Sainte Rémi des Livres
C’
Je n’avais pas envie qu’il fasse beau aujourd’hui. Cobalt ne chercha pas à en savoir plus et me combla avec des nuages bas. D’un beau gris sombre et ponctué d’éclairs épileptiques, ce ciel, c’était moi en mieux, plus imagé que jamais. Neige ne put s’empêcher de faire tomber une pluie chaude. Des larmes. Pas pour sa pote, non, pour ses plantes chéries. Je vous jure !
Je m’assis au creux du grand arbre, au bord de la clairière. J’étais là sans y être. Je pouvais voir le plus beau des paysages d’automne à travers la porte taillée dans le tronc. Un frisson me parcourut. L’odeur de la terre mouillée, ce courant d’air tiède et les bruits étouffés des gouttes d’eau sur les feuilles mortes me ramenaient loin. Un dimanche plus doux que tous les autres, un matin où flottait l’odeur du café frais, où résonnaient des chants d’oiseaux lointains et les voix étouffées de ceux qui m’aimaient pensant que je dormais encore. Une pause avant le retour à la réalité grise.
J’avais connu en effet une maison sentant le thé au jasmin et la fraîcheur du linge propre. Un cocon de velours et de papier peint à fleur où j’avais plaisir à m’abriter pendant l’orage. Je pleurai comme le ciel.
Fauve passa timidement la tête dans ma cachette. Il s’assit à mes côtés et posa sa tête sur mon épaule. D’habitude, je fuyais plutôt les contacts, mais cette fois, vaincue, je me laissai faire. Je lui racontai sans savoir pourquoi… des souvenirs pas si marrants, des voyages rassurants et angoissants à la fois
8 , puis des visages qui ne devraient jamais s’effacer. Et pourtant… Ça ne tient pas à grand-chose, une vie, quand on y pense. Elle est posée sur la tranche à attendre de savoir de quel côté tomber.
La pluie cessa. Les passeurs/translitteurs/amis voulaient se dégourdir les jambes. Épuisée de pleurer, je revins parmi les vivants. Je suivis Neige et L’Écarlate dans les bois. Elles souhaitaient voir comment se portaient les petits daims nés récemment. Neige, la naturaliste, appréciait moyennement les blagues de Fauve sur nos prochains repas. La balade était joyeuse. Les branches humides craquaient sous nos pieds à un bon rythme. Les sous-bois sentaient la mousse, la terre mouillée. Pour un peu, les passeurs auraient retrouvé la campagne de leur enfance fantasmée.
Sur un geste de L’Écarlate, nous nous arrêtâmes sans chercher à comprendre. À l’affût comme un fox-terrier, elle tendait l’oreille. Un doigt sur la bouche, elle nous fit enfin signe d’avancer sans bruit. En écartant les bras, la Moïse rouge sépara doucement les feuillages devant notre nez. Dans la clairière ainsi dégagée, nous vîmes une scène de bonheur simple : deux faons entourant leur mère. Neige avait caché ses talents de graphiste animalier. Ce petit bout de femme avait de l’or dans les doigts. Elle ne pouvait pas dissimuler son émotion devant sa propre œuvre frémissante de vie.
Louchant en biais sur la face brouillonne de L’Écarlate, je sus immédiatement qu’elle ne partageait pas franchement sa joie.
— Pruine, Neige, désolée : qui engendre la vie engendre sa face noire.
— Hugh. Pour l’instant, c’est toi qui me désoles Grand Sachem, lui répondis-je un peu abruptement. Tu ne peux pas être optimiste deux minutes ? On dirait Cobalt.
Mais elle avait raison, la mort ne nous lâchait pas ; elle nous suivait même dans les rêves. Nous ne pouvions échapper à cette dualité : le bonheur s’accompagne fatalement de malheur.
Dans mes profondes réflexions, je sursautai. Une ombre vive et brûlante comme un coup de fouet me frôla. Je regardai mon bras. Une marque violacée apparut, puis mes yeux se voilèrent un instant. Je marmonnai dans ma barbe et levai la tête vers mes amis, pensant les attendrir d’une moue boudeuse dont j’avais le secret. Ou pas. Personne à côté de moi. J’entendis leurs voix assourdies et Neige qui pouffait de rire à deux buissons de là. Je les rejoignis encore vexée de leur manque d’intérêt. Je ne parvins qu’à faire fuir la famille de daims en trébuchant gracieusement.
De retour au camp, la discussion s’engagea sur ce que nous avions créé et ce que nous allions devoir gérer. La nature souveraine, les animaux rois n’avaient rien à craindre ici. L’Ideus était un temple. Or, malgré notre bonne volonté, la mort de chaque chose était inévitable jusqu’à preuve du contraire. Notre modèle majeur restait le monde d’où nous venions.
8. Autrement connus comme voyages « yo-yo », c’est-à-dire qui éloignent des problèmes… avant de vous les recoller comme il faut dans les dents dès le retour.
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