Sainte Rémi des Livres
O
Quittant Lisette et le confort de son salon, nous nous retrouvâmes sur le trottoir. Nous n’étions pas plus avancés qu’en arrivant, à part dans le temps. En effet, le ciel rose de l’automne confirma que la nuit s’approchait.
J’avais l’intention de visiter le petit nid laissé vacant par Beryl, mais cela pouvait peut-être attendre le lever du jour. Nous nous apprêtions à rentrer chez nous, quand… « Toc-toc. Toc-toc. »… un faible bruit nous interpella.
— Rémi, ça vient de la fenêtre ! m’indiqua Gilles.
— Regarde, le chat de Lisette nous fait signe, remarqua Molly. Il semble vouloir qu’on fasse le tour.
Dans le jardin derrière la maisonnette, Spoiler sortit par la chatière.
— Young people, que comptez-vous faiwe à pwésent ?
— Bah, manger et dormir, m’sieur, répondit Milo.
— On dit Sir, little boy, le reprit-il avant de nous regarder un par un intensément. Les chats vivent la nouit.
Il sauta ensuite prestement de la clôture au toit de la remise voisine en sifflant God Save the Queen. Dans le lointain, un long miaulement plaintif résonna.
— T’as capté quelque chose, Rémi ? lança Bastille.
— Pas vraiment. Je crois juste que mon lit attendra !
— Alors le nôtre aussi. En route !
Aux dernières lueurs du jour, mes copains et moi faisions le pied de grue à la porte de l’immeuble où avait vécu Beryl. Sans matériel d’escalade et encore moins d’aptitudes de grimpeurs à mains nues, la virée risquait de s’achever là.
— Bonsoirrr Rrrémi.
— Myahoo ? ! Vous tombez bien !
— Il n’y a pas de hasarrrd. Spoilerrr m’a prrrévenu que vous aurrriez sans doute besoin d’aide. Ainsi, voilà la bande au complet. Mes hommages, jeunes gens.
Sans attendre de réponse, le chat de Sven disparut à l’angle de l’immeuble. Moins d’une minute après, la porte du hall émit une petite sonnerie caractéristique. Myahoo nous accueillit, la patte sur le bouton de l’interphone.
— Une lucarrrne rrrestait toujourrrs ouverrrte pourrr les urrrgences.
— Merci, sans vous c’était cuit. Pouvez-vous nous indiquer l’appartement de Beryl s’il vous plaît ?
— Deuxième et derrrnier étage, porrrte drrroite. Une clé est cachée dans la boule de la rrrampe d’escalier. Ma mission s’arrrête ici, les amis. Bonne chance à vous.
De nouveau seuls, nous montâmes au second. Gilles agrippa le départ de la rampe, qui se dévissa aisément. Nous demandant de rester derrière lui, il glissa la clé dans la serrure, la tourna doucement et ouvrit sans bruit. Nous nous suivîmes à la queue leu leu à l’intérieur de la petite entrée sombre. Une forte odeur de papier et de poussière nous prit à la gorge. Nous étions au bon endroit.
La lumière des réverbères filtrant à travers les fenêtres nous laissait deviner l’agencement et le mobilier du logement. Gilles s’engagea tout droit vers ce qui semblait être la pièce de vie, délaissant la cuisine et le bureau de part et d’autre du petit couloir. Il s’arrêta au seuil. Par-dessus son épaule, nous découvrîmes un salon sens dessus dessous. Les coussins étaient éventrés, les rideaux arrachés, les tiroirs renversés et les étagères de la bibliothèque vidées.
— Pour une archiviste, elle n’est pas super ordonnée, dis donc ! murmura Bastille.
— Ça confirme que sa disparition est louche, grommela Gilles en faisant le tour de la pièce. Je n’aime pas ça.
— C’est peut-être le nouvel archiviste quand il est venu prendre les dossiers de son prédécesseur ? chuchota Molly.
— Si c’est le cas, cet homme a une drôle de conception de son travail, répondis-je.
— Peut-être que les policiers sont entrés réquisitionner les livres ? tenta Milo.
— Je ne sais pas ce qu’il s’est passé ici, mais je n’ai pas envie de m’attarder. Cherchons vite si nous pouvons trouver quelque chose qui expliquerait sa disparition.
Dans la pénombre, nous nous activâmes chacun de notre côté. Nous retournâmes les tapis, secouâmes les coussins, scrutâmes les lattes du parquet, glissâmes les mains au dos des meubles et dans les garnitures des fauteuils, sans succès. Si Beryl avait conservé des bouquins ou des notes ici, plus rien ne subsistait après le passage des visiteurs indélicats.
En sueur et recouverts de poussière, nous nous accordâmes une pause en nous asseyant où nous le pûmes. Le front plissé et les yeux qui roulaient dans tous les sens, Bastille paraissait perplexe.
— Cette dame n’a pas une grande bibliothèque ni beaucoup de rangement. Ça ne vous semble pas bizarre ? Rémi, tu te souviens du nombre de rayonnages croulants sous les ouvrages, des classeurs et des boîtes en tout genre chez Sven ? Une archiviste doit bien archiver quelque part !
— Sa bibliothèque Ikea m’a l’air misérable pour le job, Bast, t’as pas tort, dit Gilles en se levant. Regardez par terre, au plafond ou au mur si vous ne voyez pas des traces, un trou, etc.
Remplaçant Les Experts au pied levé, nous furetâmes partout, nez au sol, joue collée au papier peint.
— Les gars, v’nez voir !
Milo s’agitait en pointant le bas d’un mur du doigt.
— Des marques en arc de cercle discrètes sur le parquet, bien joué ! s’enthousiasma Gilles en plaquant ses mains contre la paroi.
Suspendus à ses gestes, nous le vîmes pianoter le long du mur avec dextérité. « Clic. » La cloison céda à ses charmes.
— Depuis le temps que je rêve de faire ça ! Sésame ouvre-toi !
Beryl cachait bien son jeu et ses trésors. Lorsque la porte se referma derrière nous, Molly alluma l’unique ampoule au plafond. Sa lumière crue révéla une enfilade d’étagères métalliques courant le long des quatre murs aveugles en béton. Elles regorgeaient de manuels, d’encyclopédies, de romans et de livres de poche proprement classés par taille et par genre. Au milieu de ce bunker, un petit bureau tout aussi bien rangé attendait qu’on s’intéresse à lui.
Un tiroir déjà ouvert devant elle, Bastille s’écria :
— Elle a une fiche par œuvre archivée, je suis impressionnée ! Date d’entrée, résumé, ancien proprio, nombre d’exemplaires en circulation : tout est consigné.
— Dans cette boîte-ci, ce sont les fiches des livres aujourd’hui totalement disparus, complétai-je, dépitée. Lisette avait raison, ce boulot, c’était sa vie.
— Ne fais pas cette tête, Rémi, dit Gilles en me souriant. Visiblement, les gars qui ont retourné son appart n’ont pas déniché sa planque, c’est une chance pour nous et on ferait mieux d’en profiter.
À nouveau, chacun de notre côté, nous inspectâmes les rayonnages et les cartons, feuilletâmes des livres par centaines, consultâmes les classeurs, qui contenaient une vie de données patiemment collectées, à la recherche de la moindre note, du moindre indice déterminant.
— En deux heures, on est peut-être devenus les rois de la fouille, mais pas de la trouvaille, les amis, soupira Bastille. Chou blanc de mon côté.
— Du mien aussi, j’en ai peur, ajouta Molly. Rien ne sort de l’ordinaire. Et toi, Milo ?
— Rien non plus ici. Par contre, je garderais bien ce bouquin avec des cowboys dessus. Je peux ?
— Moi j’embarque bien celui-ci à la couverture tout abîmée. On dira que ce sont des souvenirs. Tu sais, Milo, ça ne dérangera pas Beryl où qu’elle soit.
— Où qu’elle soit, Rémi ? Tu crois qu’elle est encore en vie ? s’étonna Gilles.
— Pour l’instant, c’est ce que je préfère me dire. L’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence, comme dirait l’autre.
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