Sainte Rémi des Livres
K
On a l’esprit mal tourné ou on ne l’a pas. Sacrée Bastille !
N’empêche, j’avais bien choisi mes copains. Ils étaient curieux, drôles, naïfs parfois, courageux souvent, et confiants surtout. Oui, notre force, c’était ça : la confiance.
Difficile d’aller contre le sens du vent, mais à plusieurs, en se serrant fort les coudes, on peut faire face et avancer. À nous cinq, nous avancions malgré les interdits et le désamour des gens pour les œuvres. Nous forcions le passage avec l’idée d’aller encore plus loin, « translitter » vers d’autres pages.
Le principal souci, c’était justement que les gens ne lisaient plus. Les livres devenaient des denrées rares ; seuls quelques exemplaires échappaient au feu et parvenaient par chance sous les yeux des fous, grâce à d’autres fous.
Je repensai soudain à notre premier livre, ce dictionnaire, cadeau posthume du grand-père de Gilles. L’avait-il gardé sciemment ? En avait-il percé le secret ? Souhaitait-il que son petit-fils en hérite ? En tout cas, courageusement, il avait conservé ce trésor de papier, malgré les injonctions à s’en séparer.
Les vieilles personnes avaient connu un autre monde, un monde où l’écrit avait des pouvoirs. Chaque mot renfermait une mémoire. Alignés, ils étaient l’histoire. Si seulement j’avais pu remonter le temps et retrouver ces témoins du passé…
Mais bien sûr ! Bon, remonter le temps, je ne le pouvais pas. Mais remonter au grenier, ça, ça pouvait se faire.
À pas de loup, je traversai la ville endormie et les deux rues qui me séparaient de chez ma grand-mère maternelle. Je n’étais jamais revenue chez elle depuis sa mort l’an dernier. J’avais peur de ne pas supporter la morsure de l’absence entre ses murs. Je portais néanmoins toujours la clé de sa maison autour du cou, comme un talisman – une façon aussi de savoir que je pourrais me ressourcer au milieu de ses petites affaires quand j’en aurais les épaules.
Rien n’avait changé ici ; j’entrais dans un mausolée. La cuisine était bien rangée. Sur la droite, par la porte ouverte de sa chambre, j’aperçus sa robe de chambre négligemment jetée sur le lit. Elle pouvait revenir : tout était comme elle l’avait laissé.
Sentant les larmes monter, je traversai bien vite la pièce. Je passai dans l’arrière-cuisine pour emprunter l’escalier de meunier qui grimpait sous le toit. Sur le palier, à droite, je retrouvai mon passé dans la chambre d’enfant de ma mère. À gauche, c’était le passé de ma mamie qui dormait.
Petite, je n’osais pas m’aventurer dans ce grenier où ma grand-mère entassait la vie finie. J’avais perdu ma maman et l’idée qu’elle repose en morceaux entre des babioles et de vieilles fringues que je ne lui connaissais pas m’effrayait. Recomposer une personne à travers des objets tristement sans valeur pour moi rendait complexes les sentiments. Ce soir, comme prévu, je suffoquais en tenant dans mes mains un collier en plastique de petites perles bleues. Elle avait toujours fabriqué des bijoux qu’elle comptait vendre un jour. Elle n’en avait pas eu le temps. Cette nuit, ce collier n’était plus qu’un lien ténu à la petite fille qui m’avait donné le jour. Sans doute la nostalgie de l’inconnue qu’elle resterait pour moi.
D’autres cartons m’attirèrent tandis que je séchais mes larmes idiotes. Les perquisitions sauvages n’avaient pas tout volé. Quelques livres oubliés illuminèrent cette nuit sombre d’émotions solitaires violentes. Je me sauvai vers ma vie et mon lit, ce trésor contre moi.
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