Sainte Rémi des Livres

Dixie Foucher · Chapitre 4 sur 37

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Sainte Rémi des Livres

B

 

 

Un lourd sommeil nous collait aux godasses tandis que nous marchions d’un pas traînant, le poids du monde réel sur les épaules.

J’avais eu du mal à faire revenir mes amis.

Le plus drôle, c’était que j’avais la sensation d’y être encore.

Tout mon corps était ankylosé. En fait, une fatigue insensée s’était abattue sur le groupe.

Le chemin de terre abrupt descendant vers la ville endormie freinait cependant à peine notre progression.

Bastille courait devant et Gilles fermait résolument la marche. Eux, qui faisaient tellement attention d’habitude à bien rentrer séparément, nous ramenaient en troupeau au petit trot.

Nous étions au summum de la discrétion. Par chance, aucune âme dehors par ce froid, à part les fêlés. Bienvenue au club !

À la porte de chez moi, je laissai les autres sans me retourner. Je me glissai furtivement à l’étage. Enfin, au creux de mon lit, la chaleur dénoua

mes muscles, mais pas mes pensées. Rendez-vous à la prochaine lune 3 dans l’Ideus.

Pas un jour ne s’écoulait sans que je ne songe douloureusement à ce que je… que nous pouvions perdre. Tous ces efforts constants pour dessiner un ailleurs pouvaient être réduits à néant. Et ici n’apportait aucun soutien tant l’avenir ne promettait rien de solide. Que pouvait-on espérer d’une vie moyenne, d’une société qui faisait et défaisait les destins d’un claquement de doigts insensible. Virtuel et réel se mélangeaient. Peut-être aurions-nous dû baisser la tête et accepter le vrai monde, celui où l’on voulait devenir riche au lieu d’être quelqu’un. Beaucoup de gens s’en contentaient sans se poser de questions ou chercher de sas de décompression.

Il faut croire que mes potes d’enfance et moi avions la chance d’être nés dans le noir, comme des chats. La lumière de la chambre d’hôpital puis celle des écrans n’avaient pas altéré nos facultés. Nous avions appris à voir la nuit et à voir l’envers des choses. Nous devions impérativement continuer de passer à travers cette foutue porte en ouvrant ce livre, de nous engouffrer avec gourmandise dans le monde léger de l’esprit. Ce n’était pas une vulgaire fuite : c’était un négatif positif, un salut.

Lumière, lumière… À la faveur de la nuit 4, je me souvins soudain d’une phrase, une citation qui flottait depuis longtemps derrière mes yeux. Celle-ci m’avait paru énigmatique quand je l’avais entendue petite : « Heureux soient les fêlés, car ils laisseront passer la lumière. » Ces mots avaient pris de l’importance depuis que je les avais à peu près réentendus il y a un an…

*

 

À la sortie des cours, à la fin de la quatrième, avant le livre et l’Ideus, Gilles, l’idéaliste résigné au regard sombre, et moi, la sauvageonne aux cheveux aussi hirsutes que ses idées, marchions lentement. Mais ne marche-t-on pas toujours lentement quand devant rien ne nous attire ? Bref, le printemps était de retour et le soleil prenait du bon temps comme la patronne. Bastille nous rattrapa en deux enjambées, ses longs cheveux courant après elle. Nous discutions de la journée, des copains, de l’avenir. Ce dernier point chagrina Bastille.

— Franchement, j’vois pas ce que je dois attendre de demain. Je flippe de ne pas trouver un truc dans lequel je suis bonne, un truc utile, tu vois. Toi, Rémi, t’es balaise en histoire, t’as une mémoire de malade. Toi, Gilles, t’adores l’informatique et…

— Oh meuf, calme-toi, la coupa un peu trop sèchement Gilles, qui s’excusa de suite. Que j’aime tripoter un clavier, ça lui fait une belle jambe à l’avenir. En plus, tu n’es pas mauvaise en science quand tu t’en donnes la peine ! De toute façon, pour l’instant, on est tous dans le même bain, sans plan précis.

Elle, elle s’angoissait que son futur se teinte de jalousie. Je la connaissais trop bien. Elle ne savait pas ce qu’elle voulait et prétendait qu’elle ne savait rien faire. Elle n’avait pas de rêves, soi-disant, à part vivre tranquillement. Si elle avait posé la question à notre clique pourtant, nous lui aurions dit tellement de choses, à cette grande folle : déjà, qu’elle avait tort de s’en faire si tôt et que son sourire l’emmènerait où elle le souhaiterait, ses vieux potes collés à ses basques. La vie semblait pleine de promesses, point barre.

Devant les terrasses de café qui se remplissaient, les boutiques de fringues aux lignes raccourcies, le cœur de Bastille se tranquillisa un peu. Chaque chose en son temps. Gilles avait raison pour une fois.

Nos conversations nous avaient déposés près du banc où nous attendaient les petits derniers de la bande. Milo nous amusa en parlant de son gadin de la journée. Il ne s’était pas raté. Apparemment, il s’était ramassé méchamment à la cantine, son plateau dans les mains. Mais Milo était magique. Il en gardait moins de séquelles que le souvenir du dessert en rab donné par la cantinière au visage gentil. Molly ne disait rien, mais souriait en regardant le pantalon troué de son frère. D’humeur facétieuse, Bastille me glissa à l’oreille un truc du genre : « Lui, il est bien attaqué comme t’aimes. La lumière passe à mort. » Audiard in da mix.

Les heures se diluaient. Nous étions bien. Gilles, qui semblait avoir une idée en tête, nous entraîna avec insistance vers la ville haute. Nous l’aurions suivi en enfer. Là, il fallait juste couper par le parc, ce qui nous allait aussi.

Un rayon de soleil reflété par une fenêtre qui battait dans un courant d’air tapa dans l’œil de Molly. Elle leva les yeux et ceux-ci restèrent littéralement accrochés à l’immeuble en question. La céramique dans de jolis tons bleus en recouvrait entièrement la façade. Un morceau de Portugal échoué dans la ville triste.

Gilles s’élança alors pour traverser la rue. Il marchait d’un pas décidé, le reste de la bande dans son sillage. Sans hésitation, il passa le seuil de la porte d’entrée grande ouverte. La curiosité l’emportant, nous lui emboîtâmes le pas. Des miroirs aux cadres dorés renvoyaient des images d’ados émerveillés. Le tapis rouge du hall conduisit moelleusement à l’escalier monumental. Milo agrippa la rampe et s’élança vers le haut, derrière Gilles. Interdite, j’hésitai un instant. Mais Molly, me prenant la main, m’entraîna à sa suite. Bastille ne resta pas longtemps seule au pied des marches et monta à son tour.

Au premier palier, de lourdes portes barrées de multiples verrous abîmaient les murs. Pas de répit : Gilles courait devant déjà, avec Milo qui tentait de le rattraper. Bastille, prise au jeu, nous dépassa, Molly et moi. Deuxième étage, troisième, quatrième… toujours ces portes sécurisées sans âme. Au cinquième, enfin, alors que Molly et moi montions la dernière marche, nous aperçûmes les trois autres, de dos, contemplant l’unique porte décorée de l’immeuble. Son vieux bois peint et craquelé avait quelque chose de séduisant. À peine Gilles avait-il posé la main sur la poignée, que, dans un léger grincement, elle s’ouvrit sans peine. Esquissant un sourire

mystérieux 5, il nous invita à entrer.

Derrière, nous découvrîmes une petite entrée sombre, puis un grand salon, tous deux entièrement vides. Sur les murs, une main avait longuement écrit, dessiné, colorié. Chaque parcelle était couverte, recouverte de signes entrelacés, de phrases en toutes langues, de couleurs vives et vivantes. Nos jeunes esprits n’étaient pas habitués à tant de liberté. Molly s’avança et s’assit sur le parquet, puis attira son frère à elle pour lui montrer les jolies arabesques, les grains de la gouache, etc. C’est fou tout ce qu’elle disait à son frère quand je soupçonnais que même sa mère ne connaissait pas le son de sa voix. Gilles se tenait devant la fenêtre, pas plus surpris que cela.

M’engageant dans le petit couloir attenant à la pièce principale, je pus lire, le long de celui-ci, des variations de style. Le mur emprisonnait des strates de couches rocheuses avec ces coups du sort et ces gestes changeants. Au bout, la main du créateur devait être moins mobile, à moins que ce ne soit une nouvelle esthétique. En tout cas, ses traits saccadés n’accordaient plus d’intérêt aux détails. Il devenait synthétique. Des chiffres s’y intercalaient sans raison apparente. Je poussai une porte vermoulue et atteignis ce qui ressemblait à la chambre de l’appartement déserté. Un miroir vénitien gigantesque reflétait le soleil filtrant des persiennes. Le rayon lumineux tombait sur le petit bureau accolé au mur du fond. Dessus était posé un beau rectangle rouge recouvert de cuir : un livre.

Je ne lisais pas. De toute façon, ce n’était pas conseillé. Perdre du temps à tourner des pages n’intéressait personne. Pour apprendre ou s’informer, l’Internet et la télé étaient plus sûrs d’après tout le monde. En effet, comment faire confiance à un texte figé ? Je disais, pour simplifier, ne pas aimer les livres, parce que j’avais appris à m’en méfier. Mais bon, je n’étais pas beaucoup plus douée avec les ordis ! Quoi qu’il en soit, on ne m’avait pas appris à aimer lire, pas plus qu’à mes amis. Si nous avions une question, Vicky Pédia pouvait répondre grâce aux mises à jour. Et puis, les mains des plus jeunes formaient maintenant un angle parfait pour le « contrôle C/contrôle V » avec deux doigts. Voilà pourquoi on les appelait la génération Y. La génétique avait raison, ce n’était pas pratique pour tourner des pages.

En fait, je n’aimais pas entendre les mots dans ma tête, surtout ceux qui voulaient faire jolis. J’avais l’impression de ne pas aller assez vite pour eux. Cette course de mots enchevêtrés m’essoufflait. Et puis ceux-ci ne semblaient jamais s’adresser à moi. Après tout, pour la majorité des œuvres, je n’étais pas née au moment de l’écriture, donc CQFD ce n’était vraiment pas pour moi qu’ils avaient été écrits. Tout le monde savait cela.

Ce livre-là, à la couverture douce, aux pages jaunies sentant la poussière, ne m’impressionnait pas. Entre mon pouce et mon index, à cet instant, se tenait le plus grand espace du monde. Ce livre était fait pour quelqu’un comme moi à qui il manquait des promesses de temps suspendu, de ceux qui font les gens apaisés. Il m’avait adoptée, me parlait, m’invitait à une sieste sur les genoux d’une maman, bercée de mots dits doucement.

Entendant des pas dans le couloir, je me retournai et croisai le regard de Gilles.

— Bienvenue chez mon grand-père.

— Je ne savais même pas que t’en avais un, répondis-je maladroitement. Enfin, si, je me doutais que t’en avais eu un, mais tu ne m’en as jamais parlé.

— J’ignorais beaucoup de choses de ma famille aussi jusqu’à récemment.

Gilles s’avança, s’assit sur le lit, puis reprit :

— En tout cas, voilà l’appartement qu’il a laissé. Quand j’ai découvert l’endroit et le livre, j’ai tout de suite su qu’il fallait que je les partage avec vous.

Ce soir de printemps, cinq jeunes gens couraient dans la rue. Nous étions tous certains de devoir nous expliquer dynamiquement avec nos parents. Tous, sauf Gilles, évidemment. Il vivait avec son père, qui tenait chaque soir à parfaire ses rendez-vous d’affaires au café du coin. Ça, c’est moi qui l’ajoute, parce que lui n’en parlait pas. Il aurait eu plus d’intérêt pour son père déguisé en bouteille, c’est tout ce dont on se doutait.

Donc, nous nous dîmes au revoir et je me retrouvai chez moi, perdue. Pas de chaussures dans l’entrée ni de bruits de télé : que le silence et moi. Je quittai mon blouson, grimpai l’escalier, posai mon sac sur une chaise et m’installai à mon bureau. Dans ma chambre, j’attendais, soucieuse, que quelque chose se produise. Au bout de quelques minutes d’inquiétude, une clé tourna dans la serrure en bas. Je dévalai les marches jusqu’à la porte d’entrée. Mon père passa le seuil, des plats chinois à la main. D’un mouvement de sourcil, il s’étonna de me trouver si tôt là. Pour lui, c’était le maximum de la communication père-fille. Après un coup d’œil à la pendule, je m’aperçus que j’aurais seulement dû sortir de cours. Le temps avait été mis entre parenthèses l’espace d’une fin d’après-midi riche en mystères.

Le dîner rapidement avalé sans mots de trop devant le journal télé, je matai un bout du film Les Bronzés à Kaboul avec mon père, pour finalement m’éclipser pendant la pub. Je préférais encore m’allonger dans le noir de ma chambre plutôt que de m’éterniser dans le vide de notre relation familiale. Tandis que je fixais le plafond, des images se télescopaient à une allure folle sous mes cheveux. Le temps s’était arrêté, ce n’était pas rien ! Une faille subsistait. Il ne fallait pas chercher à comprendre, mais agir.

Au cœur de la nuit, je quittai l’appartement à pas de loup et volai vers cet immeuble plein de possibles. Dans la rue zébrée des lumières de lampadaires, quatre silhouettes se découpèrent. Tiens, tiens… Mes amis avaient dû revenir boire à la source, comme moi.

Le plancher craquait sous nos pas plus ou moins sûrs d’eux. Le vent s’engouffrait, faisant chanter les fantômes de cet endroit hors du monde.

— Bouhouhou !

— T’es con, Milo, tu m’as fait peur !

— Désolé !

Les formes aux murs dansaient au rythme des bougies, tel un rite que nous avions depuis établi. Nous entendions presque les mots écrits avec la musique des couleurs tourbillonnant autour de nous. Je reconnus l’idée du voyage à l’odeur d’ananas qui flottait dans l’air. L’humidité des lieux faisait naître la sensation d’une cachette sous terre que nous seuls connaissions. Dans le vieil appartement bariolé, le livre sur les genoux, je m’apprêtais à

commettre un crime de « lise majesté 6 ». J’allais emmener mon groupe de fidèles dans un pays que les plus grands s’empressaient d’oublier. Attentifs, Bastille, Gilles, Molly et Milo se sentaient nus, creux, au bord de l’implosion. Les yeux ronds, la langue lourde, ils n’avaient jamais ressenti un manque si cruel. Ils avaient goûté à la saveur du savoir et en voulaient plus. Ils avaient faim, littéralement, ils avaient faim de mots. Fiévreuse comme eux, moi, Rémi, petite fille du vide, je posai ma voix hésitante sur des mots orphelins :

— AATTOUCH. — Sorte de palanquin des riches dames arabes ; il est formé au moyen de cercles mobiles, recouverts de belles couvertures de laine rouge, unies ou rayées de bandes de couleur variées. Les bois arrondis formant les deux cercles du milieu du palanquin se dressent en faisceau contourné en spirale au-dessus de la couverture…

3. — Mais pourquoi les choses intéressantes doivent-elles se passer la nuit ? C’est plus romantique, tu crois ?

— Là, Bastille, j’ai trop sommeil pour répondre à tes considérations philosophiques. Sérieux, vous n’arrêtez jamais…

4. — Tu vois, Rémi ? Tu parles encore de la nuit et… — Bastille, t’as rien à faire dans ma chambre quand même !

5. — Mec, j’te jure, quand tu fais ce petit sourire en coin, t’es plus agaçant que beau gosse. Voilà, c’est dit.

— Rémi, c’est pas bien d’être jalouse ! Pour une fois que je sais un truc qui t’échappes !

6. Hum… Spécialiste des jeux de mots dangereux depuis… Bah deux chapitres, quoi !

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