Sainte Rémi des Livres
H
Quelle surprise : il a refusé ! Du coup, j’ai pris les devants et je suis sortie par-derrière. Je savais quand même mieux que lui l’importance de mon escapade nocturne. Sur mon trajet, pas un chat dehors évidemment ; les matous devaient se méfier.
Sven m’ouvrit tout de suite la porte.
— Jeune fille, je sentais bien qu’on allait se revoir très vite.
— En même temps, vu qu’on s’est donné rendez-vous…
— Oui, oui, bon, ne jouons pas sur les mots. Que puis-je pour vous ?
— Vous le faites exprès, monsieur le bibliophile ? Je vais finir par croire que l’abus de livres détériore vraiment le cerveau. Comme on en a convenu hier soir après s’être raconté chacun ce qu’on savait, ça serait bien que l’on contacte l’archiviste en chef. Et là vous m’avez dit que vous deviez en parler à votre chat. Après, Bastille et moi, on a bien ri et vous vous êtes fâché…
— Ah oui, ça par contre, je m’en souviens très bien.
Puis il m’invita dans son antre et me pria de m’asseoir.
— Si, si j’insiste, ajouta-t-il. La communication par chat ne prête pas à rire Rémi, permettez-moi de le dire. C’est une invention du précédent archiviste en chef. Une femme charmante, mais avec un sacré tempérament. On s’est toujours dit qu’elle finirait seule. Peut-être la connaissiez-vous, on l’appelait la dame aux chats.
— Sans déconner ? J’avoue que j’ai l’impression de la connaître, oui. Ma grand-mère avait une amie un peu comme ça.
— Elle a fait des émules, c’est vrai. Tout le monde en a une dans son quartier ou presque. Ce sont des antennes-relais bien pratiques. Donc, cette dame aux chats aimait beaucoup ses petits compagnons, au point qu’elle adoptait tous ceux qu’elle voyait en difficulté. En confiance, l’un d’eux lui révéla un grand secret : les chats nous comprenaient fort bien ; et mieux, ils parlaient notre langage. Et oui, ce n’est pas pour rien que les pharaons vénéraient ces animaux, chère amie, ils sont formidables.
— Moi, je préfère les chiens en fait.
— Oh non, quelle idée, ils ont une syntaxe déplorable ! En tout cas, le monde animal est fascinant. C’est drôle d’ailleurs de constater que ceux qui aiment les livres, les arts et tout ce que d’autres jugent futile sont liés à ces petites bêtes.
— C’est sans doute une histoire d’émotions. Quand je lis parfois, j’ai le cœur qui remplit ma poitrine comme quand je pense au chien de ma grand-mère. J’ai jamais pu en avoir un à moi, alors j’aimais trop celui-là. Il agrandissait mes sentiments ; la lecture le remplace. Mais pour en revenir aux chats…
— Notre archiviste a mis au point un système de communication avec ses chats, qui étaient contents de lui rendre ce service. Ils passent inaperçus et connaissent la ville sur le bout des pattes. Et puis, au pire, s’ils sont contrôlés, ils ne risquent rien puisqu’ils ne transportent pas de message : ils en apprennent le contenu par cœur, ça tient du génie ! Mais laissez-moi vous présenter mon messager personnel : le comte Myahoo.
Un superbe sacré de Birmanie sortit de l’ombre avec une démarche chaloupée. Il vint se frotter à ma jambe en ronronnant et me tendit sa patte de velours.
— Myahoo, pourrr vous servirrr, mademoiselle.
Sa voix chaude me fit rougir. Ses beaux yeux bleus se plantèrent dans les miens. J’étais sous le charme. Sven reprit, tout fier :
— Le comte organise le réseau local, il a ses points d’accès partout en passant par les gouttières et les toits. In-tra-ça-ble.
— Mes amis et moi sommes la meilleurrre connexion sans fil qui existe, Rrrémi.
— Je veux bien vous croire tous les deux, surtout que personne ne sait que ce réseau existe.
De miaulement en remarque, il fut convenu que Myahoo et Sven essaieraient de convaincre le nouvel archiviste de me rencontrer. C’est ce que l’on appelle un rendez-vous par chat interposé, je suppose.
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