Sainte Rémi des Livres
U
« Sveinn, forme originelle norroise, toujours en usage en Islande. » Cette phrase résonna sous un coin du préau, où nous nous étions regroupés pour que je lise à mes amis tout ce que j’avais tiré de ma recherche informatique.
— Sveinn est devenu Sven, précisai-je.
— Et « Sveinn » devient « venins » !
— Oui, Gilles, t’as saisi.
— Mais enfin, en jouant avec les lettres, on ne peut pas tuer quelqu’un ! Comment la transformation d’un mot peut-elle influencer l’objet qu’il désigne ? s’indigna Molly.
— Comme la transformation d’un nom influe sur celui qui le porte, j’imagine, soupira Bastille.
— Comment ça ? questionna Milo.
— Écoute, bonhomme, c’est simple. Si tu t’étais appelé Robert, peut-être que t’aurais aimé les pulls jacquard et la pétanque, poursuivit-elle.
— Et qu’il aurait parlé comme un dico ! Bonjour les clichés, ricana Gilles.
— Je comprends ce qu’elle veut dire, reprit Molly. Notre nom nous conditionne. Il nous donne une partie de notre identité, qu’on l’assume ou pas.
— Les Émilie sont jolies et les Raoul sont cools !
— Gilles, je te sens un poil moqueur, intervins-je.
— C’est pour ne pas pleurer, parce que sinon, franchement, ça fait froid dans le dos.
La sonnerie de reprise des cours stoppa là notre débat enflammé. Nous convînmes de nous rejoindre le soir à l’appartement du grand-père de Gilles. Nous avions besoin de retrouver la sérénité originelle.
Tordus, mélangés, éclatés, réécrits : dans nos têtes cet après-midi-là, inutile de préciser que chacun de nos prénoms avait subi toutes les combinaisons possibles. À part que Milo et Molly étaient les deux faces d’une même pièce, ce que nous savions tous déjà, rien ne laissait présager de danger immédiat.
— Tu oublies une chose, Rémi, c’est que Dieudonné connaissait aussi nos noms de famille.
— Ah, Gilles, toujours là pour nous filer la pêche !
Mais il avait raison. Nos noms complets donnaient à notre adversaire un avantage certain que je ne saisissais pas encore. Cela ne m’empêchait toutefois pas d’avoir peur de ce qu’il pouvait en tirer.
Le vieil appartement nous entourait, c’était comme une douce ellipse dans le temps. Ces souvenirs, ces murs où s’étalait l’art d’un autre et qui renfermaient le nôtre, nous protégeaient de l’extérieur. Nous revenions au commencement, où nous n’imaginions pas tout ce que les livres avaient à nous offrir… et à nous prendre aussi.
Depuis, bien sûr, nous avions fait du chemin. Nous avions « translitté » ailleurs, visité d’autres contrées, d’autres genres littéraires. Alors que notre premier monde rêvé s’atrophiait, notre imaginaire entier n’en finissait plus de grandir.
Aujourd’hui, confortablement installés dans les fauteuils remontés de la cave du grand-père de Gilles, nous prenions conscience du pouvoir de lire (encore meilleur quand on est bien assis !)
— Qu’est-ce qu’on peut faire contre l’archiviste ? Et pis, c’est quoi un blase pareil, « Dieudonné » ? Si ça se trouve, c’est même pas son vrai prénom.
— Je te rappelle que tu t’appelles Bastille…
— Oui et alors, Rémi Porete ?
— Porete, justement, ce nom avait l’air de bien lui plaire, à ce petit monsieur mal-aimable, renchérit Gilles.
— Et je vous avoue que je ne sais pas pourquoi, les amis, je l’ai jamais particulièrement trouvé digne d’intérêt.
— T’as pas regardé au CDI du collège si tu trouvais quelque chose dessus ?
— Non, je voulais tellement m’éclipser rapidement du contrôle de la Vicky que j’y ai pas pensé. Faudrait y remédier, mais cette fois, c’est pas moi qui m’y colle, elle est trop bizarre ! Gilles, s’te plaît, les ordis, ça te connaît mieux en plus ? !
— Bon OK, j’irai demain à la pause déj.
— Et maintenant, si on en profitait pour retourner dans l’Ideus ?
— Bonne idée, Molly ! Si tout le monde est d’accord, je vais chercher le livre.
Au matin, il me restait de notre visite un goût de trop peu. Notre monde s’était rétréci indéniablement. Les grands espaces que nous avions rêvés et construits patiemment ressemblaient maintenant à un jardin de ville à peine assez grand pour respirer la nature.
La déception se mêlait aussi d’amour et de douceur pour ce paradis perdu. Toutefois, nous ne devions pas nous bercer de nostalgie sans nous battre. Cette nuit m’avait redonné de la force. Il me tardait d’en faire part à mes amis dès ce soir. Mais avant, je devais faire un choix.
— Myahoo, mon beau, tu penses que c’est grave si je ne vais pas en cours aujourd’hui ?
— Chèrrre Rrrémi, tout dépend de ce que tu comptes fairrre de ce temps librrre.
— Je crois que j’ai besoin de parler avec Beryl.
— Si c’est juste pour parrrler, pourrrquoi ne lui écrrris-tu pas ?
— Lui écrire ?
Ce chat surprenant m’apprit alors que je pouvais simplement partager mes pensées en me servant des pages blanches de la fin du livre de l’ancienne archiviste. En préparant sa fuite, elle avait tout prévu jusque dans les moindres détails.
Je m’installai à mon bureau et tâchai de résumer les questions qui peuplaient mon esprit. Ce n’était pas évident, aussi, je ne manquai pas de raturer certains passages, énervant la bonne élève planquée en moi. Malgré tout, à la fin, mes paragraphes tenaient plus ou moins la route. Soudain, mon écriture hésitante et mes traits décevants s’effacèrent, laissant apparaître un texte tapé proprement qui faisait suite aux jolis mots de Beryl.
Je me tournai vers Myahoo sans comprendre. Allongé dans le carré de soleil sous la fenêtre, il se contenta de me dire :
— Tu aurrras ta rrréponse en rrrentrrrant. Passe une bonne jourrrnée à
l’école, mon amie 27.
27. Je l’ai pas vue venir celle-là. Myahoo, t’es vraiment un chat-mot.
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