Sainte Rémi des Livres

Dixie Foucher · Chapitre 24 sur 37

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Sainte Rémi des Livres

P

 

À la fin de ce récit édifiant, nos rires rebondissaient sur les murs de ma chambre d’ordinaire si lugubre. J’aurais bien mâchonné un brin d’herbe coupé pour faire couleur locale. Cette aventure leur avait fait du bien ; elle les avait rassurés sur leur propre capacité à entrer en résonance avec un texte.

Moins loufoque, mon aventure « cha-ponaise 22 » mit en lumière certains détails que nous recoupâmes de nos voyages respectifs.

Si nous étions conscients d’être nous-mêmes dans chaque livre, pour autant, nous nous sentions légèrement différents. C’est comme si nous nous adaptions au récit que nous intégrions. Nos caractères s’en montraient retouchés, infléchis ; dans les œuvres, nous collions davantage au papier !

Mon côté rêveur par exemple me faisait voir les paysages que j’avais envie de trouver, que ce soit les rizières de la Chine ancestrale ou le jardin zen typique du Japon. Dans l’Ouest américain sauvage, Molly, elle, avait développé sans le vouloir son penchant précieux, alors que Bastille, au contraire, jouait à merveille son rôle de baroudeuse façon Calamity Jane. Notre façon de bouger, et même de parler, passait aussi par le filtre du style de l’auteur, l’époque et le contexte de l’histoire.

Le plus marquant pour chacun de nous était que nous avions changé de nom. S’ils restaient suffisamment proches de l’appellation d’origine qui se devinait au-dessous, des variations de lettres manquantes ou de traduction nous faisaient cependant intégrer le nouveau texte au cordeau. Cobalt devenait Colt en resserrant le propos, comme Fauve devenait Fawn en traversant la frontière. Une sacrée histoire de caractère(s), le nôtre et ceux de nos noms de « translitteurs » en surimpression ! Tout ceci mis bout à bout faisait qu’à l’intérieur des pages, c’était nous en plus grand, voire à gros traits, si j’ose dire.

Je portai le livre de Beryl comme un service en cristal. Dans mes mains reposait un monde entier que je ne voulais pas casser. C’est vrai pour tous les livres, pourtant celui-ci était bien plus fragile à mes yeux. Je posai ce monde au milieu de notre groupe.

— Tu dis que c’est Beryl qui a écrit Hijo de Tamaris ? demanda Bastille. Elle s’est inventé le lieu de sa cachette alors. Malin !

— C’est plus que malin même. Elle a créé son endroit de rêve particulier dans un petit bouquin insignifiant parce que justement, c’est le sien. C’est vrai, qui irait choisir ce livre-ci parmi tous les autres qu’elle conservait ?

— Tu veux dire à part toi, Rémi ?

— Tu peux te moquer, Molly, n’empêche qu’à mon avis, le nouvel archiviste, lui, ne l’aurait pas regardé.

— Beryl gardait de vrais trésors, de grands classiques, des éditions rares, des livres dédicacés, des souvenirs des générations passées. Il y avait des ouvrages bien plus attractifs que ce bouquin de poche inconnu, en convint Gilles.

— Moi, ce que je remarque, enchaîna Bastille, c’est que Beryl avait prévu qu’elle devrait se cacher, et ça, y’a un paquet de temps. Parce que, excusez-moi hein, mais on n’écrit pas un roman comme on fait sa liste de courses.

— Elle ne m’a pas vraiment donné d’explication. Elle m’a juste dit qu’on l’avait forcée à partir. Mais oui, t’as raison, elle a dû préparer sa fuite bien en amont.

Le silence s’installa entre nous. Toutes ces découvertes autour de Beryl, son appart fouillé, le bureau caché, l’élaboration de sa fuite et de sa retraite sur l’île aux chats, nous troublaient beaucoup. Les questions à base de « pourquoi » s’entassaient dans nos têtes.

Milo brisa ce silence maussade.

— Ça existe vraiment Tashirojima ?

— Oui, c’est une île japonaise, répondis-je, surprise. Les chats y sont rois ; par contre, je doute qu’ils habitent un château tel que celui que j’ai visité la nuit dernière. Beryl a dû enjoliver.

— Tu crois qu’elle est allée au Japon ?

— Je ne sais pas.

Je voyais bien que cette idée de voyage réel laissait des traces dans les regards pensifs. Ce n’est pas que nous ne ressentions rien en « translittant », au contraire. Nous percevions chaque émotion devant la beauté d’un paysage, la surprise de la découverte, et parfois même l’angoisse de la perte. Malgré tout, voir le monde en vrai, le partager, et que cela dure, devait être bien aussi. Faire le chemin, se fatiguer de la route, s’arrêter au hasard, vieillir ailleurs… Ça semblait si loin.

— J’aimerais partir un jour, soupira Gilles.

— Tu ne seras jamais assez loin pour oublier ton père et sa tristesse, voulut le réconforter Molly.

— On ne part pas forcément pour fuir. Moi, je partirais plutôt pour me trouver si je pouvais. Ici, je ne sais pas qui je suis.

— Pourtant, moi, j’ai l’impression de te connaître de plus en plus à travers nos voyages littéraires, intervint Bastille. Tu te découvres au fil des pages et dans le dernier western, ne me dis pas que tu t’es pas amusé un peu…

— Je te l’accorde, c’était sympa, admit-il, un éclat de malice scintillant dans ses yeux.

— Au moins, on ne souffre pas de jet-lag, relançai-je pour rire.

Puis, je me souvins que si, parfois, vingt-quatre heures nous manquaient. Bon dimanche !

 

22. Mot-valise (en carton) : mi-nou, mi-kado. Experte en jeu de mots, je vous avais prévenus.

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