Sainte Rémi des Livres

Dixie Foucher · Chapitre 2 sur 37

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Sainte Rémi des Livres

A

 

Nous entrâmes dans l’humidité fraîche de l’appartement déserté. Je tirais les rideaux quand j’entendis un coup, un rire étouffé et Bastille ronchonner :

— Rémi, préviens, bon sang, avant de tout fermer !

Un autre coup, suivi d’un long soupir, puis elle reprit :

— Tu sais où j’ai laissé les allumettes ? Ah non, laisse tomber, je les ai !

Bastille alluma une bougie, puis deux, puis trois et l’ombre disparut des murs. Dans l’atmosphère blafarde, les visages redevinrent sérieux.

Pas un mot, pas un bruit de trop. Même Gilles, monsieur « science infuse », semblait loin. Son regard vide fixait la flamme orange. Quant à Molly et Milo, collés l’un à l’autre et encore pleins de sommeil, ils attendaient sagement le début. Puis le silence m’étouffa. Décidant que l’heure était venue, je me levai. Le plancher chanta sous mes pas. Doucement, les mains devant, je progressai vers la petite chambre au fond du couloir. Derrière le miroir, un livre – il n’y avait pas de magie, c’est moi qui le rangeais là. Quand je rejoignis le conseil indien du salon, mes amis n’avaient d’yeux que pour le vieux bouquin poussiéreux. Là, commençait la vraie magie pour un groupe de petits gamins aux grands rêves. Je m’assis auprès des autres et toussai comme les vieux avant un discours pompeux.

— Allez, Rémi, vas-y, s’te plaît ! souffla Gilles. On est tout ouïe !

J’articulai enfin pour remplir le silence :

— Le goût de la curiosité remonte à une haute antiquité ; les grands palais des pharaons avec leurs merveilles sans nombre étaient de véritables musées. Ce n’était pas seulement pour satisfaire au goût des collections, mais bien plutôt parce qu’ils aimaient à s’entourer de belles œuvres…

Aspirés entre les lettres, nous les vîmes d’un coup marcher rigides vers nous. Nos esquisses de blancs-becs ne faisaient pas le poids face à cette file de bâtons noirs. Le grand « I » et ces précieuses minuscules à sa suite avançaient, pressés, saccadés. Le « S » ondulait, vif et piquant. Le « L » se pliait aux volontés du groupe. Une armée de marteaux nous aurait fait le même effet. Le sens des caractères nous traversait sans effort comme un reste d’éducation… Ces pages, qui semblaient lisses, renfermaient des monts et des vallées, des abîmes de connaissances. De près, c’était une mousse aérée, remplie de possibilités ; la mousse quantique dont parlaient certains savants ?

Puis, les espaces de papier pelucheux s’ouvrirent. Ce blanc cassé dérapait sous nos pieds jusqu’à se déchirer. Et derrière…

Le soleil était aveuglant. Il faisait presque chaud. Nous respirions l’air pur, pressés de tout prendre, de tout garder dans nos petits poumons étriqués. Éblouis par la lumière, nous nous cherchions, regardions partout comme des enfants perdus. Nous étions là, à quelques pas les uns des autres, chacun à sa redécouverte de la nature ancienne et du sable doux que nous faisions couler entre nos doigts il y a longtemps.

 

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