Sainte Rémi des Livres

Dixie Foucher · Chapitre 23 sur 37

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Sainte Rémi des Livres

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Plus rien ne serait pareil. La lecture m’apportait une richesse que bon nombre de gens ne soupçonnaient même pas. L’art en général pouvait nous remplir de trésors d’émotions. Un disque, une peinture, un film : qu’ils tournent, s’exposent ou se projettent, ces morceaux vibrants d’imaginaire, ces éclats précieux et intimes, brillaient aux sens de tous. Nous pouvions les voir, les toucher, les entendre, les savourer.

Au-delà des mots, des jeux d’esprit, les créations littéraires demandaient un effort plus grand. On pouvait les regarder sans voir, sans percevoir. Ces créations ne prenaient vie qu’en nous, quand nous goûtions les mots.

Les faire rouler dans sa bouche, les poser sur sa langue, les avaler, les faire résonner dans sa tête… Nous étions les médias par lesquels un récit s’exprimait. Un livre fermé n’avait aucun pouvoir, car il ne disposait d’aucun support sur lequel se réfléchir. Seul, il n’était pas dangereux. En revanche, la rencontre d’un texte et d’un lecteur qui entrait en résonance était une vraie bombe, une arme. Les mots y puisaient la vie, ils s’incarnaient. C’est pour cela qu’ils devaient disparaître en premier.

J’en étais là de mes réflexions dignes d’un samedi matin vaseux après une nuit vraiment à l’est, quand la sonnette retentit. Je descendis l’escalier et ouvris en grand sur quatre visages de ravis de la crèche. Je fis entrer mes amis et les invitai à monter dans ma chambre. Molly s’assit à mes côtés sur le lit, Bastille étala ses grandes jambes par terre, Milo prit une chaise et Gilles s’appuya au bureau. Ils se regardaient en souriant bêtement, c’était presque gênant.

— Vous, vous sentez le coup fourré à plein nez !

— Tu vas halluciner, jubilait Milo. Tu sais, le livre de cowboys que j’ai ramené…

— Oh non, ne me dis pas que tu l’as ouvert !

— En fait, ON l’a ouvert et ON 19 a « translitté », ne put s’empêcher de couper Bastille.

— Quoi ? Mais quand ? Et pourquoi sans moi ?

— Quand ? Mais hier ! Là, c’est à toi de t’en vouloir, Rémi, enchaîna Gilles. On est passés te chercher, tu t’étais barrée on ne sait où encore.

— Hier ? Vous êtes sérieux ? On était ensemble chez Lisette et Beryl…

— Non, ça, c’était il y a deux jours, intervint Molly en me fixant étrangement.

Bref. Après cet interlude de réglage d’horloge interne, où je me rendis compte que je m’étais « absentée » vingt-quatre heures, ils me firent un résumé amusé de leur visite au Far West.

Ils étaient tombés dans un bled figé dans le temps que l’unique rue séparait en deux. Le saloon et la banque faisaient face au bureau du shérif et à l’entrepôt du fossoyeur. Entre les deux rives s’étendait une rivière de sable que les quelques habitants désœuvrés traversaient rarement, préférant rester du côté où l’on s’ennuie moins. C’est là aussi que nos quatre touristes du grand ouest de papier avaient posé leurs santiags.

Moteur. Action.

*

 

Il faisait très chaud, le soleil était perché au plus haut comme un pendu de grand chemin. L’air soulevait des vagues dorées au-dessus du sol. Foulard

sur le nez pour ne pas avaler de poussière brûlante, Colt 20 entra dans le saloon d’une pichenette faussement détendue.

À une table, au milieu des joueurs de poker et des fermiers se rinçant le gosier, il repéra sans mal une belle jeune fille et un gros garçon ahuri. Elle s’éventait en regardant discrètement autour d’elle. Lui baissait les yeux vers sa chemise de flanelle sans comprendre : une étoile brillait à sa poche de poitrine. Non loin derrière ce couple dépareillé, une fille élancée drapée d’un long cache-poussière en cuir était accoudée au bar, mâchant nonchalamment une tige de graminée. Elle fixa le nouveau venu en souriant. Tous deux rejoignirent les deux autres déjà assis.

— Sur l’étoile, y’a marqué shérif Fawn. C’est moi ? Je suis shérif ? demanda le petit gars étonné.

— T’en fais pas, bonhomme, tu ne devrais pas avoir trop de boulot vu l’ambiance du troquet, lui répondit la grande fille en s’asseyant.

La sœur du garçon sortit un bout de tissu en dentelle de son sac pour se tamponner le visage. Suspendant son geste, elle pâlit, puis souffla à voix basse :

— Regardez ce mouchoir, il est brodé au nom de Snow !

— Bien, bien. Shérif Fawn, miss Snow… Et miss Scarlet, j’imagine ? interrogea Colt en se tournant vers l’autre jeune fille.

— Yep, cha me va, cowboy !

— Attention cowgirl, on comprend pas tout avec le brin d’herbe entre tes dents. Bref. Moi, c’est Colt, renchérit ce dernier tout en fierté mal contenue. Dites, maintenant qu’on est tous réunis, vous ne trouvez pas que les gens d’ici sont un poil distants ?

Relevant la tête, chacun constata alors que le saloon s’était vidé. La seule personne encore présente se cachait derrière le bar. Scarlet se leva et s’approcha d’elle.

— Monsieur, bonjour. Mes amis et moi, on se demandait si ce village est toujours aussi joyeux…

— M’dame, c’est que des gens qu’on ne connaît pas, y’en a pas des masses par ici. Vous êtes même les seuls, répondit en tremblant le barman.

Le pauvre type s’appelait Joe. Les quatre amis le rassurèrent et lui expliquèrent rapidement être venus par goût pour le western.

— Malgré la chaleur et la saleté, ne put s’empêcher d’ajouter miss Snow.

Devant la perspective de compter quatre habitants de plus (et surtout quatre clients !), Joe se détendit et parla sans retenue des jours qui défilaient sans histoire, sans surprise et sans grande joie. Personne ne venait jamais au village, personne ne le quittait. L’ennui total, à ceci près qu’on pouvait se satisfaire de n’être jamais attaqué non plus !

L’idée que tout cela était dû au manque de lecteurs ne semblait pas l’effleurer. Colt et les autres n’eurent pas le cœur à lui avouer que, primo, il était dans un livre, secundo, il était un simple personnage et tertio ils allaient repartir sous peu.

Ils décidèrent de faire un tour en le laissant à sa joie d’organiser une fête ce soir pour leur arrivée. À peine leurs bottes s’étaient-elles posées sur le sable de la rue que trois types se plantaient devant eux, l’air peu amène. Ils avaient des têtes à s’appeler Bill ou Bob, le Stetson enfoncé bien bas sur le front.

— Hé, Bill, vise un peu la belle brochette de rigolos qu’on a là !

— Jack, j’crois que c’est notre jour de chance. On va enfin pouvoir s’amuser un peu !

Le troisième ne dit rien. Légèrement en retrait, il ne semblait pas partager l’amour de la castagne des deux imbéciles. Il se recula encore, faisant un petit signe de tête à Colt, puis se baissa. Il saisit une poignée de sable, appela ses acolytes et la leur lança dans les yeux. Colt poussa aussitôt ses amis sur le côté. Tous s’enfuirent en courant, sans demander leur reste, pendant que les dadais criaient en se frottant le visage.

Rapidement rejoints par l’homme qui les avait aidés, les quatre cowboys du dimanche le suivirent derrière le saloon et tous les cinq entrèrent ensemble dans un hangar où broutait paisiblement un âne.

— Je m’appelle Dean, se présenta le sauveur en fermant la porte de bois derrière lui. Je suis désolé pour les frères Warner, ce sont nos voyous maison.

Serrant la main chaleureusement à chacun, il poursuivit :

— Des gars ont quitté le saloon à toutes jambes en gueulant partout que des étrangers étaient chez nous. Fallait que je voie ça. Et les Warner aussi malheureusement.

— Pourquoi nous avoir aidés ? Et eux, pourquoi en avaient-ils après nous ? questionna Scarlet. On débarque à peine.

— D’abord eux, c’est un peu leur rôle ici, ma brave dame. Faut les comprendre, depuis le temps qu’ils ne peuvent terroriser personne. La chair fraîche est rare ! sourit-il. Pis vous, c’est évident que vous êtes pas du coin. Je jurerais même que vous ne faites pas partie du décor, j’me trompe ?

— On peut rien te cacher, mon gars, répondit Colt. On vient d’assez loin.

— Votre accent, vos manières, vos fringues à peine sales… Vous êtes des super lecteurs, n’est-ce pas ? J’aurais jamais cru en voir un jour. Mais c’est la seule explication !

— Donc, vous, vous savez que vous êtes dans un livre. Parce que votre pote du saloon, lui, a dû boire ce détail ! ironisa Scarlet.

— Le vieux Joe a oublié, c’est mieux pour lui. Ça fait tellement longtemps qu’il ne se passe plus rien. Les Warner, par contre, c’est pas des flèches, mais ils savent reconnaître des gens sur qui ils peuvent taper sans sortir des limites. Et vous, clairement, vous ne manquerez à personne dans l’histoire.

— Sans vouloir vous commander, pouvez-vous nous éclairer, Dean ? couina miss Snow en époussetant une vieille caisse sur laquelle elle s’assit du bout des fesses.

— M’dame, je suis l’assistant du shérif et dans le récit d’origine, le nouveau shérif qu’on attend, il arrive jamais. Pourtant votre ami, là, porte

une étoile 21, c’est pas normal. J’ai peur que ça détraque tout. On n’a pas grand-chose, mais on y tient, vous comprenez ?

— Oui, on ferait mieux de partir, tu as raison, l’ami, convint Colt. Votre histoire est vieille, peut-être qu’on vous fait prendre des risques en la modifiant.

— En tout cas, je suis content de votre visite. Ça fait plaisir de savoir que notre monde intéresse encore. Venez, la voie doit être libre maintenant.

Marchant vers le soleil couchant, les quatre cowboys stagiaires se retournèrent une dernière fois vers Dean pour lui faire signe tandis qu’il disparaissait dans l’ombre.

Fin de Danse avec les ploucs.

19. Mais pourquoi tu cris en majuscule. Ça fait mal aux yeux !

20. — Colt ?

— Ouaip, figure-toi que ma langue a fourché. Mais du coup ça sonne bien, non ? — Ça sonne comme un coup de flingue, little boy !

21. Ouh minute papillon, c’est de moi qu’il parle là ? Si tu touches à mon étoile, tu vas tâter de ma santiag !

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