Sainte Rémi des Livres
Prologue
Elle était tombée comme la nuit, à côté de son lit.
Par la fenêtre, les étoiles brillaient faiblement. Des nuées blanches s’insinuaient dans l’air vif. Rémi, petite boule d’énergie rentrée, faisait les cent pas dans sa chambre. Elle vivait mal ces soirs où les minutes se glissaient avec peine dans le sablier. Elle avait envie de dévorer le monde, mais ne savait pas par où commencer. Du coup, elle demeurait figée, la tête bouillonnante. Comment pouvait-on être si fatigué de ne rien faire ? Alors, comme quand elle était petite, elle tenta de se fondre dans le décor en fermant ses yeux très fort. Elle se concentra sur les battements de son cœur pour se calmer – boum-boum, boum-boum –, jusqu’à ce que l’angoisse s’éloigne – boum-boum, boum-boum –, pour qu’il ne reste que l’envie. Quand elle rouvrit les paupières, des traces d’ongles cinglaient ses paumes. Certaines choses ne changeaient jamais.
Cette nuit, pourtant, elle devait attendre patiemment. Facile à dire ! Elle était prête depuis tellement longtemps. La veille, méthodique – certains diraient maniaque –, elle planifiait le soir suivant afin de garder le contrôle. L’oreille attentive pour capter le moindre changement d’atmosphère, elle perçut un son familier et enfila son pull fétiche.
*
Encore une nuit dehors.
Concentrée, Bastille dévalait les rues désertes de la ville en tricotant avec ses grandes jambes. Le froid lui piquait le visage. Le vent la faisait pleurer. Elle avait encore oublié son écharpe chez sa tante. Et son téléphone ? Elle glissa les mains dans ses poches sans se rétamer… Non, c’était bon, il était là. Courir pour ne pas dormir, courir pour rattraper le temps, c’est un but comme un autre, finit-elle par se dire, en nage dans les rues éclairées par la lune. Elle ne voulait plus réfléchir… Pour une fois, elle se sentait légère. Pas une âme dehors à part la sienne. Toute sa tête résonnait uniquement de ses pas cadencés sur les pavés. Deuxième à droite, le lampadaire tordu ; première à gauche, l’épicerie de la vieille peau… Elle était presque arrivée. Elle apercevait déjà la fenêtre illuminée. Ses pas ralentirent. Bastille souffla profondément sans bruit et essuya la sueur à son front. Une salive chaude remplissait sa gorge. Elle sourit quand même.
Au pied du mur, elle regarda autour d’elle. Un peu poète sur les bords, elle était toujours surprise de ce silence qui semblait l’étreindre physiquement. Elle leva finalement la tête, puis porta ses doigts à sa bouche et siffla. Une ombre apparut derrière la vitre. Il fallait y aller maintenant.
*
Pas un craquement, pas une lumière.
Tout était tranquille autour de Gilles, c’était même tranquille à faire peur. Tu parles d’une idée brillante de poireauter la nuit dans un parc ! Depuis combien de temps attendait-il ici, tout seul ? En haut de la butte, il dominait un petit monde. Lui, le pas très grand et pas très beau, il se sentait ici comme un loup à l’affût du moindre mouvement dans la nuit. Il arrivait toujours le premier au rendez-vous. Peu importait finalement, cela ne l’amusait plus autant. Il se sentait moins présent, moins impatient. À l’approche du « passage », comme l’appelaient les autres, Gilles était boudeur. Il regardait tout de loin tant il avait d’autres soucis en tête. Il n’avait pourtant pas envie de laisser tomber. Du moins, pas tout de suite… Il avait conscience que c’était là-bas qu’il était devenu grand.
Il faisait sacrément froid ce soir ; l’air lui brûlait la gorge. Il aurait bien cédé sa place pour se taper un chocolat chaud, mais c’était trop tard. Des voix montaient jusqu’à lui : il n’était plus seul.
*
Plus que quelques marches à grimper. Molly et Milo pouvaient déjà sentir une autre présence dans les parages.
Une petite silhouette replète courrait après la plus filiforme. Celle-ci se retournait de temps en temps pour s’assurer que l’autre était toujours derrière elle. Milo n’était jamais très rassuré, même avec sa moitié à ses côtés. Molly souriait pour l’encourager, mais n’était pas franchement plus vaillante.
Un grand coup de vent claqua. Il accéléra le pas pour prendre le bras de sa sœur. Elle serra fort sa main. À deux, ils ne craignaient pas grand-chose… sauf tout le reste. Elle respirait calmement comme pour éviter de réveiller le parc. Les ombres dormantes les entouraient, les effleuraient, se rapprochaient puis s’écartaient. Elle aurait pu y voir un ballet émouvant si le froid et la nuit ne l’avaient pas rendue terre à terre. Lui se sentait tout petit. Il ne la quittait pas d’un pas comme si le vide pouvait les séparer. Si elle avait osé évoquer ce « ballet émouvant » d’emplâtré, il aurait répondu que… « Ben… heu… elle pouvait se le… » Non, rien que de le penser, il s’en voulait déjà. Elle était tellement patiente avec lui.
Ces nuits de balade incertaine, ils n’étaient jamais aussi loin d’eux-mêmes, excités et froussards à la fois. En haut, une ombre attendait, battue par les vents.
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