Sainte Rémi des Livres

Dixie Foucher · Chapitre 7 sur 37

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Sainte Rémi des Livres

Chapitre D

 

 

Occupé à creuser le bois de sa chaise avec ses fesses, mon père restait assis sans bouger. Il ne se sentait pas concerné. Pourtant, notre maison puait cruellement l’absence. Les fantômes non plus ne s’attardaient pas ici. Tout était vide. Au premier jour des vacances scolaires, je n’étais même pas heureuse. Il y avait quelque chose de cassé chez nous.

Gilles passa en fin de matinée. Il avait appris pour ma mamie. Nous étions déjà boiteux tous deux par le manque d’une mère, alors la disette de tendresse nous liait inconsciemment et nous nous soutenions pour marcher droit depuis toujours. Selon lui, il fallait que nous profitions de ce jour d’été plus encore. Dehors, le soleil me gifla. Le beau temps pouvait s’avérer sournois. Gilles m’entraînait dans les rues au rythme de ses paroles volatiles. Pour l’occasion, il avait mis son plus beau costume, modèle feu de plancher. Il avait de l’allure, mon chevalier servant. Oui, il avait de l’allure. J’avais même du mal à le suivre !

Me prenant par la main, Gilles me relatait l’histoire du quartier. Ici était née Bernadette Soubirous. Ne me demandez pas pourquoi ce nom le faisait rire. Là s’était installé Surcouf, pour profiter de sa retraite bien méritée. Il garait d’ailleurs son fameux trois-mâts Le Triton dans le grand hangar à côté et la mer venait à lui chaque nuit. Il l’appelait en chantant et parfois on pouvait entendre un chant marin dans l’air du vent. Dans cette ruelle, traînait parfois le chevalier d’Éon. Fuyant la lumière, il ou elle enquêtait en ce moment sur le trafic de tartans jacobites qui faisaient fureur dans les salons de la Rose de Versailles.

L’imagination de Gilles n’avait d’égal que la taille de ses pieds. C’est pour dire.

Assis autour d’une glace à la pistache, nous reprenions notre souffle à la verticale du soleil. Il n’y avait que nous à la terrasse de ce café, malgré tous les clients venus prendre des couleurs pour le prix d’un verre.

Gilles souriait, content de lui. Je le remerciai de ce bon moment en trouvant tout à coup fort intéressante la glace qui fondait dans ma coupe. Il ne répondit pas par des mots, mais par son doux sourire qui me faisait souvent croire que j’avais un frère. Il connaissait ma grand-mère. Ma petite mamie avait toujours pensé qu’il serait un fiancé idéal pour moi – pensée que je ne partageais pas tant j’étais proche de lui. Alors, Gilles pouvait comprendre, mais nous n’en parlerons plus. Jamais. C’est fini. La mort est égoïste.

En me raccompagnant, mon boiteux de toujours raconta une dernière histoire. Certaines personnes garderaient, au-delà de la mort, l’image de ceux qu’ils ont aimés dans leurs yeux. La persistance rétinienne n’avait pas de limites, sinon celles du cœur.

 

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