Sainte Rémi des Livres

Dixie Foucher · Chapitre 26 sur 37

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Sainte Rémi des Livres

R

 

Nous marchions le long du canal.

Sans autre but que de laisser cette rencontre derrière nous.

— Quel sale bonhomme ! s’exclama Molly.

— À cause de lui, j’ai pas pu manger de dessert, ponctua Milo.

— De toute façon, Mimi, tu l’aurais mal digéré face à ce vautour. Vous l’avez entendu avec son petit ton pincé ? « Vous devriez vous confier à moi avant qu’un incident fâcheux n’arrive à l’un de vous » ! Quel toupet !

— Ma Molly, c’est rare que tu t’énerves ainsi, sourit Bastille. N’empêche, c’est flippant. Qu’est-ce qu’on doit faire à ton avis Rémi ?

— Il sait beaucoup de choses sur nous, y compris des choses que nous ignorons les uns sur les autres, répondis-je en posant ma main sur le bras de Gilles, qui n’avait plus dit un mot depuis son coup de sang. Comment a-t-il eu ces infos ? Et pourquoi ces mystères autour de mon nom ? Mmh, je

pense que je vais faire un tour du côté de chez Sven 24 ; il pourra peut-être nous aider.

— Moi, je rentre, Rémi. Faut que je retourne auprès de mon père.

— Bien sûr, Gilles, on comprend, t’en fais pas. Et vous, les jeunes ?

— Milo et moi, on rentre aussi. On a eu notre lot d’émotions pour aujourd’hui.

Il faisait encore bon dehors malgré le soleil timide de l’automne. Les feuilles rougissaient à peine et s’accrochaient vaille que vaille aux arbres du parc que Bastille et moi traversions pour rejoindre le musée. Une légère brise nous rappelait que l’hiver finirait par venir.

— Tu penses qu’on a quelque chose à craindre de lui ?

— Bast, je ne sais pas de quoi il est capable, soupirai-je en levant la main avant de frapper à la porte. Tout ce que je sais, c’est que Beryl a préféré fuir.

Au premier coup, la porte s’ouvrit seule en grinçant. Une faible lumière, aucun bruit… J’appelai doucement notre ami bibli. Pas de réponse. Nous nous avançâmes dans l’entrée exiguë, puis nous descendîmes l’escalier métallique comme deux apprentis ninjas.

À la dernière marche, nous découvrîmes Sven allongé face contre terre. Bastille s’élança vers lui et le secoua un peu vigoureusement en le retournant. Cela eut au moins le mérite de le ramener à lui : il gémit et ouvrit les yeux sur deux visages de gosses hagards.

Autour de nous trois, le désordre était indescriptible. Les étagères renversées et les dossiers éparpillés n’attestaient pas d’une visite amicale. L’état de Sven non plus.

— Sven, vous allez bien ? Que s’est-il passé ici ? m’écriai-je.

— Il… Il est revenu. Accompagné cette fois.

— Dieudonné ? Mais pourquoi enfin ? Que cherchait-il ?

— À me faire peur, Rémi.

Il se redressa avec peine et resta assis, dos au mur, la respiration filante. Tandis qu’il constatait, navré, ses années de travail mises à sac dans toute la pièce, Bastille essayait tant bien que mal de se rendre utile en ramassant les piles de documents à ses pieds.

— Laissez, chère enfant, ce n’est pas à vous de faire cela.

Je relevai la chaise près du bureau pour m’asseoir. Comme à son habitude, Bastille se posa par terre, les genoux ramenés sous son menton. Le bibli soupira.

— Il n’y a rien ici qui intéresse ce vieux fou et sa clique d’incapables, vous savez. Lui, ce qu’il aime, ce ne sont pas les romans de gare, les Harlequin et les mauvais polars. Ça, c’est pour les midinettes, les ados, les ouvriers selon lui. Il s’en fout de ces bouquins-là ; qu’on les détruise, ça ne le dérange pas. Le boulot, c’est le boulot.

Il toussa, reprit son souffle et la parole.

— Ce qu’il veut, lui, c’est empêcher les gens de penser surtout. L’idiot… Il n’a toujours pas compris qu’on pouvait apprendre beaucoup avec ce qu’il croit être de petits livres… Mes petits livres…

Sven était très pâle, la sueur perlait à ses tempes. Bastille lui toucha le front.

— Mais vous êtes brûlant ! On devrait vous emmener à l’hôpital, monsieur.

— Non merci, les enfants. Je reste avec mes livres. Jusqu’au bout.

— Jusqu’au bout ? Que voulez-vous dire, Sven ? m’inquiétai-je.

— C’est la fin. Je le sais.

— Mais non, c’est impossible ! Bastille, aide-moi, on va le porter !

— Non, ne vous fatiguez pas, je suis bien trop lourd pour vous. C’est trop tard de toute façon. Le poison monte…

Il nous repoussa gentiment et sourit en voyant nos yeux se voiler de larmes.

— Je suis entouré de mes livres et d’amies. Je suis heureux.

— Du… du… poison ? arrivai-je à articuler entre deux sanglots.

— Oui. Du venin exactement. J’aurais dû le voir venir…

Son regard devenait flou, sa respiration difficile.

— Restez avec nous, Sven. Parlez-nous, le suppliait Bastille. Ce venin, d’où vient-il ?

— C’est le mien… Les miens, devrais-je dire.

Il haletait, cherchant un second souffle, et se cramponna à moi.

— Méfiez-vous de Dieudonné, c’est… c’est un pervers. Il sait comment faire m… mal. Son pouvoir, ce sont les mots, les noms.

— Les noms, les noms, insistai-je en lui serrant la main plus fort, il connaît nos noms, Sven. De quoi doit-on se méfier, s’il vous plaît ? Aidez-nous !

Dans un dernier sursaut, le bibli tendit le bras. D’un doigt tremblant, il indiquait son bureau puis il souffla faiblement :

— J’ai écrit…

Sa tête s’affaissa sur sa poitrine et son bras retomba.

Le silence nous étreignit profondément, nous étranglant de son drap noir. Manquant d’air, Bastille se redressa péniblement en essuyant ses larmes. Elle ferma les yeux de Sven et se dirigea vers l’escalier.

— Je t’attends dehors, Rémi.

Seule avec la mort, je titubai jusqu’au bureau. J’écartai les papiers en vrac, agacée et trop triste pour y voir clair. Je remuais ma colère avec le fruit de la vie d’un homme en pensant qu’on était peu de chose…

Finalement, une feuille chiffonnée flotta vers le sol, où elle atterrit délicatement. Des lettres maladroites avaient déchiré le papier par endroits. Je glissais mon maigre butin dans ma poche et sortis, laissant un ami regagner l’ombre.

 

24. — Ça pourrait faire un bon titre. Tu devrais y réfléchir Rémi. — Mais oui Marcel… Heu Molly.

— Non, moi c’est Dave.

— Lol. Pas mieux !

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