Sainte Rémi des Livres
B’
Un an après, je me souviens encore si clairement de tout.
Au début, il n’y avait rien. Ni joie ni peine. Rien. Puis, une porte s’était entrouverte au fond de nos têtes à la base du cou, faisant craquer les vertèbres. D’abord lentement, à force de travail, cette porte avait enfin laissé entrer le jour en plein, irradiant les recoins endormis, jusqu’à frapper un prisme usé de n’avoir jamais servi. Un projecteur intérieur, un cinéma personnel prenait enfin vie. Celui-ci, réveillé par la claque du rayon, avait éclaté en milliers de possibilités. Les désirs prenaient une autre dimension : la 3D intime.
D’ici, on voyait plus loin, une ligne taillée au laser découpait le sol. Un chemin neuf chargé de pensées profondes se dessinait à nos pieds. Par les mots, nous irions où nous le voudrions. Cette vérité était bien cachée ; nous avions dû nous en rendre compte seuls. Grâce à un livre.
Une fois passée cette lourde porte de l’inconscient se trouvaient des rêves en jachère – les nôtres et ceux des hommes du passé –, de grandes idées qu’on aurait pu voir s’élever avec trois bouts de ficelle. Ils ne demandaient qu’à être cultivés. Et des petits jardiniers aventureux avaient pris leurs noms de « passeurs » : Pruine, Cobalt, L’Écarlate, Neige et Fauve.
Nous passions au travers des pages. Ou plutôt nous « translittions »,
comme l’avait décrété Bastille 7. Nous voyagions sur le dos d’une idée, d’un sentiment, d’une bonne blague ou d’une chanson triste inspirés par les mots. Nous portions les espoirs de gamins délaissés, de petits vieux fatigués ou d’employés fonçant dans le mur. Nous transportions des rêves d’un point à un autre, entre un monde de béton et un autre de papier. Dans l’un, chaque chose était comptée ; dans l’autre, chaque chose était contée. Cela se jouait à quelques lettres et une grosse poignée de chiffres.
Les passeurs découvraient le bonheur de rendre leur vie peuplée de héros, de personnages farfelus ou de méchants vaincus pour une fois. Nous arrivions bien souvent le corps lourd, mais repartions toujours sur des semelles de vent.
Imaginez un espace rien qu’à vous. Une vaste plaine herbeuse bordée d’arbres sous le timide soleil de mai. Le souffle d’un vent du désert joue dans vos cheveux. Les doux chants d’oiseaux et les bruits discrets des vagues lointaines se couchent dans vos oreilles. L’angoisse quotidienne des choses à faire, à dire, à bien penser s’envole dans un souffle salé. Voilà le pays originel des passeurs. Voilà l’Ideus.
Nos parents étaient vieux jeu au pire, absents au mieux. Nous avions une chambre à nous, des téléphones ainsi qu’une bonne connexion s’il vous plaît. Nous apprenions toujours nos leçons, ce qui n’avait rien de surhumain. Nous avions des amis – au moins quatre, quoi. En gros, nous n’avions pas de problème particulier, mais nous étions chiants.
En revanche, je rêvassais souvent. Pour cela, je connaissais les angles morts afin de ne pas me faire repérer le nez en l’air par les caméras de vidéosurveillance de l’école. Gilles, lui, écrivait un journal en langage HTML pour éviter les fouineurs. Bastille se rêvait musicienne en déchiffrant les tableaux de son cours de compta où le chiffre 2 valait un mi et la virgule un bémol. Molly collectait patiemment chaque vieille étiquette ou carte postale telle une archéologue de signes cabalistiques du siècle dernier. Enfin, Milo observait la danse des fourmis en scrutant les caniveaux pour analyser les modes d’expression des animaux et ainsi aider sa sœur dans sa quête de sens. La marge était un terrain propice où chacun à sa manière ravivait un petit début de résistance.
Comme beaucoup de collégiens, bien que nous n’eussions souhaité pour rien au monde nous faire remarquer par les pions, là enfin, le « passage » nous offrait un truc vraiment grisant. Ce jardin secret suscitait certainement des papillons dans le ventre aux autres aussi. Quelle idée de vouloir lire ! Et des mensonges qui plus est ! Tout avait été fait pour préserver les enfants de l’imaginaire qui n’apportait que de la désillusion et de la futilité. Qui a besoin de connaître des gens déjà morts ou qui n’ont jamais existé ? Qui aime s’attrister devant la description de pays qu’il ne verra jamais en vrai ? Moi, je ne me le demande plus.
Mélange de petites appréhensions piquantes, nous apprendrions certainement à être plus à l’aise avec cette différence. Cacher une double vie n’est jamais simple, surtout pour aller s’enfiler un shoot spirituel. Oui, les jeunes taillaient la route. Un livre à la main, nous aurions pu faire pire. Comme disait Milo, nous « faisions seulement du bizarre ».
« Faire du bizarre », si cela n’a jamais tué personne, ce n’était pas non plus un jeu de gamin. Il fallait déjà en avoir l’étoffe. Sortir des larges avenues bordées de devantures chics. Oser traverser et pénétrer une ruelle sombre qui pouvait mener à une voie sans issue ou à une place noyée de soleil. Quitte ou double.
Nous formions un drôle de groupe hétéroclite ; un ghetto culturel à l’intérieur de la société, synonyme d’échappée belle. Étrangement, nous parlions de voyages littéraires assez librement. En fait, nous planifions nos sorties nocturnes comme on prévoit un week-end au camping.
— Hé, Gilles, ça te dit de faire de la tyrolienne cette nuit ?
— Si tu veux, mais pas au-dessus du ravin, hein, Rémi. La dernière fois, Milo a fini pendu par son slip.
— Rho, relaxe, ça prouve au moins qu’il a arrêté le string !
Quelquefois, ces conversations frisaient l’hôpital psy pour les oreilles non averties :
— Qu’est-ce que tu vas faire avec ton arbre centenaire ?
— Ben, je sais pas trop, je pensais le déplacer vers le couloir des ouragans pour vérifier la force du courant ascendant.
Normal quoi.
Au commencement, nous nous accordions une visite par mois, mais très vite, cela n’avait plus suffi à notre appétit, surtout dans ce supermarché du rêve ouvert à tous les désirs. L’été venu, les drogués de culture s’injectaient des lignes.
*
— APOLLONION. — Instrument à clavier surmonté d’un automate jouant de la flûte…
Énième voyage. L’Ideus était en pleine expansion. Les passeurs avaient trouvé leur place entre conformisme et délire. Un paradis.
Énième retour. En sortant la tête du sac, nous nous aperçûmes qu’il faisait plus froid dans l’appartement.
Molly soufflait les bougies pendant que Gilles nous mettait à la porte. Nous rentrâmes d’un bon pas sans nous dire un mot, à part « Salut ! » Nous n’étions pas des barbares tout de même.
Je dormis d’une traite, sans rêve. C’est le bruit strident du téléphone qui me sortit du lit. Il sonnait si rarement chez nous. Ma grand-mère était morte. Je raccrochai, fébrile. On s’est tous demandé un jour ce que ça faisait d’avoir vraiment mal. Rien.
Les jours suivants, je réfléchis beaucoup. J’avais perdu ma mamie, celle qui trouvait que je n’étais jamais assez couverte ou que je mangeais comme un moineau ; celle qui m’envoyait des petits mots tracés de sa main et qui ne s’aimait pas en photo. Je n’étais pas triste, mais terriblement creuse. Le soir venu, je lisais. Je n’avais trouvé que cela comme ligne de vie ténue.
Le seul revendeur de lecture n’était pourtant pas simple à dénicher. Il vivait planqué sous l’ancienne médiathèque transformée en musée de cire. Ce rat de bibliothèque sauvait les livres avant qu’ils ne servent à faire du feu sous les grands bacs de paraffine. Les gens ne l’aimaient pas beaucoup. Il traînait souvent à la sortie des écoles ; c’est là d’ailleurs que je l’avais rencontré la première fois. Les parents le regardaient toujours comme un étranger, un voleur. Plutôt marrant quand on sait qu’il voulait surtout donner. Lui avouait facilement que les gamins restaient sa clientèle fétiche, parce qu’ils n’avaient pas peur de l’inconnu sans raison.
Sous ma couette avec une lampe de poche, je fuyais lâchement grâce à ces œuvres stupéfiantes. Je lisais, essoufflée, tendue vers l’avant, courant d’une phrase à l’autre. Les mots des auteurs écrasaient les miens de leur poids utile. Les nobles sentiments, les grandes histoires intemporelles valaient plus que mon petit manque égoïste. Je ne la reverrais plus.
Mon père s’étant transformé en espace insécable depuis longtemps, on ne peut pas dire qu’il avait particulièrement réagi face à la disparition de sa belle-mère. Les trous de mémoire ne s’émeuvent pas facilement. Quand je parlais à ma main, c’était plus efficace. J’étais seule ici, maintenant.
7. Avoue, ça claque, non ?
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