Soumise

Christine Orban · Chapitre 54 sur 60

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Soumise

La fin de Jacqueline

 

 

Les prières de Jacqueline ne l’empêchent pas de craindre les

persécutions. Son monde est sur le point de s’effondrer, tout ce qu’elle a

voulu va disparaître. Angélique, qu’elle considérait comme sa mère,

mourra, les sœurs seront expulsées, les jansénistes subiront les foudres du

roi, et même du pape. Louis XIV menacera de raser l’abbaye. Il le fera plus

tard, et le pape, à sa demande, condamnera le jansénisme en 1713 par la

bulle Unigenitus. Jacqueline se morfond. Sa douleur est plus forte que celle

occasionnée par toutes les privations de nourriture et de couvertures qu’elle

s’est infligées. Elle a abandonné son frère pour assister à ce saccage.

Les jésuites calomnient les sœurs de Port-Royal, et Jacqueline n’est pas

épargnée. Blaise vole à leur secours d’un « vous me faites pitié, mes

pères ». Blaise bataille, Jacqueline sombre dans le désespoir.

Les pensionnaires et les novices de Port-Royal, appelées à signer le

Formulaire, cet instrument de lutte contre le jansénisme, sont affolées. La

menace d’expulsion va être mise à exécution. Signer, c’est trahir. Trahir,

pour Jacqueline, c’est mourir. La vie de Jacqueline, cette tragédie

cornélienne, joue son dernier acte.

Angélique quitte l’abbaye des Champs pour rentrer à Paris. Les jésuites,

soutenus par Rome et par le roi, ont le dessus. Pour les jansénistes, la grâce

du salut serait accordée par Dieu aux hommes indépendamment de leurs mérites, niant ainsi la liberté humaine au profit d’une prédestination divine,

position insupportable pour les jésuites.

Des prières publiques et particulières sont instituées. Les religieuses font

une neuvaine de procession, pieds nus dans le cloître alors que l’orage

tonne, ce 10 mai 1661. Mère Angélique, malgré son âge, veut porter la

croix, combattre les « furibonds », ces « mouches » devant Dieu. Mais voilà

qu’elle se trouve mal et s’effondre sur le parvis. On la porte jusqu’à sa

chambre, sa dernière demeure, elle ne pourra pas signer le Formulaire. Elle

meurt le 6 août 1661, deux mois avant Jacqueline. Son corps est enterré

sous les dalles au cœur du monastère. Elle a soixante-dix ans, et soixante-

deux ans de vie monastique.

La petite Jacqueline est orpheline. Elle garde sur elle une des lettres de

consolation qu’Angélique lui avait écrites : « Je prends part à votre

douleur… » Les moniales devaient faire un usage modéré de l’écriture,

selon le règlement du couvent, mais les saintes vierges s’accordaient

quelques exceptions. Jacqueline sait qu’une lettre est un objet profane, elle

ne devrait pas s’y attacher, mais cette marque d’affection, en ces moments

si difficiles, lui est indispensable.

Jacqueline est seule maintenant. Son rêve de former une famille à

l’abbaye, d’avoir son frère auprès d’elle, comme Angélique avait eu

Antoine, n’a pas été possible. Elle est anéantie. Frappée d’acédie. Elle se

replie sur elle-même, néglige, à force de mal à l’âme, la pénitence et la

lecture spirituelle. Antoine Arnauld est parti. Singlin s’est réfugié chez la

duchesse de Longueville à Paris ; il a fui sans signer. Et elle, Jacqueline la

soumise, se soumet encore, cette fois à la volonté du pape et de l’Église. Le

22 août, elle est convoquée par le remplaçant de Singlin. Elle sait ce qui

l’attend : le nouveau directeur va l’interroger et lui demander de signer le

formulaire du pape Alexandre VII qui, dans la continuité de ses

prédécesseurs, réitère la condamnation du jansénisme. Jacqueline la

soumise, à son corps défendant, signe et manque à sa vérité.

Le 8 juin 1661, Blaise a rédigé un texte sur le sens à donner à l’accord

entre Port-Royal et les autorités ecclésiastiques de Paris. « Jacqueline

n’accepte pas cette solution où elle voit une compromission digne de la

casuistique la plus laxiste. » Et pourtant, elle a signé. Pourquoi ? Parce que

Louis XIV a recours à la caution du pape Alexandre VII ? parce que le refus

de signer serait une protestation contre les abus de pouvoir imputés à

l’autorité royale et papale ?

Sa vie persiste à se dérouler comme une tragédie. Jacqueline a manqué à

sa vérité, cette vérité qu’Angélique lui avait enseignée. Elle est au comble

de la souffrance. Elle voudrait mourir.

Désespérée par la conviction d’avoir trahi sa foi, elle s’éteint à Port-

Royal des Champs, dans les bras de Gilberte, le 4 octobre 1661. On ne sait

pas quel mal l’emporte. Peut-être d’avoir signé trois mois auparavant.

Jacqueline a obéi. Jacqueline s’est soumise à ce que l’on exigeait d’elle.

« C’est ainsi que l’on meurt à Port-Royal. Aucun geste, aucun cri, aucune

plainte ; des larmes tout intérieures ; mais le cœur se brise, et par la fissure

intime, la vie s’écoule avec les pleurs. »

Il lui reste encore à franchir le passage d’un monde dans l’autre. Avant de

disparaître, la soumise se rebelle, elle écrit à Antoine Arnauld : « Je sais

bien que ce n’est pas à des filles de défendre la vérité, cette bataille revient

aux papes et aux évêques. Mais c’est à nous de mourir pour la vérité. » Sa

lettre sera publiée par Antoine Arnauld dans l’Apologie pour les religieuses

de Port-Royal, expurgée – bien sûr – de la comparaison entre le courage des

filles et celui des évêques : « Puisque les évêques ont des courages de filles,

les filles doivent avoir des courages d’évêques. »

La petite Pascal laisse échapper sa colère, elle s’emporte contre le siècle,

contre l’impuissance des femmes, la couardise des évêques. Elle se bat avec

ses mots, avec son sang qui s’enflamme, avec son cœur qui cogne contre sa

poitrine.

Le Grand Siècle a pesé sur sa destinée. Elle y a laissé son talent.

Les sœurs des grands hommes, « quand elles sont égales, sont plutôt

supérieures à leur frère illustre. Elles se retrouvent meilleures. Ce sont

comme des exemplaires de famille, des doubles du même cœur, qui se sont

conservés sans aucune tache au sein du foyer, ou dans l’intérieur du

sanctuaire », écrit Sainte-Beuve dans Port-Royal.

Jacqueline n’était pas supérieure à Blaise, mais qui sait si, nées à un autre

siècle, la sœur de Shakespeare et celle de Pascal n’auraient pas égalé leur

frère ?

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