Sainte Rémi des Livres

Dixie Foucher · Chapitre 3 sur 37

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Sainte Rémi des Livres

A’

 

Ici, je ne suis pas meilleure que les autres ; j’aime me la raconter. Pruine est grande, forte, libre – c’est en tout cas comme ça que j’aurais aimé qu’on me décrive.

L’herbe rêche chatouillait mes doigts engourdis par le froid de l’autre côté, celui du vieil appartement d’où nous venions. Mes yeux s’ouvrirent alors doucement sur un paysage que je connaissais sur le bout des neurones. Je me remplissais d’images goulûment comme si c’était la dernière fois que je voyais ces amas de terre et d’eau, cette bulle d’air et d’idées en friche. Les sons aussi étaient particuliers. Tout était assourdi, agréable et mélodieux. Pas de paroles inutiles et encore moins de vrombissements mécaniques pour parasiter l’espace. Ici, l’éther était empli de fleurs et d’ondes. Ça sentait les lettres, les mots. Le « F » était mentholé et laissait un souffle frais sur les lèvres, quand le « R » puissant prenait à la gorge. Le goût du « M » me rappelait celui d’un gros fruit mûr. Un terme comme « aventure » respirait la vanille et le cuir des vieux pirates. « Peur » ressemblait au fer rouillé médiéval, « bataille » tintait comme deux épées qui se rencontrent, « chemin » traçait vers l’inconnu en soulevant de la poussière blanche. Chaque lettre, chaque mot contenait un monde sensoriel.

Des bruits de pas légers et le son chaud de voix connues me rattrapèrent dans mes songes en synesthésie.

*

 

Du haut du plus grand des arbres, L’Écarlate, volubile et brouillonne dans son autre vie, avait une vision parfaite de cette œuvre prête à l’impression : des lignes entrecroisées à l’infini, des taches de nature, des creux et des plaines sur un épiderme de sable. Construite en grande partie avec ces roches et ces feuilles, elle leur devait tout. Elle se sentait pierre, bois et vent. Son regard de grande gamine effrontée allait et venait à travers ce tableau de saison. Elle se remplissait des particules qui flottaient lentement entre l’abstrait et le concret. Son esprit s’ouvrait et respirait indépendamment de son corps. Des plans et des calculs l’envahissaient sans effort. Des rayons de lumière perçaient les ronds et les carrés formés à ses pieds. Avide de suivre ces lignes de fuite, elle préférait attendre, déguster, laisser monter le désir pour ne rien gâcher par de la précipitation. Le point d’équilibre à n’en pas douter.

*

 

Encore une fois, Cobalt était pris au piège. Le beau était partout. Le monde, baigné de lumière, l’étreignait. Le bruit de l’eau en pente douce près de lui le troublait, comme le vent frais dans ses cheveux courts. Le bois craquait et les branches dansaient. Tout puisait sa vie en lui, le mangeait patiemment de l’intérieur jusqu’à lui tirer des larmes. Il ne savait pas s’il détestait ce mal ou si celui-ci le rendait meilleur comme un traitement douloureux. De ce doute délicieux, d’une façon ou d’une autre, il se nourrissait sûrement. Aussi préférait-il être lâche et se laisser ballotter par ce monde d’idées. Peut-être aimait-il voir ses sentiments s’accrocher aux arbres et s’écorcher aux épines ? Le végétal glissait et s’enroulait autour de son corps fatigué. Son esprit vacillait sous les coups de l’imaginaire. Il était battu. Et sa chair s’attendrirait certainement avec le temps. Du moins, voulait-il le croire.

*

 

Ils étaient différents, ils devaient l’admettre. Neige méditait dans un vaste détachement, pendant que Fauve ne pouvait contenir la fièvre de son corps chétif. Il courait d’arbre en arbre et riait pour rien, comme un môme, ce qu’il revendiquait avec insolence. Elle le regardait s’épuiser, l’écoutait distraitement sans le juger. Juste une autre manière d’être une enfant dépareillée. La sérénité et l’exubérance se défiaient et s’aimaient. L’éclat du jour et la musique de la nature la transcendaient alors qu’il ne vivait que pour goûter à la violence colorée et aux contours marqués. Elle lui tenait la main pour comprendre sa toile et laissait son oreille se remplir des mots de l’autre. Il lui donnait ses ombres et ses couleurs sans compter, cette eau bleu turquoise et cette terre ocre coulaient de lui à elle. Elle y ajoutait de la douceur et de la clarté pour essayer de le toucher au cœur. Le partage devenait vital.

*

 

L’Ideus, enfin. Caché entre les pages, notre monde n’avait pas changé, mais il paraissait chaque fois plus beau, un véritable travail d’orfèvre bâti de nos lectures.

Pour L’Écarlate, l’Ideus avait une forme idéale, tracée selon la règle du nombre d’or. Il s’étendait en pentagone étoilé calculé d’après un segment en « extrême et moyenne raison » tel qu’Euclide l’avait démontré aux mortels. Le côté mystique d’une telle forme était évident, mais connaissant L’Écarlate, c’était aussi l’esthétisme qui l’avait contraint. Les deux rivières qui traversaient ce monde partaient de la même source au nord. Elles coulaient régulièrement et successivement vers le sud-est et le sud-ouest de manière à former deux diagonales trop parfaites. Tout était sujet à des calculs précis : la hauteur des arbres selon la masse de feuilles, les rapports inversés des vallées et des collines, la symétrie des pleins et des vides, etc. C’était sa plus grande création, le rêve d’une vie au carré.

Ce petit monde, planté d’arbres, prenait de l’ampleur jour après jour, lune après lune. Au bord des esprits, il perdait en rigueur, mais pouvait courir des années-lumière encore. Je voulais qu’il ne s’achève jamais. Il pouvait changer si nous y tenions, mais il continuait aussi loin que la pensée l’emmenait. Il se transformait à la demande et se tordait ou devenait flou. Rien ne devait rester tel que nous l’avions vu avant. Je me battais contre mes propres idées, afin d’être surprise. Les formes étaient libres et fuyantes, toutes en rondeur ou coupantes, mais pas où j’aurais dû m’y attendre. Je voulais éclater les points de vue et les perspectives pour que chacun s’y retrouve ou s’y perde à l’envi. L’image se reconstruirait dans les esprits ouverts. Il y en avait encore, je n’en doutais pas.

Cobalt voyait différemment encore. Il contrôlait le paysage, l’étirait à son gré. Il déformait constamment le minéral et le végétal, comme il l’aurait fait d’un corps vivant. Étrangement, les choses glissaient entre ses doigts, puis elles pouvaient se rompre l’instant d’après. Son cœur lui parlait certainement plus que le nôtre, à coups de tempêtes sporadiques. Sa forêt primordiale à lui se confondait avec une feuille blanche où tout restait à écrire. Chaque jour naissait un roman, une provocation, un poème d’amour d’un coup de griffe ou d’une caresse sur la toile de ses pensées ardentes. Taciturne, il se promenait souvent seul dans les bois, parce qu’il souhaitait entendre simplement ce que pouvait lui raconter ce monde. Il s’adaptait facilement et se laissait parfois submerger par le décor, à tel point qu’on ne savait pas qui de l’un faisait l’autre.

Dans l’Ideus plus qu’ailleurs, les jumeaux s’enfuyaient. Ils n’étaient que deux, même en notre présence. Neige devenait plus grande à chaque passage. Elle sentait croître les ramures des arbres entre ses os et forger son caractère. Elle luttait contre les branches, retenait les éclats pour ralentir la perte de matière, était habitée de ces éléments malléables. Insaisissable, transparente, liquide, sa force était son calme. De son corps filtrait la pureté. La lumière et le temps étaient ses armes, ses alliés. Son Ideus était clair et éternel. Fauve voyait le sien comme un terrain de jeux et d’expériences sensorielles. Ici, il était Dieu ou au moins un petit bouddha rigolard. Il commandait à l’univers de suivre ses envies ; il n’était pas à son service comme ailleurs. Du bleu dans l’eau pour la touche de conformisme, du vert scintillant pour la vie, du rouge pour ne pas oublier le danger, et des ombres pour la profondeur et l’âpreté. Ce monde serait tout ce qu’il n’était jamais : grand, surprenant, tenace.

*

 

Après quelques heures de respiration et de temps gagné sur l’enfance, nous nous assîmes dans l’herbe humide. Nous étions toujours ensemble,

cinq d’un côté comme de l’autre. Telle une Ligue des bouquins 1 au grand complet. Le nez au ciel, nos balades se continuaient dans nos têtes. Puis, nous nous endormîmes les uns contre les autres, sous le souffle tiède d’un

été qui s’éternise 2.

Un moment chouette, de ceux qui comptent vraiment : des éclats de rire, des parties de crapettes, des croûtes au genou, des taches vertes sur le pantalon qui ne partent pas même quand on crache dessus pour pas que maman les voie. On est dingues et l’on s’en moque. On se court après, en nage. Quand on s’attrape, on ne sait plus pourquoi on voulait tant en découdre, puis on se marre franchement, la bouche ouverte. Le genre de moment « normal » quand on a des copains et pas de responsabilités. Et puis un jour, on comprend que cela va nous manquer.

Ce jour était arrivé, à en croire le frisson désagréable dans ma nuque. Je n’avais plus envie de rire, mais de me cacher. L’air avait changé. Nous devions rentrer.

 

1. — Bastille L’Écarlate, Gilles en Cobalt, Molly et Milo alias Neige et Fauve, et moi en Rémi ou Pruine. Élémentaire, mon cher Arthur !

2. — C’est toujours l’été pour les bons souvenirs, nous répétait notre grand-mère. — Merci Milo pour ce point météo !

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