Sainte Rémi des Livres

Dixie Foucher · Chapitre 32 sur 37

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Sainte Rémi des Livres

V’

 

Dans un beau roulé-boulé qui nous aurait valu la note maximale si la cascade était une épreuve des Jeux olympiques, un tas de bras, de jambes et de pattes entremêlés atterrit dans la salle du trône.

La vaste pièce de marbre blanc résonna de cette magistrale entrée en matière. Chats et humains légèrement étourdis, mais remis sur pied, nous vîmes l’hôtesse des lieux marcher vers nous dans un éternel kimono fleuri.

— Mes amis, vous voici, quel bonheur ! J’ai craint d’agir trop tard !

— Ainsi, c’est à vous que nous devons le sauvetage de l’armée des chats ? Ils sont tombés à point nommé, merci !

Le calme zen avait remplacé la frénésie de la scène précédente. Quand le thé fut servi – ou le lait suivant votre pelage –, le rythme cardiaque redescendit et le temps s’étira à nouveau suffisamment pour laisser les mots plus que les coups se partager l’espace entre chacun.

Notre sauveuse, depuis son exil japonais imaginaire, avait été prévenue du drame que nous vivions par ce précieux messager qui était devenu mon chat.

— Je vous ai choisie pour nouvelle maîtrrresse. Je porrrte fièrrrement ce serrrment, mon amie.

Je compris alors qu’il ne s’était pas simplement sauvé, mais qu’il avait suivi l’inconnu qui avait osé le déranger pour fouiller ma chambre. Puis, ayant constaté notre mauvaise posture, il s’était débrouillé pour nous apporter toute l’aide possible.

— C’est Rizetto 28 qui m’a contactée et mes troupes se sont chargées du

reste sous les ordres de votre valeureux compagnon Nya 29. Sa présence d’esprit n’a d’égal que son courage. Je constate que mon réseau fonctionne à merveille, même sans moi. C’est une bonne chose, crut bon de positiver notre hôte.

— Une bonne chose effectivement. Une meilleure aurait été peut-être de nous prémunir du danger. Vous êtes partie, mais lui non.

Ma phrase était plus violente que je l’aurais voulu. Je m’excusai.

— Non, ne vous donnez pas cette peine, vous avez raison de vous émouvoir. J’aurais dû prévoir que ma fuite ne suffirait pas à arrêter ce monstre.

— Vous nous devez quelques explications. Cet archiviste est vraiment dangereux. Que nous veut-il ? Et pourquoi tant d’acharnement ? demandai-je pour tous mes amis sans voix au chapitre après ces événements traumatisants.

— Avant tout, vous devez savoir que cette histoire a commencé il y a bien longtemps, quand les livres faisaient peur…

*

 

Porete, Porete, Porete… J’entends mon nom comme une clameur lointaine. Puis le son devient plus fort, rebondissant à l’horizon, me revenant tordu : Pô-ré-teu. Cette façon de parler me semble ancienne.

Une odeur rance me saute aux narines. Les pavés gris de la ruelle sombre où je me trouve luisent d’eau sale. La voix de la foule qui gronde fait des vagues sur les murs aux moellons mal dégrossis. Cette onde m’attire et me repousse. J’avance jusqu’à l’angle de la petite rue. Une lumière vive frappe ma rétine sur le côté, fragmentant le noir de la nuit.

C’est un grand feu entouré d’ombres menaçantes au milieu de la place. Les maisons aux façades qui se penchent vers cette scène se serrent les unes contre les autres pour se protéger. Le bois et la pierre tremblent sous les éclairs des flammèches. Au centre, des hommes revêtus de robes de bure épaisses lèvent les bras pour repousser une foule qui vocifère. Les moines encapuchonnés gardent farouchement des piles de livres près du brasier et en jettent dedans sous les cris.

Je sens à présent la chaleur du feu et l’odeur de brûlé tant je suis proche. Bousculée par les gens, je partage la colère et la peur qui les étreignent. Ils gueulent à mes oreilles sans que je comprenne.

Soudain, mon regard croise celui d’un de ceux qui entretiennent le feu. Sans s’attarder sur moi, il sourit de sa besogne, saisissant nombre d’ouvrages dont il nourrit les flammes. Son sourire méprisant et ses yeux froids égratignent mon front. Plus proche encore, je brûle de savoir…

Les livres entassés, abîmés, ventre à l’air, ce sont eux qui crient mon nom.

Les feuilles fragiles partent en fumée dans un souffle d’agonie que je suis seule à entendre.

Simples âmes… Miroir des simples âmes… Le titre brille sur la tranche comme s’il m’appelait. La mémoire endormie émerge douloureusement. Je perçois des amalgames de pensées qui pointent et percent les souvenirs lointains d’un cerveau de papier. Le miroir des simples âmes… Le Mirouer des simples âmes anienties et qui seulement demourent en vouloir et désir d’amour. Le jour se fait quand se déchire le voile du temps. J’en suis éblouie. Simples âmes…

La foule d’âmes simples justement tente de sauver ce qui peut l’être, grappillant à quatre pattes les morceaux de texte qui s’envolent poursuivis d’étincelles. Certains se brûlent les doigts le cœur consumé par les idées de ces lignes enflammées.

Ils me font vivre par leurs gestes désespérés jusqu’à ce que je remonte le cours du texte. Je ne peux qu’observer ces malheureux sans leur dire que je respire à nouveau. J’inhale la fumée, qui me redonne forme. Mon corps souple se remplit du souffle chaud de toutes ces âmes délaissées.

Je remonte le fil du texte. Je connais ces mots parce que j’en suis l’auteur. Je connais leur douleur parce que je l’ai vécue. Le feu m’a dévorée comme il dévore le papier en cette nuit. Je crois que mon âge s’écrit aujourd’hui en trois chiffres…

28. « Lisette » en japonais livresque.

29. Miaulement nippon pour un comte poilu autrement nommé Myahoo.

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