Sainte Rémi des Livres

Dixie Foucher · Chapitre 11 sur 37

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Sainte Rémi des Livres

G

 

Une fois hors de la cave de Sven, Bastille et moi ressentîmes d’abord le besoin de dormir.

Il était très tard ; en plus, nous avions la tête farcie de révélations à digérer.

Sur la route du retour, nous longeâmes les murs en silence.

Le lendemain après-midi, je profitai d’un des derniers jours des vacances d’été pour proposer à mes amis de me rejoindre dans le parc. Il n’y avait pas grand monde autour de nous, la chaleur s’étant couchée sur la ville.

Rien que de venir jusqu’ici nous avait beaucoup coûté. Mais maintenant, assis dans l’herbe, à l’ombre des arbres et au bord du lac artificiel, ben… nous avions toujours trop chaud. Je me dépêchai donc de partager mes nouvelles infos.

— Tu me disais que, hier soir avec Bastille, t’as eu la bonne idée d’aller voir, toute seule, le mec qui refile des livres. C’est ça ?

— Gilles, t’es pénible. Je n’étais pas seule puisque Bastille était là 10. En vrai, j’avais l’intuition que ce type en savait forcément plus que nous sur le monde culturel.

— Et alors, c’est vrai ? Il vous a appris des choses ? demanda Milo.

— D’abord, je dois vous prévenir qu’il n’est pas tout seul… Et pas que dans sa tête, se reprit Bastille. Entre eux, ils s’appellent les « bibliophiles ». C’est un réseau d’activistes qui agit pour la sauvegarde des livres. C’est pas ouf ?

— Pour compléter cette description, je vous dis juste que Sven et ses collègues ont entendu parler de l’autre monde sans y aller eux-mêmes.

— L’info de malade ! ironisa Gilles. Il ne sait rien, quoi !

— Au contraire, les bibliophiles ont une sorte de fonds d’archives. Les générations précédentes ont patiemment noté la moindre rumeur sur le sujet. Sven doutait de l’existence d’un ailleurs, mais comme les autres, il espérait vraiment que leur « trafic » servait quelque chose de plus grand.

Du mieux que je le pus ensuite, je leur résumai mes découvertes de la veille. Basiquement, les livres, en tant que tels, étaient devenus inutiles, c’était établi. Alors, d’un commun accord, les différents gouvernements avaient cherché à recycler ces tonnes de matière morte qui prenaient de la place et la poussière. Ici, on s’en servait comme combustibles pour glorifier l’histoire nationale. Mais ailleurs, les livres pouvaient être mis au pilon pour récupérer l’encre et resservir dans l’industrie du tatouage de prisonniers ou encore être broyés afin que les fibres de papier agglomérées soient transformées en briques pour la construction de HLM.

Chaque bibliophile avait sa mission, son lieu d’action, comme Sven sous notre musée. Celui-ci nous avait laissé une impression mitigée. Ce mec vivant dans une cave nous avait confié tous ces secrets sans presque qu’on les lui demande. Si en revanche tout était vrai, ça devenait intéressant.

— En fait, poursuivais-je, son groupe d’activistes milite pour que notre monde ne détruise pas les livres, qu’il ne les oublie pas. Ce ne sont pas que des objets inertes. Les histoires qu’ils contiennent feraient vivre des mondes parallèles. C’est en tout cas ce que se racontent les bibliophiles.

« Donc, Sven n’avait jamais constaté la présence de ces ailleurs potentiels par lui-même, mais il en connaissait l’existence, parce que ses collègues et lui avaient accès aux archives de leurs prédécesseurs.

« Pas de fantasmes de vieux grimoires les enfants, c’est juste un carnet gardé par le comptable du groupe. La tristesse même ! Et c’est dans ce carnet griffonné qu’ils ont trouvé mention d’un « voyage intérieur » pratiqué par quelques jeunes. À l’époque des faits, certains bibliophiles pensaient qu’il s’agissait seulement de drogués aux cheveux longs. Ouverture d’esprit à tous les étages, quoi !

Là, je surpris furtivement le regard de Molly vers la touffe artistique qui servait de coiffure à son frère. Je me retins de la moindre remarque.

« Il n’empêche que certains étaient persuadés que ces gamins étaient sincères et avaient vu une autre réalité. Depuis cette brouille, le groupe s’est scindé et a perdu de sa force d’action. Les purs et durs comme Sven continuent tant bien que mal de garder le cap. Son groupe et lui distribuent les bouquins qu’ils trouvent à qui en veut. Malheureusement, la grande majorité des « bibli » leur a tourné le dos, considérant qu’ils fonçaient droit dans le mur. Faut dire qu’avec la montée en puissance d’autres systèmes d’information, le livre a de moins en moins d’adeptes. Alors, à quoi bon aller contre le progrès ?

— Et contre l’argent aussi, hein ?

— Tu m’ôtes les mots de la bouche, Gilou.

— Et sinon, tout ça nous mène où ?

— Justement, Gilles, j’ai besoin de votre avis à tous. Moi, je pense que ça serait bien qu’on commence par retrouver les jeunes à l’origine du clash des bibli.

— Ouais, c’est vrai que j’aimerais bien savoir ce qu’ils ont vu, eux ! intervint Milo.

— Le souci, c’est de mettre la main dessus en fait, renchérit Bastille.

— Pour ça, je crois qu’on doit avant tout choper le fameux carnet qui parle de leur expérience. On devrait envoyer un chat à l’archiviste, décidai-je.

— Heu, je ne veux pas me la jouer, Rémi, mais on dit « tchat » et pas « chat », se moqua Gilles.

— Non, non, je sais ce que je dis. Ce soir, je file voir Sven pour qu’il envoie son chat.

— …

— Et encore, y’a pas si longtemps, ils communiquaient en morse. Imagine la taille du réseau !

Nous passâmes la fin de l’après-midi les fesses dans l’herbe et la sueur dans le dos. Nous ne nous fîmes pas prier pour rentrer chez nous. Après une douche, je négociai avec mon père pour sortir à nouveau. Si j’avais su qu’il serait là, je serais restée à me faire suer dehors. J’ai jamais compris l’énergie gâchée des parents à fixer des règles sorties de nulle part.

10. — Je veux pas enfoncer le couteau, mais ça ressemble fort à de la misogynie ordinaire, non ? Rémi ?

 

— Ouais Bastille. Girl power !

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