Soumise

Christine Orban · Chapitre 9 sur 60

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Soumise

L’enfance en cachette

 

 

Une enfance sacrifiée ? Non, parce qu’elle est une enfance heureuse.

Même si Blaise ne joue pas. Il ne se mêle pas aux autres garçons de son âge.

Il n’a ni couru, ni galopé, il n’a pas chassé, il n’a pas grimpé aux arbres. Sa

santé fragile lui interdit les sports violents. Plus robuste, aurait-il été moins

savant ? Jacqueline est une enfant plus turbulente que Blaise, elle aime

déclamer, jouer au théâtre mais aussi à la poupée, longtemps, jusqu’à l’âge

de quinze ans, sans que personne s’en inquiète… C’est ainsi qu’elle volait à

l’étude le temps de bercer le bébé qu’elle n’aurait jamais. Quand elle repose

la poupée dans le berceau, c’est pour écrire des vers qui intrigueront

Richelieu et Corneille.

Tel n’est pas le seul paradoxe de cette future sainte.

Après le dîner, les enfants Pascal écoutent leur père. Gilberte et Blaise se

tiennent sur des chaises, Jacqueline préfère s’asseoir à leurs pieds, les

jambes dissimulées sous sa longue robe noire, le menton posé sur ses

genoux. Quand le père développe un problème de mathématiques, les filles

écoutent, sans avoir les clefs nécessaires pour comprendre. Mais elles sont

intriguées par la relation entre ce père et ce fils, le bonheur d’un professeur

dépassé par son élève. Blaise prend la parole, il emploie des mots à la fois

inconnus d’elles et lumineux. Les yeux du père trahissent son admiration.

Gilberte et Jacqueline sont heureuses dans cette famille simple et unie.

Tous les soirs sous leur toit, au coin du feu, il se produit quelque chose

d’immense. Blaise évoque la géométrie projective et le livre qu’il

commence à écrire, l’Essay pour les coniques. Sous ces mots étranges et

nouveaux, Jacqueline devine que le raisonnement est tout-puissant, qu’il

mène toujours quelque part et qu’il suffit d’être attentif et de chercher à

comprendre.

Après les démonstrations de Blaise, le père demande à Jacqueline de

réciter des poèmes. Gilberte, livre à la main, vérifie que sa petite sœur ne se

trompe pas. Mais non, elle ne se trompe jamais : sa mémoire étonne tout le

monde. Entre les vers de Du Bellay et de Ronsard, elle glisse ses créations.

Elle connaît les règles de composition d’une stance ou d’un sonnet et sait

mêler l’émotion à la rigueur des constructions.

Blaise et Jacqueline ne sont pas des enfants comme les autres. Blaise est

déjà reconnu à l’Académie des sciences, Jacqueline le sera bientôt auprès

des puissants du royaume.

À l’ombre d’un frère savant et d’un siècle qui se veut « Grand » mais qui

ignore les femmes, Jacqueline joue son rôle. Elle se bat pour exister à côté

de Blaise, pour ne pas être écrasée par son époque.

Blaise et Jacqueline se ressemblent, ils partagent cette rigueur qui peut

paraître antinomique avec leur tempérament de feu. Le même sang coule

dans leurs veines. Victor Cousin, infatigable admirateur de Jacqueline,

écrit : « Elle avait quelque chose de la trempe du génie de Pascal, sa

naïveté, sa vivacité, sa finesse, sa gravité, son énergie (…). L’extrême

facilité de Jacqueline à tout mettre en vers, et à improviser sans cesse des

sonnets, des quatrains, des stances de toute espèce (…). Jacqueline avait

reçu du ciel l’inspiration et la puissance poétique. »

Pour Jean Mesnard, les poésies de Jacqueline « les moins inspirées » ont

au moins le mérite de manifester « une grande aisance dans le maniement

d’un langage poétique ». François Mauriac voit les choses plus sévèrement en ce qui concerne la poésie, mais consacre un livre à « la personne que

Pascal aimait le plus au monde ». Comment les séparer ? Ils sont imbriqués.

Loin de lui reconnaître le talent de poétesse que lui accorde Victor Cousin,

Mauriac, qui a la dent dure, convient que Jacqueline montera aussi haut que

Blaise : « Elle faisait (outre des vers) cent autres jolies choses, comme des

billets qu’elle écrivait à ses compagnes, les plus jolis du monde. Elle avait

des reparties les plus justes que l’on eût pu souhaiter. Cependant, tout cela

ne diminuait rien de la gaîté de son humeur, et elle jouait avec les autres de

tout son cœur… » Une enfant admirable mais, ajoute Mauriac, « une enfant

orgueilleuse ».

L’orgueil, n’était-ce pas l’unique façon pour une petite sœur de ne pas se

laisser engloutir par un frère génial ? Blaise lui racontait ses entretiens avec

des savants, avec ces hommes plus âgés, plus éminents que lui, qui le

traitaient comme s’il était l’un des leurs. Répondre à une invitation d’Anne

d’Autriche serait une occasion d’être admirée par Blaise. Elle aussi aurait

des choses extraordinaires à lui raconter. Accepter un rendez-vous au-

dessus de sa condition, un rendez-vous intimidant, c’était refuser le sort fait

aux femmes et honorer ce père qui avait voulu instruire ses filles. Mais ne

serait-ce pas aussi une vanité ?

Il ne s’agit pas de cela pour Jacqueline, mais d’un passage. Elle se rendra

au palais comme Blaise se rend à l’Académie, pour briller à ses yeux.

Question d’équilibre. Elle se reprochera ces mondanités plus tard. Sans

plus. De toute façon, si elle s’était enorgueillie de cette invitation, Pascal

l’aurait remise à sa place à son tour. L’un et l’autre sont vigilants. Que la

petite sœur prenne garde à ce monde où l’« on n’aime personne que pour

ses qualités empruntées ». Blaise se méfie des rois qui créent des honneurs,

ces « savonnettes à vilains », pour mieux régner sur les courtisans.

Jacqueline ne vise à conquérir aucun poste, simplement l’estime de son

frère. Elle n’a pas besoin de ses mises en garde. Elle sait où elle met les

pieds, ses réticences en sont la preuve. Blaise et Jacqueline sont faits de la même chair. « Les femmes sentent de la même façon que les hommes. »

Jacqueline a devancé Virginia Woolf.

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