Sainte Rémi des Livres

Dixie Foucher · Chapitre 37 sur 37

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Sainte Rémi des Livres

Z’

 

Les idiots ! Me laisser, moi, dans une pièce avec un livre au mur ! Ils n’ont donc rien retenu de leurs expériences et de toute la puissance d’un cerveau bien entraîné comme le mien.

Je vais revenir aux sources de mon savoir, de ma mission. Ils croyaient me tenir, mais c’est moi qui les tiens tous à présent. Pour me rattraper, ils devront venir à moi et je connais cette œuvre comme personne… Je vais plonger dans les abysses de l’écrit et de l’amour réunis, au temps où les hommes connaissaient la valeur des idées.

Je me sens déjà plus forte, tandis que les premiers mots résonnent :

Vous qui dans ce livre lirez, /

Si vous le voulez bien entendre, /

Pensez à ce que vous direz, /

Parce qu’il est rude à comprendre /

[…] Théologiens et autres clercs, /

Vous n’en aurez l’entendement, /

Même en ayant les idées claires, /

Si vous n’avancez humblement ; /

Amour et Foi conjointement /

Vous font alors craindre 36 Raison…

Les pavés brillent, les formes deviennent molles et les couleurs flanchent. Pas un angle n’est droit, alors que dans mon souvenir les sentiments étaient tranchants, aussi tranchants que la naïveté d’une femme éprise de la vérité du cœur.

Liez donc toutes vos sciences /

Qui par Réseau sont assurées ; /

Mettez plutôt votre confluence /

En celles qu’Amour peuple vos données, /

Et que Toi sais illuminer ; /

Ainsi comprendrez-vous ce livre /

Qui par Amour fait l’âme vieille 37.

Le voyage se dérègle, certains mots sont tordus.

Le sens me quitte, je dévie. Je flotte au milieu de la folie. Les fautes de frappe sont comme des bleus, des claques, des flashs qui aveuglent.

Pourquoi ne les ai-je pas vues plus tôt ?

Je ne contrôle plus rien. On m’a trompée, le texte mélange les époques.

Je suis perdue.

*

 

Vous savez ce que veut dire « être perdu » ?

Dans un livre, c’est quand on perd le nom d’un personnage, quand on oublie où l’on en est dans la trame, quand on ne sait plus qui parle. Mais c’est rarement désagréable d’être perdu quand on accepte de se laisser porter au gré des lignes, pendant quelques soirées au coin du feu et jusque sous la couette. Les héros sont des amis, parfois des personnes qu’on déteste, puis qu’on déteste détester, mais qu’on n’abandonne pas pour les voir grandir ou perdre à leur tour. On prend plaisir à en espérer d’autres heureux une fois la couverture refermée.

On souhaite en retrouver certains, prendre de leurs nouvelles. Alors, on revient auprès d’eux, rouvrant leur livre comme une porte d’où émane une odeur familière, la promesse d’un bon moment dans une maison de vacances longtemps endormie où l’on se réapproprie chaque recoin avec délice en marchant pieds nus avec confiance sur le dallage chauffé par le soleil. Un bon livre est un morceau d’été, un lit douillet, les bras d’une maman.

Bien sûr, parfois, nous tombons sur des bouquins légers qui nous épargnent l’angoisse vide d’une salle d’attente, nous accompagnent le long d’un trajet en train et pas plus loin. Alors oui, un roman jauni oublié sur un chevet ne laissera peut-être pas un grand souvenir, mais il nous emmènera toujours au-delà des murs de notre chambre d’enfant.

Je jubilais à l’idée que Beryl était incapable de ressentir tout ceci. Encore moins là où elle était à présent, condamnée à errer dans ce qu’elle ne maîtrisait pas.

L’ancienne archiviste subissait la rencontre fortuite d’une sœur du Moyen Âge et d’un grand-père artiste à la mémoire fuyante. Goutte à goutte par touches personnelles, les mots de l’un avaient infusé le texte de l’autre jusqu’à créer une œuvre hybride.

Quant à l’œuvre des origines, le texte qu’elle s’était efforcée de suivre dans ce récit et au-delà du mur, celui qui surpassait tous les autres, je l’avais entre le pouce et l’index au moment même où j’ai écrit ces lignes… et vous, quand vous l’avez lu, à chaque fois que vous avez lu et quand vous lirez encore. Parce que tous les livres sont LE livre.

 

36. Elle aurait pu « vaincre Raison » en choisissant mieux ses combats.

37. Moi je n’oublierais plus le texte original, qui coule dans mes veines : « Humiliez donc toutes vos sciences / Qui par Raison sont assurées ; / Mettez plutôt votre confiance / En celles qu’Amour peut vous donner, / Et que Foi sait illuminer : Ainsi comprendrez-vous ce livre / Qui, par Amour, fait l’âme vivre. »

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