buffet. Elle plongea le bras à l’intérieur et en sortit une carafe remplie d’un liquide clair et doré, tout en poursuivant :

— Elle aurait pu servir de modèle à un artiste, même si elle n’était plus tout à fait de première fraîcheur. Une belle ossature, et du style, vous voyez ? Elle se tenait bien, marchait bien, et avait cet air qui vous pousse à la regarder à deux fois. Je connais bien des hommes qui se seraient damnés pour la peindre. Whisky ?

Elle agita la bouteille de manière tentante, mais Clement sourit en secouant la tête. Sans se démonter, elle s’en servit une grande rasade dans un verre trapu en cristal taillé avant de regagner son fauteuil. Elle se laissa tomber dedans sans – par quelque miracle – renverser la moindre goutte du précieux liquide.

— Bien sûr, ses habits étaient faits maison, mais ils donnaient l’impression d’arriver directement de Paris. Il était clair comme le jour que Millie n’avait pas la moindre idée de qui elle était, pas plus que n’importe quel autre invité, d’ailleurs.

Ainsi, David O’Connor ne s’était-il au moins pas trompé sur ce point, songea Clement. Millie avait bel et bien reçu la visite d’une intruse ce soir-là.

— Lui avez-vous parlé ? s’enquit-il avec curiosité.

— Pas moi, rétorqua aussitôt l’artiste. J’étais trop occupée à faire une razzia sur le champagne et à créer le scandale. C’est l’accord tacite, n’est-ce pas ? (Elle écarquilla les yeux avec une innocence feinte.) Les dames de la haute invitent toujours des personnes scandaleuses à leurs soirées, et celles-ci se montrent à la hauteur de leur réputation. J’ai flirté avec quelques hommes mariés dans le seul but de contrarier leurs épouses, j’ai lancé des propos licencieux aux plus collet monté, puis je me suis vautrée avec une excellente bouteille de Moët et j’ai entrepris de me beurrer dignement. Par ailleurs, je ne figurais pas sur le radar de cette femme mystère. Ce qui semble logique, ajouta-t-elle en buvant une nouvelle lampée de whisky. Dans la jungle, les lions ont tendance à s’éviter. Question de courtoisie.

Trudy tourna la page de son carnet tout en se demandant si l’on trouvait réellement des lions dans la jungle. N’avaient-ils pas plutôt tendance à rôder dans les plaines ? Elle réprima un sourire tout en poursuivant sa prise de notes consciencieuse. Apparemment, la taquinerie était contagieuse.

— Et donc, après qui en avait-elle ? intervint Clement.

— Oh ! le jules de Millie, je dirais, répondit Katherine d’un air las. Je ne m’étais pas rendu compte, avant cette soirée, que c’était le genre de cette bonne vieille Millie ! Un jeune soupirant, rien de moins ! Je peux vous assurer qu’elle est remontée de plusieurs crans dans mon estime quand je l’ai découvert.

— L’un des invités pense que Terrence Parker et cette intruse auraient eu une dispute discrète. Et que vous pourriez l’avoir entendue, ajouta Clement en regardant Katherine bâiller à s’en décrocher la mâchoire.

Il lui sembla même entendre claquer l’os délicat de sa mandibule inférieure.

— Pardon ? Ah, oui, vous avez raison. À un moment de la soirée, ils sifflaient l’un sur l’autre comme un couple de bouilloires, juste derrière moi – j’étais sur le sofa…

Elle plongea soudain la main dans son sac tellement rempli que des objets en dégringolèrent. D’autres stylos, un carnet, un flacon d’aspirine, une brosse à cheveux, une boîte de pastels, un paquet de mouchoirs… Le tout se renversa sur la table déjà encombrée, jusqu’à ce que Katherine pousse un cri triomphant et brandisse son trophée, qui s’avéra être un tube de rouge à lèvres.

— Ah, soupira-t-elle d’un ton satisfait en en faisant pivoter l’extrémité inférieure pour révéler un cylindre coloré d’un rouge sombre.

— Avez-vous saisi l’objet de cette dispute ? demanda Clement, fasciné par la vision de cette femme qui, un verre de whisky à la main, parvenait à se maquiller les lèvres sans l’aide d’un miroir.

— Eh bien, il s’avère que oui. Oh ! il n’y a pas de quoi vous réjouir, je vous assure. C’est assez décevant – très décevant, le prévint-elle. En réalité, c’est tout à fait sordide. Ils se disputaient au sujet d’une autre femme.

 

1. Oxford a été surnommée la « ville aux clochers rêveurs » (« the city of dreaming spires »)

par le poète victorien Matthew Arnold.

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