Sainte Rémi des Livres

Dixie Foucher · Chapitre 36 sur 37

Pages du PDF

Sainte Rémi des Livres

Z

 

 

— Alors mon grand-père a eu ce livre entre les mains et l’a sauvé en le recopiant intégralement sur les murs de son appartement ?

— Je sais, ça paraît complètement dingue, mon Gilou. Parfois, le hasard fait bien les choses. Ce qu’on cherchait était sous notre nez depuis le début.

— Il m’a donné ses clés peu de temps avant de mourir. À cette époque, on se côtoyait moins. Il avait toujours mille choses à faire. Maintenant, je crois qu’il préparait son départ. Il se savait malade.

— Et il t’a donné ses clés sachant que t’en ferais bon usage. Gilles, ton grand-père avait confiance en toi. C’est cela qu’il faut que tu gardes en toi.

— Qu’est-ce qu’il a fait du livre à ton avis, Rémi ? me demanda-t-il après une courte pause.

— Peut-être l’a-t-il détruit. Sinon pourquoi se donner tout ce mal. Hé, mais… attends, c’est quoi ça ? dis-je en scrutant de plus près un pan de mur côté fenêtre, puis un autre dans le couloir et encore un autre vers la chambre. Gilles, ça, c’est encore plus dingue. Sacré papy, dis donc !

— C’était vraiment un archiviste de premier ordre, conclut Gilles en revenant au salon.

— On parle de moi ?

— Beryl, quelle surprise ! m’exclamai-je un peu fort. Entrez ! Où est Lisette ?

— Elle est partie apporter de la nourriture à Baron et son équipe. Apparemment, Dieudonné n’a pas bougé de chez lui depuis hier.

— Bonjour Beryl. Rémi vient de tout me raconter pour mon grand-père. J’aurais aimé parler de lui avec Lisette. Vous pensez qu’elle en a pour longtemps ?

— Mon cher Gilles, vous devriez aller l’attendre chez elle, évoquer Santu avec vous lui fera certainement grand plaisir. Spoiler vous ouvrira la porte.

— Oui, s’il est dans un bon jour ! rit mon ami avant de s’éclipser.

Restées seules au milieu de l’appartement qui avait livré certains secrets la veille, Beryl et moi n’osions déranger les fantômes. C’était un moment suspendu, à la fois beau dans sa simplicité et terrible parce que tout serait bientôt fini.

— C’est étrange d’être entouré d’un livre. Les murs forment une seconde peau et nous sommes à l’intérieur comme si nous en étions les personnages.

Absorbée par tous ses mots que je voyais à présent nettement, je laissai retomber le silence entre nous. Beryl, triturant son sac à main machinalement, semblait aussi se laisser porter par l’instant qu’elle avait tant désiré.

— Il est devant moi, Rémi. Je vais enfin pouvoir…

— Le détruire ?

C’est à ce moment-là que, dans toute bonne série qui se respecte, on balance la pub. Je ne respirai plus, concentrée sur ses yeux soudain noirs.

L’ambiance changea. Physiquement, je sentis l’air devenir plus froid et dense. À couper au couteau. Littéralement.

— Tu le sais depuis longtemps ?

— Ah, alors c’est fini les politesses, on se tutoie maintenant ?

Je passe les détails éculés d’une scène où le méchant éprouve le besoin irrépressible de s’expliquer avant d’agir. « Bla-bla-bla, c’est pas ma faute, bla-bla-bla, je vais devoir te tuer, bla-bla-bla… » Pathétique et assez décevant de sa part.

Boum, boum, boum ! Des coups répétés à grande vitesse résonnaient dans la cage d’escalier. Ils se rapprochaient aussi sûrement de nous que le mot fin de cette histoire. Abrégeant le suspense, la porte sauta dans un ultime fracas d’éclats de bois et de voix.

— Gilles, Bastille, les jumeaux, vous avez ramené la cavalerie à ce que je vois ! Je suis tellement contente que vous soyez là !

— Rémi ? Ça va ? beugla Molly sortant de sa zone de confort.

— Oui, ne vous inquiétez pas tous ! Je me doutais qu’elle souhaiterait prendre le temps de savourer sa victoire en long, en large et en travers. Elle a la langue bien pendue, un vrai supplice.

Encore sous le choc de l’arrivée en fanfare de tous les autres protagonistes, Beryl se tenait bêtement au milieu de la pièce, les bras ballants, la bouche ouverte. Enfin, elle ne trouvait plus rien à dire. Myahoo, à ses pieds, repoussa son sac, qu’elle avait laissé tomber de surprise. Le contenu se déversa à terre.

— Pioche, bombes de peinture, sacs-poubelles. Vous comptiez refaire la déco ? lui décocha Gilles, les dents serrées.

— Beryl, que se passe-t-il ? Les jeunes ont essayé de m’expliquer en m’amenant ici, mais j’ai du mal à les croire. Parlez, je vous en conjure !

Les mots de Lisette moururent dans sa gorge.

— Eh bien oui, parlez ! C’est le bon moment, il me semble ! fulmina Dieudonné en écartant les gens entre lui et elle.

— Même vous…, furent les premiers mots de l’ancienne archiviste, et les seuls.

Murée dans le silence, elle nous observa les uns après les autres, hautaine.

Cette suffisance dévoilait peu à peu sa vraie nature. Elle se savait supérieure, avait réfléchi pour le rester et refusait d’avoir échoué. Cette situation en agaçait plus d’un. La tension dans le salon devenait électrique. Même Spoiler, d’ordinaire si maître de lui, montrait des signes de nervosité.

— Young lady, ma patience est mise à roude épweuve.

— Puisqu’elle ne veut pas en prendre la responsabilité, je vais résumer à sa place, m’excusai-je presque. Je ne sais pas exactement quand les premiers doutes ont surgi. Peut-être qu’inconsciemment, je savais que j’étais manipulée. Baron me l’a rappelé la nuit dernière : « Nous avons été créés pour réaliser quelque chose », a-t-il cité. Mais je dois d’abord tout replacer dans le contexte.

« Avant qu’on apprenne à « translitter », Beryl se reposait 32. Elle s’était éclipsée, pensant que son rôle se limitait à ce que je me tienne tranquille. Et c’était le cas, puisque je n’ouvrais pas de livres, que ma mère était morte et que tout s’organisait magnifiquement pour que personne n’en ouvre plus.

« Malheureusement pour elle, le hasard, le grand-père d’un ami et l’amour de ma mamie ont fait que j’ai lu. Et en plus, j’ai aimé ça. Finies les vacances pour la dame. Elle devait alors préparer fissa son retour côté coulisses. Elle est donc apparue par petites touches à chaque chapitre de nos vies jusqu’à ce qu’on la retrouve pour de bon. Un vrai jeu de piste pour jeunes chiens fous.

« Après coup, je me dis que sa première faute a certainement été de rester si longtemps cachée tandis que le monde des livres s’écroulait. L’archiviste représente pour moi le dernier rempart ; son absence et son inaction à un tel moment semblaient peu logiques. Alors bien sûr, on pouvait croire qu’elle préférait se cacher d’un ennemi plus grand. Mais, avec tout le respect que je lui dois, celui-ci n’est pas si coriace. Il ne sait même pas se servir convenablement des livres.

— Non, mais dites donc, vous y allez un peu fort !

— Monsieur Dieudonné, veuillez l’excuser, mais c’est tout de même un peu vrai, intervint Bastille. Vous semblez ne pas aimer les livres et vous ne voyagez pas dedans. Ça la fiche mal pour un archiviste ! Vas-y, Rémi, continue.

— Bon. Ce n’est donc pas pour l’amour des livres que Dieudonné a repris le poste de Beryl, c’est entendu. Non, il l’a remplacée, car en haut lieu, on

soupçonnait Beryl de laxisme 33, voilà tout. Et plutôt que de contredire sa hiérarchie, elle a fui.

« Dieudonné n’avait plus d’autre choix : pour retrouver Beryl, il devait retrouver Le Miroir des âmes simples, pour lequel tout archiviste a voué sa vie. Ironiquement, ceci accréditait par là même la fuite de celle-ci. Merveilleux, n’est-ce pas ?

« Encore une fois avec tout mon respect, ajoutai-je avec un regard appuyé vers le petit homme en complet marron, notre fameux limier sait se faire royalement détester. Son allure de mafieux teigneux et mesquin…

— S’il vous plaît, je suis là, s’étrangla Dieudonné.

— Elle a dit avec tout son respect, soupira Milo en levant les yeux au ciel.

— … Son allure de mafieux, disais-je, et sa propension à en faire trop – les coups des noms de famille et de la prise d’otage étaient particulièrement saisissants ! – ont donné corps à l’angoisse feinte de la pauvre Beryl. Elle n’avait plus qu’à attendre qu’on mette la main pour elle sur Le Miroir des âmes simples afin de court-circuiter Dieudonné.

— Je ne peux pas le croire. Beryl est quelqu’un de passionné. Et puis c’est elle qui m’a confié le livre. Si elle avait voulu le détruire, elle aurait pu le faire bien avant !

— C’est vrai, Lisette, elle aurait pu. Mais se jouer des gens est plus fort

qu’elle 34.

« En tant qu’archiviste, elle a manipulé tout son petit monde : vous, le pauvre Sven et toutes les gentilles dames aux chats, chats compris. Elle s’est entourée de personnes solitaires et suffisamment entières pour ne voir que le bon chez les autres, avouai-je à la vieille dame en lui tenant les mains. Elle s’est crue maline en vous confiant ce livre et en souhaitant ne rien en savoir.

— Elle n’a pas prévu votre attachement à mon grand-père, ma petite Lisette, s’émut Gilles. Vous avez déjoué ses pronostics en vous faisant confiance tous les deux. Elle a vraiment perdu le livre à ce moment-là.

— Mais, et Sven alorrrs, miaula tristement Myahoo. C’est elle aussi ?

— Oui, mon beau chat, lui répondis-je affectueusement. Dieudonné n’a pas ce pouvoir comme nous le savons maintenant. Tuer par anagramme, c’est au-dessus de ses moyens. Avec tout mon respect, monsieur.

— Hé oh, ça va bien maintenant !

— C’est vrai que vous étiez encore mieux qu’elle aurait pu l’espérer en méchant d’opérette. Elle m’a même habilement suggéré une ressemblance entre vous et un moine de l’Inquisition ! Mais vous n’êtes finalement qu’un

subalterne chargé de mettre la main sur une brebis galeuse 35. Mais je crois que ce ne sera pas encore pour cette fois-ci…

En un instant, Beryl disparut et je ne fis rien pour la retenir.

— Elle lisait les murs depuis le début ! me lança Gilles en riant à moitié.

— Oui, évidemment. Et elle ne sera pas déçue du voyage, parole de narratrice.

32. Là je peux vous dire que ce n’était pas le cas. Elle se taisait, mais ses yeux grands ouverts parlaient pour elle.

 

33. Son laxisme était loin en cet instant, tant elle marmonnait silencieusement…

34. Qu’était-elle en train de faire, là, à votre avis ?

35. La bouche tordue, le regard vitreux et les légers spasmes de Beryl m’avertirent…

OceanofPDF.com