Sainte Rémi des Livres
Chapitre X
Mes amis tombaient de sommeil, aussi avaient-ils fini par rentrer chez eux. Je pensais qu’ils ne craignaient rien tant que leurs parents étaient là. En revanche, Beryl demeura auprès de moi encore un peu pour être sûre que j’allais bien. Nous en profitâmes pour revoir ensemble les zones d’ombre de cette grande histoire qui nous unissait.
Marguerite Porete était une béguine très pieuse qui avait vécu dans la foi en Flandres à la fin du e XIII siècle.
Sa vie, sa famille, tout restait assez obscur, car d’elle, il ne subsistait pas grand-chose. À part un livre qui en son temps avait remué le monde chrétien – autant dire le monde tout court au Moyen Âge. Ce n’était qu’un message d’amour sur de longues pages, parfois confuses, où les sentiments dialoguaient avec la raison.
Ces premiers détracteurs y avaient vu un texte hérétique qui passait outre l’Église et sa doctrine. La brave femme y donnait naïvement sa définition d’une piété idéale, dans la pauvreté, l’immédiateté et sans le superflu de l’ordre ecclésiastique. Elle avait fini brûlée comme son livre, condamnée par ceux dont elle pensait se passer sans violence.
— Cette œuvre est la seule connue de la pensée du Libre-Esprit, conclut Beryl.
— Grâce au travail des bibli, c’est merveilleux ! répondis-je, la tête pleine de souvenirs du passé. Mais comment se fait-il que j’aie tout ressenti si fort, que cette histoire me colle au corps ? Et pourquoi Dieudonné me colle-t-il, lui ?
— Je ne connais pas tous les détails, Rémi, mais en sauvant ce livre, mes prédécesseurs avaient la certitude de sauver bien plus. C’est comme si à chaque génération, Marguerite renaissait sous des traits nouveaux. Telle une croyance qui ne veut pas mourir.
Beryl laissa sa dernière phrase entrer en moi, puis elle m’expliqua :
— Tous les archivistes se sont vu désigner un membre de la famille Porete à surveiller ou plus exactement à protéger. Votre grand-mère et votre mère ont eu leurs propres archivistes, l’un travaillant plus longtemps que l’autre malheureusement… Moi, je suis le vôtre et vous, vous êtes le descendant qui m’est attribué.
— Oh… Heu…
— Je vous suis depuis que vous êtes née, Rémi, c’est ma mission, mon sacerdoce. En plus de sauver le plus de livres possible naturellement.
— Et Dieudonné dans tout ça ? tentai-je de dire en gardant pour moi les émotions qui me submergeaient.
— Il est là pour le dernier exemplaire du Miroir des âmes simples. Avouez que sa nomination en tant qu’archiviste tombait à point. C’est l’Inquisition qui revient.
Myahoo rentra par la fenêtre pour nous prévenir que Lisette avait préparé une chambre pour Beryl. Il se proposait de l’y accompagner par mesure de sécurité. La grande dame sortit avec son prince chat charmant.
Restée seule, je ne pus fermer l’œil tant tout ceci était dingue. Moi, ma mère et ma grand-mère, descendantes d’une religieuse brûlée vive pour un livre ? Une hérétique trop croyante ? L’Inquisition qui n’avait pas lâché l’affaire ?
La bataille autour de Dieu semblait d’un autre âge ; celle autour des livres aussi. Les gens ne lisaient plus et ne croyaient plus. Enfin, c’est ce que je pensais jusqu’ici. Voilà pourtant que tout était remis en cause par une quête qui me dépassait. Non, décidément, je n’avais pas sommeil.
Dans la rue à minuit, comme une vieille habitude désormais, mes pas résonnèrent au milieu d’un lotissement quelconque où je m’étais déjà aventurée voici quelques mois. Devant le jardinet que je n’avais pas oublié, je vis de la lumière à l’intérieur. Ainsi, l’archiviste avait regagné sa tanière après ses méfaits. Je risquai un œil à la fenêtre du salon, où je découvris le diable assis au coin du feu, malgré la douceur de la nuit. Il lisait. Je faillis rire de l’ironie. Le chasseur de livres qui lisait…
Un bruit dans les feuillages me fit sursauter. Je ne vis rien pourtant. Le bruit se fit plus proche. N’était-ce vraiment que le vent ?
— Psitt, psitt. Miademoiselle !
Je me baissai pour regarder sous les branches le cœur battant. Ouf, je reconnus vite le pelage gris foncé et les beaux yeux verts de Baron, le chat fidèle de Beryl que j’avais rencontré au Japon des rêves.
— Miademoiselle, que faites-vous là ? Ce pourrait être dangereux !
— Et vous, Baron ? Est-ce une idée de votre maîtresse ?
— Elle m’ia confiée la mission de surveiller notre ami en effet.
Son timbre grave avait un effet apaisant. Je me sentais moins fragile à ses côtés, pourtant ce n’était qu’un chat.
— Je sais ce que vous vous dites, miademoiselle : « Ce n’est qu’un chat. » Alors je me dois de préciser : « Ce ne sont que DES chats. »
Je levai la tête et constatai des dizaines de points brillants dans les fourrés. L’armée des poilus de Beryl, dont les yeux reflétaient la lune, nous entourait, silencieuse et précieuse.
— Ensuite, poursuivit Baron, nous sommes plus que des chats. Nous avons été aimés, nous le sommes encore et surtout, nous avons été créés pour réaliser quelque chose. Car c’est important d’avoir un but, miademoiselle, vous le savez mieux que quiconque.
— Parfois, cette conscience me terrifie, lui murmurai-je. Au fond, j’ai toujours eu la sensation que ma vie ne m’appartenait pas entièrement, que je servais quelque chose de plus grand.
— Alors, entre créatures, on se comprend. Rentrez et accordez-vous un peu de sommeil pendant que nous veillons pour vous.
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