Sainte Rémi des Livres

Dixie Foucher · Chapitre 14 sur 37

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Sainte Rémi des Livres

J

 

Deux billes bleues me fixaient. Le reste de l’animal vint se poser gracieusement sur mon ventre.

— Tu as rrrendez-vous avec Dieu.

— Déjà ? Mais je suis encore jeune et…

— Hein ? Non ? ! Parrrfois je ne suis pas cerrrtain qu’on parrrle bien la même langue… Tu as rrrendez-vous avec l’arrrchiviste, voyons. Il s’appelle Dieudonné.

Pendant que le comte Myahoo peaufinait sa toilette à grands coups de langue râpeuse, je me jetai la tête la première dans une tenue plus décente.

Jean, pull, blouson. La base. Un coup de peigne 11 ? Non, pas le temps voyons !

Je suivis ensuite le chat sans passer par les toits, histoire de ne pas mourir vraiment ce soir. Sa démarche féline me conduisit par des chemins de traverse à une petite maison à la lisière de la ville. Le genre de pavillon cubique beige rosé qu’habitent les divorcés et les retraités qui n’ont pas réussi à partir en bord de mer. Un cube qui sert de maison, un peu loin de tout, mais pas assez pour faire envie. Ni ville ni campagne, il manque toujours quelque chose. Et dans ce demi-paradis avec jardinet, vivait le Dieu que je cherchais.

Un petit homme tristounet en complet gris ouvrit la porte et m’accueillit aimablement. Après une dernière grattouille à Myahoo, je passai la porte. Dans ce salon aux murs couverts de livres, je regardais danser la poussière. Dieu revint de la cuisine avec deux tasses de thé et m’invita à m’asseoir dans un fauteuil sans âge. Décidément, tout était cliché. J’avais l’impression que Miss Marple allait se joindre à nous pour faire un bridge.

— Vous vous demandez où vous êtes tombée, n’est-ce pas ? La moquette marron, les meubles en bois usés et l’odeur de soupe : on s’imagine qu’on va mourir d’ennui sous les coups répétés d’une vieille horloge. C’est vrai que ce décor daté peut faire peur. J’ai mis le paquet, sourit-il.

— Un décor ?

— Un décor. Et un costume. Vous ne pensez tout de même pas que j’ai l’air aussi chiant naturellement ! Je voulais sembler aussi insignifiant que possible.

— C’est très réussi. En vous voyant, la dépression m’a fait coucou.

— Ça me fait plaisir, ce que vous me dites là. Les efforts payent. Je ne souhaite aucunement finir comme la dernière archiviste, oh que non ! Elle a trop souffert de la méfiance de ses voisins : les messes basses à son approche, les fausses excuses pour l’éviter, les petites mesquineries en tout genre. Pas un voisin ne lui a demandé du sucre, vous vous rendez compte ! Pourtant, Beryl était la gentillesse même, paraît-il.

— Alors c’était son nom, Beryl ? Sven me l’a simplement présentée comme la dame aux chats.

— Sven ne l’a pas connue aussi bien que moi. Cependant, il est vrai que l’amour qu’elle avait pour ses chats était notoire. Et comment cela aurait-il pu être autrement quand on voit la réaction de la nature humaine à son égard ?

Son regard se perdit loin dans le marron de la moquette. Puis, il refit le point sur moi.

« Oh, Beryl avait ses défauts, bien sûr. Elle ne pouvait pas s’empêcher d’expliquer les choses, de corriger les tournures de phrases ou les contre-vérités qui choquaient ses oreilles.

— Elle devait avoir du boulot dites donc !

— C’est peu de le dire. Bref, ce faisant, elle s’est créé de nombreux ennemis malheureusement. Elle n’a pas senti le vent tourner. Elle aimait trop le savoir et la justesse du propos pour se rendre compte que cela avait de moins en moins d’importance aux yeux des gens. Pire, elle n’a pas vu que cette rigueur intellectuelle devenait suspecte, comme s’il fallait prouver à chaque fois les évidences.

— Le fait que l’Homme soit allé sur la Lune par exemple, ou que la Terre est bien ronde ? Ou que « malgré que » n’est pas français ?

— Oui en effet. Même si le « malgré que » reste le complot le plus pervers… De nos jours, tout est remis en cause. Chacun a son avis, ou plutôt, tout le monde croit que son avis intéresse les autres, peu importe la vérité. C’était trop pour Béryl.

Il fit une pause, répétant pour lui-même « Malgré que, malgré que… Mais où va le monde ! » Puis, à nouveau plus fort :

— Là-dessus, d’autres maux gangrènent le monde. La « tyrannie de la bien-pensance », le retour des « réacs » justifiant l’injustifiable en prime time, les « bobos » face aux « boubours », etc. Les mots ne servent plus qu’à nous séparer.

— Pardon… Les « boubours » ?

— Bourgeois bourrins.

— Ah, ça serait dommage qu’on les oublie ceux-là, c’est sûr ! Monsieur Dieudonné…

— Appelez-moi Dieu, je vous en prie.

— Heu, si vous voulez

Non et deux fois non, je ne m’y ferais jamais !

Je bus une gorgée de thé le temps de reprendre contenance et d’avaler toutes ces nouvelles informations. Mon regard erra sur les murs défraîchis où survivait, épinglée, une vieille carte du monde.

— Vous évoquiez notre monde, repris-je justement. Mais quel est-il, ce monde ? Vous croyez qu’il est unique ? D’après Sven…

— Pour moi, il y a autant de mondes qu’il y a de cerveaux. Ceci en est une image protocolaire, convint-il en faisant un geste vers l’affiche décolorée. Dès lors, chez certains le monde ne doit pas être bien grand, je vous l’accorde. Chez Sven, je crois au contraire qu’il est très étendu, mais pas autant que chez vous, Rémi. Je me trompe ?

— En fait, c’est plutôt moi qui devrais vous poser des questions.

Perplexe devant cette question assez abrupte, je fis mine de boire à nouveau bien que ma tasse fût vide. Puis, sans savoir pourquoi je confiais, entière :

— En fait, j’ai expliqué à Sven que parfois, je me rendais dans une sorte d’univers parallèle. Avec mes amis, on…

— Avec vos amis ? Vous voulez dire que vous partagez l’expérience à plusieurs ?

— Nous sommes cinq. Grâce à un livre…

— Un livre ?

— Ça serait gentil de ne pas me couper à chaque phrase ou on n’aura jamais assez de papier pour finir.

— Pardon. Continuez, chère amie, je me tais.

Je lui racontai ainsi, sans recul, toute l’histoire 12 : le vieil appartement, le livre relié, les réunions nocturnes, l’Ideus façonné selon nos désirs, et le noir rampant qui annonçait l’effacement.

— … Enfin, Sven a évoqué un carnet où, selon lui, des anciens auraient relaté leurs propres expériences de doubles mondes. Un sujet de discorde d’ailleurs entre les bibli qui y croient et les autres. Vous êtes le gardien de cette mémoire, voilà pourquoi je suis là.

— Rémi, tout ceci est passionnant. Effectivement, sans y avoir participé moi-même, j’ai déjà entendu des récits autour de mondes cachés dans les livres.

« Il y a longtemps, un jeune bibliophile intrépide aurait ouvert un passage, puis d’autres s’y seraient engouffrés. La différence avec votre voyage, c’est que chacun y allait seul, et jamais dans le même monde. Apparemment, c’étaient des expériences assez intimes.

« Pour ce qui est du fameux carnet, Beryl l’a mentionné dans les fichiers qu’elle a laissés, sauf que je ne l’ai jamais lu. Et pour cause : il aurait disparu avec elle.

11. — Moi je te verrais bien avec une petite frange effilée pour éclairer ton visaaage. Rémi ma chériiie, tu serais magnifAÏque !

— Bastille, pourquoi tu prends l’accent brésilien ? T’es chelou des fois…

12. Oh bah bravo, vive la France. Et dire que c’est à toi que l’on confie nos vies…

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