Sainte Rémi des Livres

Dixie Foucher · Chapitre 25 sur 37

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Sainte Rémi des Livres

Q

 

 

Les heures filent en traître en trop bonne compagnie. L’estomac dans les talons, nous nous rendîmes compte que midi était passé. Nous convînmes donc d’aller grignoter un truc ensemble sur les quais.

Le café du port était le seul ouvert le dimanche. Le menu du marché de la patronne était une institution chez nous. Frais, bons et pas chers, ses plats avaient le goût du bonheur. Petite, j’y venais souvent manger avec ma grand-mère. Nous nous y racontions nos secrets, nous y croisions toujours des visages amis.

Je volais des bouts de famille normale en sa compagnie, rêvant à ce qu’aurait pu être mon enfance avec une maman. J’appartenais à cette vie, à cette ville en ce temps-là, j’étais presque quelqu’un à la table du monde. Depuis, j’avais grandi seule et j’étais quelconque.

Bien sûr, j’y étais revenue à l’occasion avec les copains parce que c’était dans nos prix, mais c’était plus petit que lors de ces repas ravis à l’ennui. Événement à noter cette fois-ci, Gilles nous y accompagna, ce qui me toucha. Le restaurant, même de quartier, ne faisait pas du tout partie de son mode de vie. Avec un ours comme père et aucune grand-mère pour l’aider à s’y sentir légitime, il n’en passait jamais la porte.

Vous connaissez cette sensation de n’être pas à sa place, de paraître empoté comme des pauvres en première classe, jetant de brefs coups d’œil vers les autres pour savoir se comporter correctement… C’est le mini drame que vivait Gilles en cet instant. Nous fîmes mine de ne pas nous en rendre compte et Bastille commanda quelques assiettes d’entrées à partager sans façon.

La bouche pleine de miettes et de blagues, nous profitions d’un dimanche d’automne au ralenti, regardant les familles se promener, les enfants manger des crêpes, les papys rentrer de la pêche… et les papys en costume marron gâcher notre soleil.

— Dieudonné ?

— Bonjour Rémi. Sont-ce là vos amis ?

— Y’a pas que ses fringues qui sont démodées, glissa Bastille entre ses dents.

— Qu’est-ce que vous voulez, monsieur l’archiviste ? questionnai-je abruptement.

— J’avais envie d’un cappuccino et comme c’est le seul commerce ouvert aujourd’hui… Puis-je me joindre à vous ?

— C’est pas de chance, on allait justement partir ! tenta Gilles en se levant.

— Je ne crois pas, monsieur La Corte, asseyez-vous.

Sur un geste de l’archiviste, un homme costaud se posta juste derrière lui et un second bonhomme s’assit à la table la plus proche de la nôtre. Le pauvre Gilles, encore sonné de s’être entendu appeler par son nom, se laissa retomber lourdement sur sa chaise.

— Vous nous connaissez ? l’interrogea Milo, le rouge aux joues sous le coup de l’émotion.

— Pour qui me prenez-vous, cher monsieur Savage ? Collecter des infos c’est une passion, un art de vivre, rétorqua-t-il, très fier de lui. Votre sœur et vous êtes les célèbres jumeaux du village nés siamois il y a tout juste quatorze ans. Quelle histoire !

Il nous regarda l’un après l’autre, prenant le temps de choisir sa prochaine victime.

— Vous, Bastille Alvim, comment vont vos oncle et tante restés au pays ? Et vous, cher Gilles, votre père se remet-il de sa chimio ?

— Je ne vous permets pas ! cracha Gilles en frappant du poing la table.

— Je n’ai que faire de votre permission, jeune homme.

Il sourit, dévoilant une dentition parfaite de carnivore.

— Nous gardons le meilleur pour la fin, n’est-ce pas Rémi Porete ou devrais-je dire Rémi sans famille ? ricana-t-il. Drôle de nom, hein, Porete ?

— Si vous avez un truc à dire, allez-y ! ripostai-je en essayant de me contenir.

— Oh non, 23 je dis ça, je dis rien… C’est à vous de me dire des choses, les amis.

Il ménagea une pause pendant laquelle il but une gorgée de café. Puis, posant sa tasse très – trop – précautionneusement, il reprit :

— Qu’avez-vous trouvé au domicile de l’ancienne archiviste ?

— Cela ne vous regarde pas ! démarra un peu rapidement Bastille.

— Bien. J’en déduis donc que vous avez trouvé quelque chose. Merci.

— Moi, d’après les traces que vos complices et vous avez laissées, j’en déduis que vous n’avez rien trouvé, m’avançai-je à mon tour.

— La première fois certes. Mais grâce à vous, la pièce secrète ne l’est plus pour nous non plus.

— Alors vous en savez autant que nous, monsieur, intervint Gilles d’une voix blanche. Maintenant, veuillez nous laisser.

— Je finirai par tout savoir, n’en doutez pas. Vous devriez vous confier à moi avant qu’un incident fâcheux n’arrive à l’un de vous par exemple. Je m’en voudrais que nos rapports s’enveniment.

— Veuillez. Nous. Laisser, répéta Gilles en fixant Dieudonné sans ciller.

— Très bien, répondit sèchement l’archiviste en se levant de mauvaise grâce. Je ne souhaite pas créer un scandale au milieu de tous ces promeneurs le jour du Seigneur, mais nous nous reverrons, jeunes gens. Partons !

Le petit Dieu courroucé quitta la place, entouré de deux gorilles. Nous le regardâmes s’éloigner sans parler, encore sous le choc de sa visitation peu glorieuse. Pour couronner le tout, il nous avait laissé son addition. Il ne l’emporterait pas au paradis.

23. Rhaaa, y a rien de plus agaçant comme phrase toute faite… Surtout prononcée en italique !

 

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