Sainte Rémi des Livres

Dixie Foucher · Chapitre 17 sur 37

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Sainte Rémi des Livres

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Alors… La Tristesse du cake aux olives – sans doute un drame culinaire –, Devenez riches en vendant votre gras – la suite du premier probablement –, Le Bon, la Brute et le Moldu – un « western spaghetti au basilic », indiquait la quatrième de couverture. Tiens, tiens… Les Contes de la princesse Palourde. Ce titre-là m’évoquait vaguement quelque chose. Ma grand-mère l’avait offert à ma mère du temps où les librairies existaient encore. La pêche n’était pas si mauvaise finalement.

Ce dernier livre m’appelait. Les estampes qui ornaient certaines pages avaient peuplé mes rêves de petite fille. Tandis que je le feuilletais rapidement, des titres d’histoires revenaient par vagues du fond de ma mémoire : La Danse du dragon, La Sorcière du lac jaune, Le Premier Maître de la montagne, etc. Ils étaient portés par la voix lointaine de ma maman, qui m’en lisait des pages pour m’endormir quand la vie était douce.

La torpeur m’envahit peu à peu. Plus que les mots, des sensations parcouraient mon corps. Je pouvais presque sentir le soleil taper mon crâne, l’eau tiède baigner mes pieds et la vase glisser entre mes orteils. Des chants inconnus me parvenaient soufflés par le vent…

*

 

Des montagnes bleues à l’horizon. Un soleil de plomb. J’étais plantée au milieu d’une rizière ! Sur les terrasses verdoyantes environnantes, des ombres, le dos courbé, repiquaient le riz en chantant. Je barbotais dans l’eau stagnante éblouie par la lumière oblique d’une fin d’après-midi.

Perdue sous une tunique de toile grise, pantalon large roulotté aux genoux, je tournai sur moi-même, jetant au loin mon regard de touriste. Des ardoises brillaient au bout du champ voisin. Levant bien haut mes pieds afin que mes sandales ne soient pas aspirées par la boue, j’avançai péniblement dans ma ligne de culture jusqu’à la terre ferme d’un petit chemin. Celui-ci serpentait vers les quelques maisons fragiles que j’avais aperçues.

Les trois baraques aux planches disjointes n’abritaient personne. Les familles qui vivaient là devaient être au travail dans la rizière. Je poursuivis ma route, la poussière du sol collant à mes chevilles humides. Quelques enjambées plus loin, à l’embranchement de deux sentiers de forêt, un panneau de bois gravé de caractères complexes me confirma mon voyage en classe affaires pour la Chine. Et au vu de la nature dense, des constructions sommaires et des étoffes grossières que je portais, ce n’était pas la Chine de la 5G.

Le bruit d’un ruisseau aiguilla mes pas. Sur la berge, deux jeunes hommes assis sur des pierres surveillaient leurs cannes à pêche. Je m’approchai doucement et tendis l’oreille.

— Ah Da, je m’ennuie. Quand courrons-nous à nouveau la région pour les beaux yeux de la princesse ?

— L’aventure et l’exercice me manquent aussi, petit frère. J’ai bien peur qu’on ne revoie plus la fille du roi Dragon ni les berges de la mer de l’Est avant longtemps.

Le roi Dragon, la mer de l’Est, les deux frères et la princesse, tous ces détails réveillèrent ma mémoire. Je me trouvais en plein conte traditionnel chinois, et celui de la jeune fille du roi Dragon et des deux pauvres frères Ah Da et Ah Er avait bercé mes nuits d’enfant. Sauf que dans mon vague souvenir, les deux frères tentaient de séduire la princesse dans la quête dangereuse d’une perle de lune, pas en pêchant la carpe. C’en était trop, il fallait que j’intervienne.

— Bonjour !

Le cri qui suivit dénotait que, soit la politesse les horrifiait, soit – et c’était plus vraisemblable – il ne rencontrait pas souvent des gens par ici.

— Oups, désolée ! J’aurais dû me signaler moins vivement.

— Qui… Qui es-tu ? bredouilla le plus vieux en reculant subrepticement.

— Alors, pour faire court, je suis une fille qui vient de loin. Je vous connais, car ma mère me lisait vos aventures, il y a des années. En rouvrant votre livre ce soir, je me suis pour ainsi dire invitée chez vous sans le vouloir.

— Invitée ? Mais co… comment ?

— Grand frère, calme-toi… Tu veux dire que t’es une lectrice ? C’est bien ça ?

— Oui, en quelque sorte. Je feuilletais le bouquin à la recherche de mes souvenirs et me voilà. Croyez bien que je suis aussi surprise que vous.

— Ça fait une éternité que personne ne s’est intéressé à notre histoire, poursuivit le plus jeune. Des tonnes de questions me brûlent les lèvres et tu ne sembles pas animée de mauvaises intentions. Voudrais-tu partager notre repas ?

— Avec plaisir. Je crois que nous avons beaucoup de choses à nous apprendre mutuellement.

Dans l’humble cabane, la bonne humeur avait remplacé la tension de mon apparition surprise. Sans doute trop heureux de tromper leur ennui, les frères mettaient beaucoup d’entrain à préparer le souper. Ah Da s’occupait de lancer le feu, tandis qu’Ah Er vidait la pêche du jour. Rapidement, le fumet du poisson grillé embauma l’air. De la porte ouverte, j’apercevais les premières étoiles de cette soirée printanière idyllique.

Sitôt servis, nous mangeâmes d’un bon appétit. Le bouillon de racines et les boulettes de riz gluant fourrées aux haricots qui accompagnaient le plat étaient aussi sublimes que dans mes fantasmes de Chine impériale.

Entre deux bouchées, je tentai de répondre à toutes leurs questions. Je racontai du mieux possible mes expériences de passages antérieures, ce monde créé à cinq et ses déséquilibres énigmatiques. Parallèlement, j’expliquai le déclin de la lecture dans notre civilisation, les livres qui étaient interdits et détruits, les rares qui étaient sauvés aussi.

Eux, de leur côté, me décrivirent comment, d’année en année, ils avaient été moins sollicités. Ils se souvenaient encore des périodes où ils vivaient à toute allure, rejouant les scènes sans compter et avec fougue. C’était toute leur vie depuis des siècles. Puis, cette vie s’était ralentie jusqu’à s’arrêter totalement. Les journées s’étiraient tristement dans le silence et la solitude. Plus de princesse, plus de roi, plus de villageois à sauver. Tous les personnages campaient chez soi, bloqués au premier chapitre. Grâce à moi, ils comprenaient enfin que ce n’était pas parce que leur histoire déplaisait, mais parce qu’on ne pouvait plus la lire. C’était une maigre consolation.

Le sommeil nous gagnant, Ah Er prépara un thé léger au jasmin qu’il versa dans trois tasses en fer blanc cabossées. Ah Da en profita pour dérouler des nattes de paille de riz au sol. Je m’assis sur celle qu’il avait placée au calme du fond de la cabane.

Le dos au mur de planches, les mains autour de la tasse fumante, je regardai les deux frères ranger les vestiges de notre repas de fête. Le thé bu doucement, je m’installai plus confortablement, posant la tête sur ma veste roulée en boule. Je glissais mes mains sous mon oreiller de fortune, quand mes doigts rencontrèrent un petit relief gênant, comme un petit objet dur sous ma couche.

À tâtons dans le noir d’encre qui mangeait le décor, je décoinçai entre deux planches des billes, une à une, reliées en chapelet. Un collier de plastique ! À peine eus-je le temps d’être surprise que je sombrai dans la nuit noire, gardant pour moi des questions brûlantes.

 

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