Sainte Rémi des Livres
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— Rémi ? Rémi ?
— Beryl ? Où sommes-nous ?
— On est chez vous, je pense.
La grande dame fit le tour de la pièce, s’attardant sur les livres qui traînaient çà et là. La porte s’ouvrit doucement, Bastille et Gilles entrèrent dans ma chambre.
— Ouf, t’es réveillée ! Avec les autres, on s’inquiétait, commença Bastille, la bouche pleine. Au fait, on s’est permis de manger tes biscuits dans la cuisine en attendant. Je vais prévenir Milo et Molly que tu vas bien.
Après avoir fermé la porte derrière elle, Gilles vint s’asseoir sur le lit à côté de moi.
— T’es tombée dans les pommes dès que Beryl a commencé son histoire, m’expliqua-t-il.
— Oui, c’était assez inattendu, reprit celle-ci. Votre pouvoir pour entrer en communion avec les textes est si fort… Vous n’avez même plus besoin d’un support : un simple récit vous emporte. Je suis réellement impressionnée.
— Comment sommes-nous arrivés ici ? Que faites-vous avec nous ? Pourquoi ai-je eu cette vision ? Aïe, ma tête !
— Doucement, Rémi, commence pas à t’enflammer 30 à peine remise, dit Gilles en me prenant la main.
— Votre ami a raison, essayez de rester calme. Vous avez reçu un beau choc en tombant, estima-t-elle en soulevant ma frange avec tendresse. Jeune fille, j’aimerais beaucoup répondre à toutes vos questions, sauf que nous sommes là grâce à vous.
Je n’eus pas le temps d’en demander plus que le reste de la fine équipe s’invita à mon chevet. De bavardage en confession joyeuse, j’appris ainsi qu’à la fin du récit de Beryl, mes amis s’étaient aperçus que j’étais toujours « absente ». Ils m’avaient secouée gentiment sans résultat probant. Vaseuse, j’avais fini par murmurer quelques mots incompréhensibles. Et en une seconde, tous s’étaient retrouvés autour de mon lit avec moi dedans.
— Franchement, je n’ai pas compris, avoua Bastille. Toujours est-il que c’est bien qu’on soit de nouveau chez nous.
— Oui, poursuivit Gilles, mieux valait ne pas rester entre les mains de Dieudonné. Au fait, il a toujours votre livre en sa possession, Beryl.
— Oh, les enfants, ce qui se joue là est d’autant plus essentiel. Nous sommes pour ainsi dire à la croisée des chemins et il le sait. Rapprochez-vous tous, nous devons parler.
Je réussis à m’asseoir en m’appuyant aux coussins que Molly installa dans mon dos. Je voulais bien entendre ce que Beryl avait à nous exposer. Elle tenait à ce que nous comprenions bien les liens du temps qui enserraient les personnages que nous étions tous devenus.
— On rentre tous aisément dans les livres, on y intervient, parfois même, on y vit. Pour lui, c’est évident que nous sommes dangereux. Nous sommes une partie vivante de ce qu’il souhaite anéantir.
— Vous dites qu’on est des personnages ?
— Milo, je dis ça pour simplifier la façon dont il nous voit. Vous devez savoir que lui, tout archiviste qu’il a réussi à être, ne peut pas « translitter ». Il n’a pas cette faculté et j’ai toujours eu la sensation que ça le rendait fou.
— La jalousie ? avança Molly. Et quand vous parlez de sensation que vous avez toujours eue, c’est depuis quand exactement ?
— Je vois qu’on ne m’a pas menti concernant la perspicacité de chacun de vous, répondit Beryl en me souriant. Il s’agit bien de jalousie et je le sais depuis que l’on m’a imposé cet homme comme successeur il y a trois ans.
— Un successeur imposé, c’est peu commun ! réagit Bastille.
— Ça, jeune fille, c’est parce que vous ne connaissez pas encore le fonctionnement du monde, se surprit-elle à rire. En vérité, le service des bibliothécaires n’est pas différent d’un autre. Nous avons une hiérarchie qui nous impose parfois des collègues ou des décisions barbantes. Moi, j’ai eu le bonheur de voir arriver Dieudonné.
— Pourquoi lui ? Et pourquoi avec vous ? intervint à son tour Gilles.
— Parce qu’il a su tout faire pour. Sachez que ce cher homme a toujours, et je dis bien toujours, été là, près des sphères du pouvoir, n’est-ce pas Rémi ?
— C’est vrai, je l’ai vu ce soir jetant les livres au feu.
Tout me revint alors : mon nom, la foule, le brasier, les moines. J’en fis part à mes amis sans omettre aucun détail.
— Ce livre, c’était le tien, hein ? questionna Molly. Gilles nous a résumé les résultats de ses recherches sur l’ordinateur du collège pendant que tu dormais. Tu portes le nom d’une religieuse célèbre autrefois pour ses écrits jugés hérétiques.
— Mon nom était inscrit sur la couverture. Puis, j’ai effectivement ressenti un lien très fort avec le texte brûlé. Si fort que je me suis sentie brûlante aussi.
— Marguerite Porete a fini brûlée vive, conclut abruptement Gilles.
Je brisai finalement le silence qui suivit cette déclaration.
— Parmi les moines de l’Inquisition qui mettaient en scène l’autodafé de ces œuvres impies se trouvait Dieudonné.
— Tu parles parfois comme un livre, Rémi, c’est bluffant ! ne put s’empêcher de remarquer Milo.
— Je dirais même comme une bible, releva Molly sans oser me regarder.
— Vous ne croyez pas si bien dire les enfants, les coupa Beryl.
« Rémi est la descendante de la sœur Marguerite… Et de ses écrits. Cette femme de lettres mystique a laissé plus que des cendres sur la terre : notre amie en est le fruit.
— Que voulez-vous dire ? m’avançai-je.
— Mon enfant, votre illustre aïeule a implanté des idées très fortes dans certains esprits du Moyen Âge. Son livre Le Miroir des âmes simples a été le plus combattu par le pouvoir religieux de l’époque. Et le plus défendu aussi par tous les autres.
— Vous voulez dire que…
— Oui, Rémi. Ce livre est celui pour lequel a été fondé l’ordre des bibli.
30. Choix de mots délicat mon ami, si tu savais.
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