Sainte Rémi des Livres
S
La journée du lendemain s’étira à n’en plus finir, comme un mauvais rêve qui vous garde dans ses griffes et vous laisse vous débattre contre le vide.
D’heure en heure, traînant mon corps dans les couloirs de l’école, je portais le poids d’une tristesse infinie, additionnée dangereusement d’une belle part de culpabilité. J’aurais pu éviter ce drame, j’aurais dû ne pas me mêler de ces histoires. Dans l’ignorance, la vie était plus facile, plus légère.
Je l’aimais bien, Sven ; il était drôle, gentil, passionné. Il ne méritait pas de disparaître.
Bastille manquait à l’appel depuis le matin.
En rentrant chez nous la veille au soir, nous n’avions plus parlé, nous n’avions même pas lu le dernier message de Sven.
Le choc était trop grand pour nous.
Alors, je m’inquiétais de ne pas la voir assise à côté de moi en cours, et cela rendait ces souvenirs terribles encore plus lourds à porter.
Je n’assistai pas à la dernière heure, préférant courir pour accélérer le temps d’après.
Je retrouvai mon amie assise sur son perron, les genoux sous le menton dans l’attitude d’ado rebelle qui la caractérisait tant. Elle me parut plus petite que d’habitude, comme si elle était loin. Un pâle sourire m’accueillit.
— Il n’y a rien aux infos. C’est comme si tout ceci n’avait pas existé, dit-elle en guise de bonjour.
— Le musée n’ouvre pas le lundi. En plus, pas grand monde ne doit descendre au sous-sol. Peut-être que demain…
— Il va finir là tout seul. Ça me hante, Rémi. Aujourd’hui, je n’ai pas réussi à penser à autre chose.
— Ça passera. Ça finit toujours par passer, crois-moi.
Les secondes s’étirèrent, se posèrent sur nos épaules, nous enfonçant dans le sol comme un linceul de plomb.
— Il y avait quoi sur son bureau ? Il disait avoir écrit avant de… enfin, tu sais.
— Je n’ai pas osé regarder encore, avouai-je en abrégeant sa gêne. J’attendais d’être avec toi.
Je fouillai ma poche fébrilement pour retirer ce bout de papier qui me brûlait la cuisse et la conscience. Je pris place sur la marche à côté de Bastille pour que nous puissions lire ensemble ce message de l’au-delà.
— « Orig. des noms ON-18/64. », déchiffrai-je. Qu’est-ce que ça veut dire ?
— On dirait un titre de livre. Et peut-être une référence ?
— Quoi que ce soit, il faut qu’on mette la main dessus, qu’il n’ait pas écrit ça pour rien.
Bastille inspira profondément.
— Bon. Par où on commence ?
— J’ai bien peur que ce soit au musée, lui répondis-je.
— Alors, allons-y maintenant avant que je change d’avis.
Je crus apercevoir un début de sourire. Même triste, c’était bon à prendre.
Les abords du bâtiment étaient calmes. Depuis le trottoir d’en face, nous ne vîmes aucun attroupement ni mouvement bizarre. C’était le jour de fermeture de l’établissement et tout semblait normal. Nous nous approchâmes de l’entrée principale et fîmes le tour prudemment. La petite porte de derrière n’ayant pas été verrouillée, nous entrâmes sans peine comme la veille.
La même faible lumière, le même silence oppressant… J’avançai prudemment, Bastille sur les talons. J’observai autour de moi en descendant l’escalier : rien n’avait bougé, le plus grand désordre régnait dans la pièce. Arrivée à la dernière marche, je tournai la tête vers la droite et je stoppai net. Bastille me rentra dedans en ronchonnant, avant de s’apercevoir qu’une seule chose avait changé : le corps de Sven avait disparu.
Je n’osais plus remuer un orteil. Quelqu’un était venu après nous ? Était-il encore là à nous attendre dans un coin sombre ? Sven n’était peut-être pas mort ?
Ma tête bouillonnait, je ne respirais plus. J’avais l’impression d’avoir mangé du verre et qu’il me transperçait la gorge. Bastille réagit la première en me bousculant. Elle fit le tour de la pièce, enjambant les travées métalliques et les documents à terre. Elle se retourna vers moi et me fit un signe : il n’y avait que nous ici.
— Je n’aime pas ça. Sven ne quittait jamais cet endroit de son vivant, alors mort ? ! chuchotai-je.
— Nous devrions fouiller en vitesse et filer. Je n’ai aucune envie d’être la prochaine à disparaître. Je commence par le fond, toi ici. On se rejoint au milieu.
Encore une fois, nous plongeâmes dans la poussière. Je soulevais, remuais, brassais le passé. Des piles de papiers, de dossiers, classeurs et boîtes s’amoncelaient couchés par terre. Au bout de chaque travée, j’essayais de voir si une référence était notée, si un semblant de classement existait. Sans succès. Bastille n’eut pas plus de chance.
Le code ON-18/64 ne quittait pas nos pensées. Cette référence, si cela en était bien une, n’avait toujours pas plus de sens pour nous.
— Sacré Sven. Pour un bibli, ce n’était pas le roi du classement, soupira Bastille en tournant sur elle-même pour constater ses dires.
— Il laisse un beau bazar qui lui ressemble bien finalement ! Allez, sauvons-nous, on trouvera que des ennuis à rester plus longtemps.
Après un dernier regard sur l’antre de notre bibli, nous éteignîmes la lumière.
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