Sainte Rémi des Livres
S’
Je n’aimerais pas mourir un dimanche. C’est triste, le dimanche, surtout quand arrive le soir. Il tape au carreau et vous rappelle que tout va sombrer avant de recommencer. Plus personne ne peut vous sauver. Il faut savoir partir, quitter la chaleur de son foyer, s’arracher à des bras aimants.
Ce lundi soir était encore plus triste. Dans la cave d’un musée fermé, un corps avait disparu dans l’indifférence générale. J’avais mal au ventre comme les dimanches de mon enfance. Je tournais dans mon lit, les membres endoloris. J’aurais voulu me les arracher tant ils m’énervaient. Je ne trouvais pas ma place. J’avais chaud, puis très froid. Puis ce fut le noir absolu. Cerveau débranché, je sombrai enfin.
« Tic, tic. » Laissez-moi dormir. « Tic, tic, tic. » Qu’est-ce que c’est ? Est-ce que je dors encore ?
Je m’éveillai en sursaut. Assise dans le champ de bataille qui me servait de lit, je scrutai la pénombre, l’oreille aux aguets. Puis je sus.
À la fenêtre, de grands yeux bleus me fixaient. J’ouvris.
— Bonsoirrr Rrrémi.
— Myahoo, j’avais peur de vous avoir perdu aussi. Comment allez-vous ?
— Ainsi, vous savez… Il m’a bien semblé vous aperrrcevoirrr hierrr soirrr. Nous avons emmené mon maîtrrre dans la nuit. En tant que messagers, c’est notrrre devoirrr. Il rrrepose désorrrmais dans le jarrrdin de Lisette.
— Je suis désolée, nous n’avons rien pu faire…
Devenue tout à coup timide face à ce chat si digne, je cherchais mes mots.
— J’aimais beaucoup Sven, repris-je.
— Il vous aimait bien aussi, chèrrre Rrrémi. C’est pourrrquoi je venais vous prrrévenirrr de fairrre attention à vous.
— Que s’est-il passé ? Je me pose mille questions. Étiez-vous là ?
— J’ai vu l’arrrchiviste dans notrrre rrrue en fin de matinée. Mon maîtrrre souhaitait l’accueillirrr seul. Aussi, j’ai prrris la décision d’averrrtirrr Lisette et Spoilerrr du danger qui rrrôdait. Quand je suis rrrevenu en soirrrée, c’était trrrop tarrrd : mon maîtrrre ne rrrespirrrait plus.
— De quoi est-il mort ? Il a eu le temps de me parler du pouvoir des noms et m’a laissé un mot énigmatique… Je suis perdue, comte Myahoo.
— Mon amie, Berrryl était et est toujourrrs notrrre boussole. Peut-êtrrre pourrrions-nous lui rrrendrrre visite ensemble ? Elle doit m’attrrribuer un nouveau maîtrrre.
— Alors ne tarrrdons pas !
— Vous vous moquez ?
— Non, c’est un hommage, le taquinai-je amicalement en tendant le bras vers ma table de nuit et l’île de Tashirojima.
*
Myahoo s’installa confortablement sur mes genoux, oreilles grandes ouvertes, ses billes bleues fixées sur moi. Je pris le temps de choisir un passage du livre où Beryl était seule…
Ce devait être sa chambre. Le sol couvert de tatamis traditionnels nous
accueillit, le chat et moi, plus durement dans mon cas que dans le sien 25.
Kiken, sobrement vêtue d’un kimono blanc agrémenté de jolies fleurs roses, leva un œil de son ouvrage de broderie. Elle était installée près de la fenêtre et un rayon de soleil illuminait son visage lorsqu’elle me vit.
Le sacré de Birmanie s’approcha d’elle et lui parla doucement, la tête de l’animal frôlant la joue de l’archiviste dans un geste affectueux. La dame fit un signe discret et le chat quitta la pièce.
— Umé Chan, j’aurais aimé vous revoir en de meilleures circonstances. Je viens d’apprendre la terrible nouvelle. Comment vous portez-vous ?
— Madame B… Kiken, pardon, l’idée que tout ceci ne soit plus un jeu me terrifie, avouai-je.
— Ça ne l’a jamais été, jeune fille, me reprit-elle un peu sèchement. Je n’ai pas voué ma vie à un jeu d’enfant. L’univers de papier est moins mièvre qu’il n’y paraît.
— Je ne voulais pas vous offenser. J’ai effectivement appris à mes dépens que les livres renferment autant de belles histoires que de noirs desseins.
— Noirs dess(e)ins, ce sont les mots justes ! Sur la blancheur translucide et innocente du papier se tracent parfois des blessures, des cicatrices que l’encre tatoue dans le temps.
— La permanence donnerait son pouvoir à l’écrit ?
— Vous touchez un point sensible, Umé. Je pense qu’en effet, l’écrit tangible sur des livres supporte davantage l’épreuve de la longévité. Certaines œuvres de l’Antiquité nous sont parvenues sur des parchemins et témoignent de la vie des hommes de cette époque. Cela ne cesse de m’éblouir. Que pensez-vous que les générations futures retrouveront de notre histoire à nous ?
— À part les déchets plastiques et les carcasses de téléphones, vous voulez dire, Kiken San ? Nous écrivons toujours pourtant, c’est le propre de l’homme.
— Oui, mais nos écrits s’entassent sur des serveurs sous forme de codes binaires. Ils s’effacent sitôt lus, deviennent invisibles aux yeux, digérés par les machines, quand ils ne disparaissent pas tout simplement dans le néant. Et puis nous perdons le romantisme du geste du trait, le choix de la plume, l’odeur du papier…
— Si je vous suis, la mémoire numérique n’a de mémoire que le nom. C’est bien triste. Mais pourquoi brûler les livres ? Il ne restera rien alors ?
— Chère Umé, c’est malheureusement ainsi depuis toujours. Les livres font peur. On les brûle, car on se persuade qu’ils cachent des mensonges ou des perversions qu’il faut détruire avant que d’autres les lisent et les croient. Ce sont des instruments de pouvoir qui se partagent, se diffusent et s’infusent dans les esprits.
— Jusqu’à ouvrir d’autres horizons mêmes, j’en suis témoin.
— Nos dirigeants estiment sans doute que nous sommes trop bêtes pour comprendre et utiliser à bon escient la pensée des auteurs. A contrario, ils croient contrôler les idées diffusées en ligne, qui sont bien plus néfastes à mon sens…
— Parce qu’elles s’offrent aux yeux de tous ? risquais-je.
— Oui sans doute. Et puis parce qu’elles sont souvent brutales, moins réfléchies, comme si elles n’avaient d’autre ambition que d’exprimer l’aigreur de personnes sans matière.
Le constat était amer. Depuis son refuge, l’archiviste songeait sans cesse au déclin du monde littéraire. Un comble pour celle qui vivait dedans aujourd’hui. De plus, la tournure que prenaient les événements rendait illusoire son retour.
— Dire que maintenant, ce sont les gardiens des livres qui disparaissent, reprit-elle, abattue.
— À ce propos, voici le message que le bibli nous a légué.
Elle me le prit des mains et sembla perplexe.
— A-t-il eu le temps de vous en dire plus, mon enfant ?
— Il m’a parlé du pouvoir des noms et de venin, me rappelai-je douloureusement.
— L’Origine des noms, L’Origine des noms, répétait-elle, j’ai déjà entendu ce titre.
Elle se dirigea vers une commode, ouvrit un tiroir et consulta quelques fiches cartonnées.
— Zut, ce doit être un livre rare. Mais ce code « ON-18/64 », ça ne ressemble à aucun système de classement bibliographique.
Elle s’arrêta et réfléchit un instant. Elle bougeait imperceptiblement ses longs doigts et dodelinait de la tête dans une conversation intense avec elle-même.
— À moins que… Venez, Umé ! Il est temps que vous pénétriez au cœur de mon royaume.
Après une enfilade de couloirs et de virages négociés à vitesse d’archiviste pressée, une grande porte gardée par deux chats en arme surgit, puis s’ouvrit aussitôt devant nous.
— Vous voici dans ma salle des archives mentales.
Je ne voyais ni murs ni plafond. Une somme considérable de dossiers gentiment alignés le long de lignes suspendues s’étendait sans limites.
— Je garde ici la mémoire de tous mes travaux, de toutes mes recherches et surtout de toutes mes trouvailles, me confia-t-elle d’un air satisfait.
— Alors, voyons : O-N, comme « origine des noms »…
Un panneau de verre s’illumina juste devant elle. Au rythme de ses paroles, un schéma de traits colorés dessinait au fur et à mesure un arbre de données. Devant mon regard étonné, elle expliqua :
— J’ai dû faire une concession à la modernité. Mais il s’agit de mon serveur personnel, dit-elle en montrant son front. Il ne s’effacera qu’à ma mort, pas avant !
Une dizaine de bips et autant de flashs colorés plus tard, j’osai demander :
— Que trouvez-vous ?
— Eh bien, pas grand-chose, j’en ai peur. Si ce livre existe, je ne l’ai pas répertorié. De plus, ce format de code n’est pas reconnu.
— O-N, peut-être que ça ne signifie pas « origine des noms » ?
— Oh, mais attendez, vous avez sûrement raison ! Tentons autre chose ! O-N, les initiales du nom d’un auteur ?
« Bip, bip. »
— Non. Une maison d’édition ?
« Bip, bip. »
— Encore non. Une association ? Un collectif ?
« Bip, bip. »
— Toujours non.
— Et pourquoi pas un lieu ?
— Un lieu, non, je viens d’essayer. Par contre, ce pourrait être une direction, qu’en pensez-vous ?
— O-N pour… ouest-nord par exemple ?
— Oh, Umé, je crois que nous chauffons. Ouest-nord, 18 et 64… Des coordonnées GPS !
L’écran de verre scintilla de plus belle. Un point lumineux vert apparut sur un planisphère.
— L’Islande ! Nous avons notre point de départ.
25. Eh vas-y que je roule-boule… c’en est presque vexant.
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