Soumise
L’enfance en cachette
Une enfance sacrifiée ? Non, parce qu’elle est une enfance heureuse.
Même si Blaise ne joue pas. Il ne se mêle pas aux autres garçons de son âge.
Il n’a ni couru, ni galopé, il n’a pas chassé, il n’a pas grimpé aux arbres. Sa
santé fragile lui interdit les sports violents. Plus robuste, aurait-il été moins
savant ? Jacqueline est une enfant plus turbulente que Blaise, elle aime
déclamer, jouer au théâtre mais aussi à la poupée, longtemps, jusqu’à l’âge
de quinze ans, sans que personne s’en inquiète… C’est ainsi qu’elle volait à
l’étude le temps de bercer le bébé qu’elle n’aurait jamais. Quand elle repose
la poupée dans le berceau, c’est pour écrire des vers qui intrigueront
Richelieu et Corneille.
Tel n’est pas le seul paradoxe de cette future sainte.
Après le dîner, les enfants Pascal écoutent leur père. Gilberte et Blaise se
tiennent sur des chaises, Jacqueline préfère s’asseoir à leurs pieds, les
jambes dissimulées sous sa longue robe noire, le menton posé sur ses
genoux. Quand le père développe un problème de mathématiques, les filles
écoutent, sans avoir les clefs nécessaires pour comprendre. Mais elles sont
intriguées par la relation entre ce père et ce fils, le bonheur d’un professeur
dépassé par son élève. Blaise prend la parole, il emploie des mots à la fois
inconnus d’elles et lumineux. Les yeux du père trahissent son admiration.
Gilberte et Jacqueline sont heureuses dans cette famille simple et unie.
Tous les soirs sous leur toit, au coin du feu, il se produit quelque chose
d’immense. Blaise évoque la géométrie projective et le livre qu’il
commence à écrire, l’Essay pour les coniques. Sous ces mots étranges et
nouveaux, Jacqueline devine que le raisonnement est tout-puissant, qu’il
mène toujours quelque part et qu’il suffit d’être attentif et de chercher à
comprendre.
Après les démonstrations de Blaise, le père demande à Jacqueline de
réciter des poèmes. Gilberte, livre à la main, vérifie que sa petite sœur ne se
trompe pas. Mais non, elle ne se trompe jamais : sa mémoire étonne tout le
monde. Entre les vers de Du Bellay et de Ronsard, elle glisse ses créations.
Elle connaît les règles de composition d’une stance ou d’un sonnet et sait
mêler l’émotion à la rigueur des constructions.
Blaise et Jacqueline ne sont pas des enfants comme les autres. Blaise est
déjà reconnu à l’Académie des sciences, Jacqueline le sera bientôt auprès
des puissants du royaume.
À l’ombre d’un frère savant et d’un siècle qui se veut « Grand » mais qui
ignore les femmes, Jacqueline joue son rôle. Elle se bat pour exister à côté
de Blaise, pour ne pas être écrasée par son époque.
Blaise et Jacqueline se ressemblent, ils partagent cette rigueur qui peut
paraître antinomique avec leur tempérament de feu. Le même sang coule
dans leurs veines. Victor Cousin, infatigable admirateur de Jacqueline,
écrit : « Elle avait quelque chose de la trempe du génie de Pascal, sa
naïveté, sa vivacité, sa finesse, sa gravité, son énergie (…). L’extrême
facilité de Jacqueline à tout mettre en vers, et à improviser sans cesse des
sonnets, des quatrains, des stances de toute espèce (…). Jacqueline avait
reçu du ciel l’inspiration et la puissance poétique. »
Pour Jean Mesnard, les poésies de Jacqueline « les moins inspirées » ont
au moins le mérite de manifester « une grande aisance dans le maniement
d’un langage poétique ». François Mauriac voit les choses plus sévèrement en ce qui concerne la poésie, mais consacre un livre à « la personne que
Pascal aimait le plus au monde ». Comment les séparer ? Ils sont imbriqués.
Loin de lui reconnaître le talent de poétesse que lui accorde Victor Cousin,
Mauriac, qui a la dent dure, convient que Jacqueline montera aussi haut que
Blaise : « Elle faisait (outre des vers) cent autres jolies choses, comme des
billets qu’elle écrivait à ses compagnes, les plus jolis du monde. Elle avait
des reparties les plus justes que l’on eût pu souhaiter. Cependant, tout cela
ne diminuait rien de la gaîté de son humeur, et elle jouait avec les autres de
tout son cœur… » Une enfant admirable mais, ajoute Mauriac, « une enfant
orgueilleuse ».
L’orgueil, n’était-ce pas l’unique façon pour une petite sœur de ne pas se
laisser engloutir par un frère génial ? Blaise lui racontait ses entretiens avec
des savants, avec ces hommes plus âgés, plus éminents que lui, qui le
traitaient comme s’il était l’un des leurs. Répondre à une invitation d’Anne
d’Autriche serait une occasion d’être admirée par Blaise. Elle aussi aurait
des choses extraordinaires à lui raconter. Accepter un rendez-vous au-
dessus de sa condition, un rendez-vous intimidant, c’était refuser le sort fait
aux femmes et honorer ce père qui avait voulu instruire ses filles. Mais ne
serait-ce pas aussi une vanité ?
Il ne s’agit pas de cela pour Jacqueline, mais d’un passage. Elle se rendra
au palais comme Blaise se rend à l’Académie, pour briller à ses yeux.
Question d’équilibre. Elle se reprochera ces mondanités plus tard. Sans
plus. De toute façon, si elle s’était enorgueillie de cette invitation, Pascal
l’aurait remise à sa place à son tour. L’un et l’autre sont vigilants. Que la
petite sœur prenne garde à ce monde où l’« on n’aime personne que pour
ses qualités empruntées ». Blaise se méfie des rois qui créent des honneurs,
ces « savonnettes à vilains », pour mieux régner sur les courtisans.
Jacqueline ne vise à conquérir aucun poste, simplement l’estime de son
frère. Elle n’a pas besoin de ses mises en garde. Elle sait où elle met les
pieds, ses réticences en sont la preuve. Blaise et Jacqueline sont faits de la même chair. « Les femmes sentent de la même façon que les hommes. »
Jacqueline a devancé Virginia Woolf.
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