Sainte Rémi des Livres
Chapitre I
Jour de rentrée, jour de galère. J’étais à la bourre, mais au moins, tellement préoccupée par ma deuxième vie, j’avais oublié de stresser pour le retour sur les bancs de l’école. Envers de la médaille : j’avais oublié par la même occasion de mettre un réveil.
Ce qui est bien avec un père qui n’a pas envie d’en être un, c’est de courir partout pour rattraper le temps sans que lui en soit dérangé. Du coup, j’ai préféré tenter le record du monde de sprint plutôt que d’attendre qu’il me propose de m’emmener. Vingt minutes plus tard et autant de retard, je passais le portail du lycée, « légèrement » essoufflée.
Dans la cour, les nouvelles classes finissaient d’être constituées. Au milieu d’un groupe, Bastille me faisait de grands gestes. Je la rejoignis bien vite.
— T’étais passée où ? Je m’inquiétais !
— Je suis rentrée super tard hier soir et ce matin, j’avoue que c’était un peu la panique. J’ai loupé des trucs ? Il est où Gilles au fait ?
— Bah justement, grosse info : Gilles n’est pas avec nous cette année. Apparemment, ce traître a changé de filière sans nous en parler et se retrouve en 3eB avec les bricolos.
Elle soupira, agacée, et se reprit :
— Sinon dans son discours le dirlo a insisté un peu lourdement sur le bonheur qu’on aurait à travailler dorénavant sur des tablettes… Je crois qu’un généreux donateur a cru bon nous épargner l’achat de stylos et de cahiers. Chelou, non ?
— Tu sais, après avoir passé la soirée à discuter avec un chat, plus grand-chose ne m’étonne…
Le reste de la journée s’écoula assez vite, juste le temps de croiser Molly et Milo entre une quiche au thon et une salade de pâtes au self et de retrouver le rythme de la sonnerie stridente qui marquait les heures. En fin d’après-midi, sacs sur le dos, nous rentrions tous les cinq aussi gais que l’été qui s’achevait.
— Mon père voulait que je fasse un bac technique, Rémi. J’y peux rien, moi ! Tu sais bien ce qu’il pense du reste. Je voulais juste qu’il me fiche la paix.
— Gilles, je ne veux pas être méchante, mais je sais surtout que ce qui ne se boit pas l’intéresse peu de manière générale. Je ne comprends même pas que tu l’écoutes encore.
— Hé, tu ne crois pas que t’y vas un peu fort là ! intervint Bastille.
— Oui, mais ça me gonfle. C’est quoi un monde où on ne peut plus étudier les langues ou la musique ? Gilles est doué pour transformer les codes en histoires, les pixels en sons. Il tord le morose en joli et il aime ça, ça gêne qui ?
— La question n’est pas qui, mais combien, Rémi. Ne fais pas comme si tu ne le savais pas. Combien sont-ils à ne plus vouloir que l’on perde son temps en choses futiles ? se défendit Gilles. Si je ne crée plus, je ne mourrai pas.
— Tu en es sûr ? Ce n’est pas justement de transformer le concret en émotions qui te fait te sentir vivant ? Pourras-tu tenir ? l’interrogea doucement Molly.
— Ça sera dur, je ne le nie pas. Mais ce qui est sûr, c’est qu’on a plus vraiment le choix. L’art meurt, les objets également. Ça ne vous choque pas qu’on vous distribue des tablettes en cours ?
— Heu, on écrit quand même sur des tablettes, marmonna Milo.
— Oui, mais où ? Allez, je vous laisse là, j’ai promis à mon père de ne pas traîner en rentrant.
En regardant le jour s’éteindre à la fenêtre de ma chambre, j’avais les idées floues. Gilles avait peut-être raison, nous écrivions dans les nuages.
Puis je m’endormis sous un drap léger, parfois soulevé d’un courant d’air qui s’invitait à travers les rideaux. Dans le rêve cotonneux qui suivit, mon oreille vibra de consonnes chaudes.
— Rrrémi, rrréveille-toi.
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