Sainte Rémi des Livres

Dixie Foucher · Chapitre 22 sur 37

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Sainte Rémi des Livres

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La lune pâle étirait les cinq ombres échappées de l’immeuble, qui glissaient maintenant sur le bitume dans des directions opposées. D’autres ombres furent avalées à leur place par la porte, qui n’eut pas le temps de se fermer.

Je posai le livre rapporté de chez Beryl sur ma table de nuit. Hijo de Tamaris, drôle de titre. Elle avait dû beaucoup le lire vu son état. À côté de lui, mon réveil indiquait bientôt minuit. Les paupières lourdes, je m’allongeai tout habillée. Je plongeai instantanément dans un sommeil sans rêves, d’un noir très profond. Mon corps semblait être happé vers le sol. J’étais incapable de bouger. Un son très faible me parvint alors à travers la purée de pois qui emplissait ma tête. « Tic. Tic-tic. » Il fut suivi d’un « Poc » léger juste à côté de moi, puis d’un à peine plus fort et d’un second encore comme si quelque chose se posait sur le parquet.

Des murmures ? Oui des murmures que je ne compris pas. Un frottement de tissu tout près… Je me sentis glisser doucement. Était-ce dans mon sommeil ? Mon corps se fit plus souple, mon lit devint nuage. Je ne dormais plus, je sombrais, évanouie.

Une lumière douce d’un blanc laiteux baignait mes paupières. Enveloppée d’une bulle moelleuse, je pris à nouveau conscience de mon corps, le poids de la fatigue en moins.

Je sentis un parfum de fleur subtil. Puis un souffle effleura mon visage. Le contact se fit plus insistant. Un fin duvet caressa ma joue. Ça chatouillait agréablement. J’ouvris enfin les yeux sur un délicat ciel rose… et une tête toute ronde, blanche et poilue.

— LA FILLE SE RÉVEILLE !!! LA FILLE SE RÉVEILLE !!!

Étonnement : je ne dormais plus ! Et j’avais perdu l’usage de mon oreille droite.

— Neko, calme-toi, va chercher Dame Kiken… Et arrête de tapoter la joue de la demoiselle s’il te plaît.

Un courant d’air et le silence. J’essayai de me redresser. À contre-jour, je devinais une gracieuse silhouette surmontée d’un haut-de-forme.

— Désolé, mon ami voit rarement des humains. Voulez-vous du thé ?

Pourquoi toujours du thé ? Ceci dit, celui-ci sentait divinement bon. La silhouette devint moins floue. Une patte élégante d’un gris sombre me tendit une tasse. Deux yeux verts perçants m’observèrent la boire avec avidité.

— Merci, ça fait du bien. J’avais la gorge sèche.

En regardant autour de moi, je m’étonnai.

— Où sommes-nous ? Et surtout qui êtes-vous ?

— Je me présente, Danshaku, ou Baron dans votre langue. Vous êtes chez moi. Disons que vous avez accepté mon invitation nocturne…

— Je vous signale que je dormais, je parlerais plutôt d’un enlèvement.

— Qui ne dit mot consent, miademoiselle. Miademoiselle ?

— Je m’appelle Pru… Pru… Pru… ne…

— Prune ? Comme c’est charmant. Je vous nommerai donc Umé. Bien. Que fait Neko ? Ah, le voici avec Kiken San.

Une dame très digne, vêtue d’un cardigan et d’une jupe droite bleue, fit son entrée dans la chambre en compagnie d’un gros chat blanc un peu pataud.

— Comment allez-vous, mon enfant ? dit-elle en s’asseyant près de moi et me prenant la main.

— Un peu perdue, mais je vais bien, merci. Pouvez-vous m’expliquer ce que je fais ici, madame ?

— Mon chat vous a « invitée » à ma demande, j’en ai peur. J’ai cru comprendre que vous aviez trouvé mon cabinet secret…

— Vous êtes B… B… Bon sang, ma bouche me joue des tours. Vous êtes l’archiviste !

— Ici, on me nomme Kiken. Ça signifie Péril. Je trouve que ça ne me va pas si mal !

— Miademoiselle Umé, miadame Kiken, il semble que vous ayez des choses à vous dire. Aussi, je vais vous laisser seules.

Le beau chat gris au chapeau sortit, suivi du gros chat blanc.

— Il vous a nommée Umé. Prune, c’est votre nom ?

— Pas tout à fait, mais ça fera l’affaire, Péril, répondis-je en souriant.

— Le japonais est une langue particulière.

— Le japo… Hein ? Je crois que vous me devez des explications !

— Ma p’tite fille, vous m’en devez autant. Il semble que mon livre de chevet soit devenu le vôtre par le plus grand des hasards.

Elle sourit.

— Vous voici dedans, reprit-elle. C’est drôle. J’avais tout prévu… La pièce secrète, une allure de mauvaise occasion et un titre peu attrayant. Parmi toutes les possibilités, c’est pourtant ce petit bouquin que vous avez pris, soupira-t-elle. J’avais tout prévu, sauf la curiosité d’une jeune fille ! Quoi qu’il en soit, cette nuit comme toutes les nuits, les chats sont sortis et ils ont eu la surprise de se retrouver chez vous ! J’ai alors pensé que je devais vous rencontrer.

— Pourquoi ?

— Pourquoi vous rencontrer ? Mais ma chérie, vous avez pris un livre, pas n’importe lequel soit dit en passant, et vous ne l’avez pas détruit. Mieux, vous l’avez gardé près de vous. Il est évident que nous sommes faites pour nous entendre.

— Excusez-moi, je suis peut-être lente…

— Vous vous demandez pourquoi toutes ces précautions ? Bien. On ne passe pas toute sa vie à classer des infos sans sentir le vent tourner tout de même. D’ailleurs, comment cela se passe-t-il chez nous ?

— Aussi mal qu’on peut le craindre. Les livres vivent leurs dernières heures et votre successeur ne fait rien pour lutter contre. Pire, je l’ai surpris en train de menacer un ami pour qu’il cesse de sauver ce qui peut encore l’être. Pourquoi avez-vous renoncé à votre travail ?

— Je vois que vous savez déjà beaucoup de choses sur le désastre annoncé et ma mission. Mais retenez une chose encore : je n’ai pas renoncé.

— …

— On m’y a forcée.

De petits coups frappés à la porte l’interrompirent. Elle alla ouvrir.

— Miadame, pardonnez-moi de vous déranger. Danshaku vous invite à le rejoindre avec miademoiselle.

— Neko, nous te suivons. Venez Umé, il est temps que je vous présente ma famille.

En quittant la douillette chambre rose pastel où je m’étais réveillée, je découvris d’abord un vaste couloir d’un blanc immaculé largement éclairé par de grandes baies vitrées donnant sur un jardin merveilleux. Par-delà le verre, une grande étendue d’eau calme reflétait une nature verdoyante parsemée de quelques éclats de feuillage rouge : je me serais perdue avec plaisir entre ses arbres centenaires.

Suivant toujours Neko et « miadame », j’entrai dans une sorte de petit salon décoré comme une grosse boîte de bonbons. Au milieu des coussins rembourrés et des fauteuils de velours terminés par des pompons colorés, des chats jouaient aux cartes, quand d’autres discutaient simplement entre eux confortablement installés. Kiken adressa un sourire à chacun et un ronronnement général d’approbation résonna.

La pièce suivante était immense. Les murs étaient entièrement recouverts de tentures de fil d’or et d’argent étrangement trouées çà et là. Un sol de marbre couvert de tapis moelleux conduisait à une structure enlacée qui meublait tout le fond de la pièce.

— Mia très chère Kiken San, chère Umé.

Sous son haut-de-forme caractéristique, Danshaku nous attendait assis sur un arbre à chat gigantesque. Autour de lui, d’autres matous se réchauffaient allongés pile sous les rayons d’un généreux soleil.

— Cet endroit est magnifique, il ressemble à l’idée que je me fais du paradis. Du paradis des chats.

— Umé, vous avez tout compris, c’est exactement ce que Kiken San a su créer pour nous. Des couleurs chatoyantes, de belles matières à griffer, de quoi s’allonger, jouer, pêcher, grimper, on ne pouvait pas imaginer mieux. Miadame a pensé à tout.

— Quel est cet endroit ? Ou devrais-je dire quel est ce livre ?

— Il est ma « sortie de secours » ou « door ressuscitée », me répondit-elle avec un clin d’œil.

— Une anagramme !

— Oui, c’est tellement bête qu’on n’y pense pas. Hijo de Tamaris signifie « De Tashirojima ».

— L’île aux chats, traduisit Danshaku pour moi.

Nous avions finalement pris place dans le magnifique jardin. Je buvais autant les paroles de Kiken que le verre de lait frais qu’on m’avait gentiment servi. Ainsi, malgré un travail de recherche acharné, l’archiviste qu’elle était n’avait pu contenir l’hémorragie d’œuvres massacrées, brûlées, perdues. L’oubli les guettait toutes. Elle avait alors eu l’idée de cacher ses archives pour qu’au moins un petit nombre d’entre elles survivent. Jusqu’à ce qu’elle pense à se planquer elle-même pour sauver cette mémoire… Et quoi de mieux que de se dissimuler dans un livre secret ?

— Alors vous avez écrit votre livre.

— Ça ne pouvait pas être autrement. Je voulais qu’il me ressemble totalement et que mes chats y soient bien avec moi. Regardez-les, c’est merveilleux. J’y ai mis tout mon cœur, mes préférences, mes références : le goût du voyage, un endroit qui vénère mes amis, le repos de l’esprit. En plus, il faut être un minimum curieux pour le trouver. C’est dire si nous sommes à l’abri de nos ennemis.

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