Sainte Rémi des Livres
T
Le comte Myahoo dormait au milieu de mon lit. Son ronronnement m’apaisait, bien que je n’eusse plus de place pour m’allonger correctement. « Prenez-le à vos côtés, c’est mon souhait et le sien. » Les derniers mots de l’archiviste avant mon retour m’avaient surprise autant que comblée. L’équipe des « translitteurs » comptait désormais un membre de plus.
Pour la première fois depuis longtemps, je quittai à regret ma chambre au matin. L’animal avait rempli ce lieu de doux sentiments dont j’avais le plus grand mal à me défaire. Et c’était délicieux d’avoir moins froid au-dedans.
À la pause de midi, je retrouvai tous les copains. Nous mangeâmes au
lance-pierre 26 avant de nous éclipser du côté du stade, où Myahoo patientait. Le noble comte prit les choses en main… ou en patte d’ailleurs !
— Bonjourrr, les jeunes. Rrrémi vous a rrrésumé ses rrrecherrrches ?
— Vous savez, monsieur le chat, vous devriez peut-être éviter certains mots.
— Milo, tu ne manques pas d’« r » ! s’exclama Molly, ce qui nous fit tous beaucoup rire et détendit l’atmosphère.
— Excuse-les, Myahoo. Je crois qu’ils t’ont adopté ! le rassurai-je en lui caressant le dos. Oui, je leur ai rapidement raconté.
— Islande, énonça-t-il malicieusement, cela vous évoque-t-il quelque chose ?
— Je crois me souvenir que la première fois qu’on l’a rencontré avec Rémi, Sven nous a dit que son nom était scandinave, releva Bastille.
— Sven, ce pourrait être d’origine islandaise ? intervint Gilles.
— Ça collerait avec l’origine des noms, les amis. Mais pourquoi a-t-il parlé de pouvoir ? Qu’est-ce qu’on peut bien faire d’un nom sachant d’où il vient ?
— …
— Peut-êtrrre rrretrrrouver son écrrriturrre orrriginelle tout simplement ?
— Myahoo, t’es un génie ! Comme les noms communs, les noms propres ont des racines, une ascendance historique bien sûr !
Gilles venait de nous vriller les tympans. Nous ne pouvions que partager cette joie, disons, bruyante.
— OK donc, le prénom Sven a certainement subi des modifications avec le temps, développa Bastille. Et maintenant la question à un million : quelqu’un sait écrire l’islandais ?
— Parmi nous personne, je le crains, répondis-je. Par contre, je connais quelqu’un qui sait à peu près tout…
— Tu n’es pas sérieuse ! On ne va pas aller voir Vicky après tout ce qu’on a dit sur elle !
Gilles ne décolérait pas. Pour lui, la documentaliste Vicky Pédia était le mal absolu. Il faut dire que depuis qu’elle était arrivée dans notre école, la disparition des livres s’était dangereusement accélérée. Elle ne jurait que par l’ordinateur et était devenue la meilleure amie de tous les élèves fainéants grâce à la magie du copier-coller, qui permettait de s’octroyer les recherches des autres.
— Écoute, si t’as une meilleure idée, je prends. En attendant, même si je n’aime pas ce qu’elle représente, Vicky est une source d’information qu’on ne peut pas sous-estimer maintenant.
Nous confiâmes notre gros chat aux bons soins du soleil avant de regagner de notre côté l’ombre des couloirs du collège. Je traînais derrière moi quatre mines de plus en plus défaites à mesure que la porte du centre de documentation et d’information se rapprochait.
— Oh c’est bon, restez là, j’y vais !
La salle que j’avais connue remplie de livres jusqu’au plafond paraissait nettement plus vaste lestée de ses étagères. De grandes tables sur lesquelles trônaient des écrans espacés d’un mètre occupaient le centre de la pièce. Devant bon nombre d’entre eux, des jeunes semblaient hypnotisés. Je pris place à mon tour à un des rares postes laissés vacants.
— Pffff, je ne sais même pas comment ça marche, cette machine…
— Bonjour, puis-je vous aider ?
La voix chantante me fit sursauter. Une grande blonde avait surgi derrière moi avant que j’eusse le temps de bidouiller quoi que ce soit.
— Tiens, un nouveau visage ! Je ne vous ai jamais vue ici depuis la rentrée, mademoiselle. Souhaitez-vous que je vous explique comment vous servir d’un ordinateur ?
— Heu… Oui, s’il vous plaît.
Les doigts de Mme Pédia survolaient le clavier avec dextérité. La souris semblait être une extension naturelle de son bras. Grâce à son efficacité, en peu de temps, j’en avais pigé assez pour me débrouiller seule. Je me hâtai de la remercier pour pouvoir faire ma recherche tranquille.
— N’hésitez pas à faire appel à moi au besoin, jeune fille. Et dites à vos amis cachés dans le couloir que je ne mords pas ! ajouta-t-elle dans une tentative de sourire aimable.
Depuis son aquarium de verre, la documentaliste ne me quittait pas du regard. Son sourire faux restait accroché à sa face de cire sur laquelle glissait toute forme de vie. J’essayais de taper vite pour me débarrasser de sa surveillance.
Un chœur de jeunes vierges me cueillit à ma sortie.
— Aloooors ?
— Alors elle est flippante. Mais j’ai l’info. Sauvons-nous !
26. — Ça ferait un chouette nom de restaurant, les gars ! — Tais-toi et mâche, Milo ! On nous attend.
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