Sainte Rémi des Livres
J’
— BONHEUR-DU-JOUR. — Petit meuble avec de nombreux tiroirs qui servent à renfermer des
papiers ou des objets précieux…
— On est d’accord, les gars ? Chacun a compris sa mission ?
— Mais Pruine, tu vois bien que c’est tordu, ton plan. Cobalt n’est pas là !
— On essaie quand même. Le temps qu’on perd à tergiverser nous manquera à un moment au train où avance le néant. Faut qu’on se partage le travail. Neige, va vers la prairie. Toi, Fauve, continue jusqu’au grand lac. L’Écarlate, s’il te plaît, fais-moi confiance et regarde du côté de la forêt primordiale au pied de la falaise.
— Mais…
— Oui, je sais, c’est le territoire de Cobalt. Je crois qu’il comprendra. Moi, je vais faire un tour au croisement des rivières. On se retrouve au camp dans une heure.
Les papillons dans mon ventre s’agitaient dangereusement.
Depuis notre arrivée, j’avais la sensation que l’Ideus nous rejetait. Tout semblait à côté de ses pompes. Même le bruit de mes pas dans les graviers humides sonnait faux. Au bord de l’eau normalement tumultueuse, le courant était coupé : pas de mouvement, pas de vague, rien. D’un coup, cela m’étreignit. Il n’y avait aucun chant d’oiseaux, pas un souffle de vent non plus, à croire que le monde se déréglait. Je marchai et marchai encore le long de la berge à la recherche d’un signe de vie dans cette nature morte : sans résultat.
Abattue, je retournai auprès des autres, qui n’allaient pas mieux que moi.
— Je ne comprends pas, commença Neige, il n’y a plus de traces des petits faons et de leurs parents. Aucune empreinte sur le sol, pas de branche cassée… À croire qu’ils n’ont jamais existé.
— Ils existaient pour nous, sœurette, crut bon d’ajouter Fauve.
— En fait, ils n’existaient que pour nous, autant dire qu’ils n’existaient pas du tout. C’est mieux, t’as raison.
— Je suis désolé, je voulais juste te remonter le moral.
— Les enfants, ça ne sert à rien de se morfondre, tempéra L’Écarlate. Tout ceci est suffisamment bizarre sans qu’on s’embrouille les uns les autres. Bon Pruine, y’a plus âme qui vive ici. Les arbres perdent leurs feuilles, l’eau ne court plus, les animaux ont disparu. Le temps s’est arrêté ou quoi ? Et Cobalt qui n’est pas là pour nous aider.
— Mais oui, c’est ça ! Peut-être que l’absence d’un membre du groupe déséquilibre l’ensemble ! On est toujours venus à cinq et aujourd’hui qu’il en manque un, ce monde est bancal. Plus que d’habitude, je veux dire. Vous ne trouvez pas ça étrange ? Bon, évidemment, ça n’explique pas pour autant la disparition des paysages et les erreurs de la matrice d’avant…
— Pruine, on peut réfléchir à tes découvertes de l’autre côté ? intervint Fauve. Neige ne se sent pas bien et moi je ne suis pas super à l’aise non plus.
— Excusez-moi tous les deux. Rentrons.
*
La nuit était déjà bien avancée. Nous raccompagnâmes bien vite Molly et Milo. Puis, Bastille et moi marchâmes d’un pas moins vif par les rues vides pour nous laisser le temps de réfléchir.
— Le Dieu des faubourgs ne t’avait pas dit que les bibli « translittaient » toujours seuls et chacun chez soi en quelque sorte ? Y’a peut-être un lien ?
— C’est ce que je me disais. Imagine qu’en fait ces types passaient tout seuls dans un monde, et sans jamais y croiser personne. Imagine encore qu’ils arrivaient dans des endroits inconnus, déjà construits. Pas par l’un d’eux, bien sûr, puisqu’ils n’étaient pas dans les mêmes bouquins…
— Par qui alors ? Dans ta théorie, d’autres seraient venus avant ?
— Forcément. Réfléchis… Qui vient toujours dans un livre façonner un monde imaginaire ? Et qui le fait toujours en premier ?
— L’écrivain évidemment ! Pourtant, nous, on a bâti notre propre monde… On n’est pas entrés par effraction chambouler la déco de quelqu’un, comment est-ce possible ?
— T’as les neurones en vacances ce soir, ma grande. Qu’est-ce qu’on lit à chaque « translittation » ?
— Un vieux dico. Et ?
— Et qui écrit les dicos, championne ? Ils n’ont jamais un seul auteur, c’est toujours un travail collectif. Un groupe de vieux savants recueille et collecte les mots choisis avant d’en rédiger les définitions.
— OK. Donc c’est le livre de personne ou plutôt celui de tout le monde. Du coup, il se prête moyennement à un imaginaire en particulier, si je te suis bien. C’est pour ça qu’on a pu faire ce qu’on voulait. Personne ne s’y est installé avant nous. En même temps, qui lit un dico avec attention comme un roman à part des cinglés dans notre genre ?
— En même temps, Bastille, qui lit tout court de nos jours ? À mon avis, on est peinards, on peut lire ce qu’on veut, on ne va pas rencontrer grand monde !
— Hé, mais Rémi, c’est pas idiot ça ! On devrait tenter d’être infidèles à notre bon vieux dictionnaire. On pourrait se lancer dans un récit d’aventures ou une grande histoire d’amour… Je ne te dis pas tout de suite de sauter dans un polar, on risquerait d’arriver en plein crime avec notre bol !
— Lol, et en pleine histoire d’amour, on arriverait quand à ton avis ?
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