Sainte Rémi des Livres
Chapitre M
Les rafles de livres semblaient s’accélérer. Autant plus personne n’osait lire en public, autant chacun faisait encore ce qu’il voulait chez lui jusqu’à maintenant. Seulement, depuis peu, les caméras fleurissaient aux quatre coins de la ville et des commentaires déplaisants animaient les réseaux sociaux. Des escadrons d’hommes en uniforme quadrillaient les rues et défonçaient certaines portes. De là à penser à des dénonciations…
Bien sûr, les librairies étaient fermées depuis longtemps et acheter des bouquins relevait de l’illégalité. Mais cet empressement à faire disparaître le papier frisait le ridicule.
Les journaux n’étaient plus distribués, on ne vous notait plus le rendez-vous que vous preniez sur une petite carte chez le médecin ou le coiffeur, on ne remplissait plus de fiche de renseignements nulle part. Certaines choses manquaient moins que d’autres certes, mais toutes avaient une utilité. Au lieu de cela, les commerces, les entreprises, les administrations prenaient le train du numérique à marche forcée. Les dossiers se perdaient, les infos manquaient, les hackers fleurissaient. Résultat : un bordel monstre !
Ce vendredi après-midi, je n’avais pas cours. Vissée au canapé, j’avalais les infos des chaînes d’actu en boucle. La capitale inaugurait sa nouvelle école militaire nommée « Guerre propre » (guerre avec deux « r » bien sûr !), le ministre des Métadonnées se félicitait de ses bons chiffres et le directeur de la Banque du Temps disponible annonçait, sourire aux lèvres, qu’il ne restait plus que 20 % du stock national de livres à brûler. C’en était trop. Je me levai en mode automatique et sortis.
J’errais au hasard des rues, ces sombres idées plein la tête, quand une silhouette marronnasse qui ne m’était pas inconnue traversa le carrefour à petits pas pressés. Le Dieu low cost qui trottinait devant moi avait une tête d’ampoule. Si personne autour ne faisait attention à lui, pour moi, il brillait comme un sapin de Noël.
N’ayant rien de mieux à faire, je le suivis… jusqu’au musée, dont il prit l’entrée des artistes à l’arrière en vieil habitué. J’attendis quelques instants avant d’entrer à mon tour.
— Sven, ça ne peut pas durer comme ça. Votre « travail 14 » inutile devient gênant.
— Grand Dieu 15, non ! Ne me dites pas qu’ils vous ont convaincu aussi !
De ma cachette en haut de l’escalier en fer, sans voir les protagonistes, je pouvais sentir l’animosité entre eux. Je pensais pourtant qu’ils faisaient partie de la même équipe…
— Les livres vivent leurs dernières heures et vos gesticulations pour en sauver une poignée énervent en haut lieu. Vous ne comprenez pas que tout est bientôt fini ?
— Vous n’avez pas toujours joué ce jeu, Dieudo. Vous êtes navrant. Beryl avait plus de cran que vous !
— Ne m’appelez JAMAIS comme ça ! Quant à Beryl, Dieu seul sait où l’a menée ce superbe courage que vous lui attribuez généreusement.
— C’est vrai alors, vous savez où elle est ?
— Mais, mais non, voyons. C’est une expression ! Mon Di… Rhaaa que vous êtes bête, c’est affligeant !
— Et vous, vous n’êtes pas très malin pour un archiviste. Je ne suis pas seul…
— Ah, votre groupe de bibliophiles, c’est ça ? Depuis combien de temps n’avez-vous pas de nouvelles, mmh ?
— L’omniscience divine vous a quitté depuis belle lurette, mon bon ami. Les bibli sont plus discrets actuellement, c’est un fait. Et ils ont leurs raisons. Mais je ne parlais pas d’eux. Rémi ? Tu peux descendre si tu veux.
Wooo, je ne m’y attendais pas à celle-là ! Saisie, je mis quelques microsecondes à réagir. Je sortis de mon coin sombre et descendis les marches qui me séparaient de l’action principale.
— J’ai entendu la porte se fermer doucement une deuxième fois malgré tes précautions. Et puis, surtout, je t’ai vue dans le miroir sorcière juste derrière monsieur !
— Bonjour Rémi. Je ne m’attendais pas à vous revoir si vite.
— Et moi, monsieur, je ne pensais pas que vous sachiez élever la voix ainsi. Je suis choquée.
— Dieudo a beau se la jouer pauvre pépère couleur de mur, j’ai tout de suite vu clair en lui. Ce n’est pas une limace inoffensive comme il voudrait qu’on le croie, non. Pas vrai, l’ami ?
— Sven, vous délirez enfin. Je viens simplement vous prévenir de faire attention à vous.
— Malgré votre sourire affable, ça sonne comme une menace, monsieur. Sven n’a peut-être pas tort de se méfier de vous.
— Rémi, chère enfant, ne vous mêlez pas de cette discussion entre hommes, je vous prie.
— Si, si, Rémi, n’hésitez pas à intervenir au contraire. C’est grâce à vous que j’ai démasqué cette crapule. Cela faisait quelque temps que j’avais des doutes, depuis la disparition de Beryl exactement. Il n’a pas eu la décence d’attendre qu’on soit sûr qu’elle ne reviendrait pas à son poste et s’est proposé tout de suite en tant que remplaçant providentiel.
Ce pauvre Sven tremblait d’indignation… ou d’abus de café, difficile à dire. Puis, un ton plus bas, il avoua :
— Le collège de bibli réduit à peau de chagrin n’a pas opposé beaucoup de résistance à son élection, il est vrai. Tout ceci s’est goupillé à merveille en dehors de toute procédure traditionnelle. Vous saviez qu’elle ne reviendrait pas parce que vous avez tout organisé, j’en mettrais ma main au feu.
— Brûlez-vous la main si ça vous plaît, pour ce que vous en faites. Vous n’avez aucune preuve de ce que vous avancez.
— Pas de preuve ? Qu’avez-vous dit à Rémi déjà ? Ah oui, vous n’avez jamais lu le carnet, car il a disparu avec Beryl.
— Oui, c’est exact, à croire que vous étiez là avec nous, Sven, m’entendis-je rétorquer. Il y avait des micros ?
— Pas de micros, mais un chat malin en planque sous la fenêtre qui donne dans le salon. Son ouïe fine est aussi précieuse que sa parole d’argent. Je confierais ma vie, et celle de mes amis dans le cas présent, sans hésitation à Myahoo, déclara le bibli en clignant de l’œil dans ma direction.
— Eh bien, qu’est-ce que cela prouve, Einstein ?
— Je connaissais Beryl mieux que vous ne le pensez. Arrêtez cette comédie.
— Foutaise ! Vous ne l’avez jamais vue, elle me l’a dit elle-même.
— Elle non, son chat oui. Baron, son plus fidèle matou, me rendait souvent visite avant que… Bref, je sais grâce à lui qu’elle vous a montré le carnet. Pourquoi mentez-vous alors, Dieudo ?
14. Les guillemets se matérialisent, prononcés avec une bouche pincée.
15. La majuscule est confirmée par le ton narquois de son utilisateur.
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