Sainte Rémi des Livres
E
Imaginez un cadran de montre mécanique au centre duquel se trouve un cadran plus petit. Cette montre possède un grand avantage : les aiguilles respectives de ses deux cadrans sont en décalage constant. C’est le temps du rêve. Pendant ce sursis, la réflexion, la fantaisie, le vague à l’âme emménagent en légèreté. Ces idées se nichent dans ce repli de la conscience sans peser sur notre vie tangible. Elles sont pourtant utiles à notre équilibre, ces petites sensations de liberté qui rendent le quotidien supportable.
Clang ! Je ne veux pas que les cadrans de mes deux vies s’affrontent. Clang ! Je ne veux pas que les rêves soient limités, circonscrits, amoindris. Et je ne veux pas continuer à enfiler les adjectifs comme des perles.
— Allô, Bastille ? C’est Rémi. Tu fais un truc ce soir ?
— Ben, en théorie, je dois garder ma petite sœur. Ceci dit, ça fait un bail qu’elle se garde toute seule. Alors ? On fait quoi ?
— En fait, on va rendre visite à quelqu’un…
Une heure plus tard – le temps de parlementer avec sa sœur pour qu’elle ferme sa grande bouche, j’imagine –, Bastille m’attendait en bas, comme souvent finalement. Sans explication, je l’entraînai vers le musée.
— Wooo, madame lit des livres, alors maintenant madame va au musée. Madame fréquente les vernissages aussi ?
— Bastille, vu que tu sembles beurrée, je te ferais remarquer qu’il fait nuit. Donc, ça peut paraître insolite, mais l’expo est fermée.
— Heureusement en même temps. La seule fois que j’y suis allée, c’était avec ma classe de sixième. On s’est fait tellement ch…
— Ta vie est formidable, ma poule. Mais on est là pour voir ce qui se passe dessous. Ça sera toujours mieux que dedans depuis qu’il sert aux représentations de scènes militaires en cire, le délire. Manquerait plus qu’on fasse pareil avec des vedettes de cinéma… Franchement, ça intéresserait qui ?
Après avoir fait le tour de l’imposant bâtiment – fleuron du renouveau de l’architecture totalitaire, soit dit en passant ! –, nous tombâmes sur une petite porte rouillée à l’arrière. C’était tellement cliché, façon « entrée secrète », que je n’hésitai pas un instant. J’entrai suivie de mon amie, moins emballée, elle. Nous n’avions pas fait deux pas que la lumière s’alluma soudain. Puis, une voix monta :
— Si vous venez pour m’arrêter, je suis absent.
— En tout cas, il ne se cache pas pour excès d’humour, se risqua Bastille.
— Monsieur ? Je suis une élève de…
— C’est pour une réclamation ? Parce que je ne suis pas là non plus !
— Non, non, retentai-je, je suis avec une copine et on aurait besoin d’aide.
— Ah bon, on a besoin d’aide ? s’étonna la toujours vive Bastille.
— T’as déjà oublié que notre « aventure » disparaît petit à petit ! répondis-je sèchement.
— Chut, les filles, pas de ça chez moi ! Descendez l’escalier devant vous.
J’attrapai mon amie par la manche pour éviter plus de discussion inutile et nous descendîmes les marches en fer. Grincement et ampoule vacillante à l’appui, on se serait cru dans un roman d’épouvante. En bas, c’était davantage un roman d’espionnage avec cette cave aux murs de parpaings habillés d’étagères métalliques couvertes de documents en tout genre. Quand le maître des lieux apparut enfin, nous nous retrouvâmes carrément dans un roman fantastique. Ses lunettes étaient pourvues de plusieurs lentilles articulées qui lui faisaient une tête de cinglé. Sa barbe de trois jours n’arrangeait rien.
— Salut à vous, jeunes visiteuses, moi c’est Sven. Pour couper court à toute question gênante, c’est d’origine scandinave. On se connaît, non ? T’es à l’école David Guetta, hein ? embraya-t-il en me serrant la main.
— Oui, dis-je timidement, je suis une lectrice convertie depuis peu. Je vous remercie d’ailleurs pour les livres que vous distribuez. Grâce à vous, j…
— Moi, c’est Bastille, et cette cruche qui raconte sa vie, c’est Rémi, me rattrapa ma copine en serrant la main à notre hôte sans plus de cérémonie. C’est génial ici ! C’est à vous tout ça ?
— Malheureusement non. Disons que je suis moi-même un visiteur qui n’a jamais réussi à partir. Donc, vous êtes des… lectrices ? Vous me faites plaisir. La plupart du temps, j’ai l’impression que je ne sers pas à grand-chose dans ma cave.
— Hum. Pour être tout à fait franche, LE livre qui a tout changé pour nous ne vient pas d’ici.
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