Sainte Rémi des Livres
Chapitre L
Le lendemain après les cours, Molly, Milo, Bastille et moi arrivâmes en délégation à la porte de Gilles. Il ne pouvait pas nous échapper indéfiniment. Je savais qu’il était là, je l’avais aperçu quittant l’école rapidement en direction de chez lui. Je frappais et frappais encore à sa porte avec la ferme intention de la défoncer au besoin quand…
— Oui, oui, c’est bon. Laissez-moi le temps de descendre au moins !
— Désolée, je me suis peut-être un peu enflammée. J’ai cru que tu ne voudrais pas nous voir ! On peut rentrer ?
— Tu n’es pas du genre à t’imposer, ça fait plaisir. Ouais, allez-y, mais ne parlez pas trop fort, mon père est couché en haut.
Vaisselle sale qui déborde de l’évier, linge qui traîne et odeur de renfermé : bienvenue chez les vieux garçons ! Gilles suivait nos regards blasés sur le désastre sanitaire qu’était son salon.
— Ne me jugez pas, sourit-il, je ne savais pas que vous viendriez ! Je n’ai pas franchement le temps de jouer du balai en ce moment. Entre les cours et mon père qui… Enfin, laissez tomber. Vous vouliez me voir ?
— Hé p’tite tête, tu sais que si ton père a un problème, tu peux nous le dire, l’interpella gentiment Bastille.
— C’est juste qu’il n’est pas au mieux. Il garde le lit et j’essaie qu’il ne manque de rien. Pour le reste, je me débrouille.
— Plus ou moins bien à ce que je vois, le taquina Molly.
— Allez, on va t’aider maintenant qu’on est là, compléta Milo qui attrapait déjà une boîte de pizza vide.
D’un coup de baguette, nous virevoltâmes comme des fées du ménage. En
dix minutes, c’était plié 13. Assis autour de la table basse, le groupe de conspirateurs était à nouveau au complet. Nous tînmes Gilles au jus des dernières avancées.
— Et donc, vous y êtes allés sans moi, souffla-t-il un peu chafouin. Et ça a donné quoi ?
— C’était franchement bizarre, répondit Bastille. L’Ideus était déconnecté. On se serait cru dans un décor en carton. Flippant. Mais ce n’est pas ça le plus important. Le truc ouf, c’est qu’on peut « translitter » séparément.
— Même dans un autre livre, précisai-je. C’est ce qu’on a pigé, Bastille et moi, après ma visite à l’archiviste. Restait plus qu’à essayer…
— Parce qu’évidemment, tu ne pouvais pas attendre qu’on soit là au cas où il t’arrive un pépin ? intervint par surprise une Molly au comble de la fureur.
— Ça t’étonne encore de la part de Rémi la malice ? rit Milo.
— Écoutez, je ne cherchais pas spécialement à le faire. J’ai retrouvé des livres chez ma grand-mère. Pis, en feuilletant celui dont je me souvenais, en un instant, j’étais dedans.
— Genre, t’as glissé ! Bah vas-y, raconte, fais pas ta mijaurée maintenant ! Le suspense est intenable, s’esclaffa Bastille.
Après mon récit, plusieurs réactions se firent entendre.
— Alors, dans les livres les personnages sont au point mort ?
— Oui, Molly. Je pense que, comme Les Contes de la princesse Palourde, les livres qui ne sont plus lus ne vivent plus. Les gens des pages attendent en vain de rejouer leurs scènes.
— Dingo ! Ils bougent que quand quelqu’un suit leurs aventures… Et tu les comprenais ? Je veux dire, ils parlaient ta langue ?
— Milo, j’ai toujours pas de prof particulier de mandarin, un vrai scandale ! En fait, vu que j’ai la version française du bouquin, la question de la traduction ne s’est pas posée.
— C’est marrant de savoir qu’il y a autant d’univers que de livres, considéra Bastille. Ça change la donne, vous ne croyez pas ?
— Surtout si ceux qui nous empêchent de lire le savent…, conclut le sarcastique Gilles.
Je gardai pour moi la trouvaille d’un collier me rappelant quelqu’un que je ne connaissais pas autant que je l’aurais souhaité. C’était peut-être juste une coïncidence qui ne valait pas plus qu’une larme de petite fille.
13. Note pour moi-même : penser à déclarer le travail dissimulé de mineurs dès que possible.
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