Soumise
La fin de Jacqueline
Les prières de Jacqueline ne l’empêchent pas de craindre les
persécutions. Son monde est sur le point de s’effondrer, tout ce qu’elle a
voulu va disparaître. Angélique, qu’elle considérait comme sa mère,
mourra, les sœurs seront expulsées, les jansénistes subiront les foudres du
roi, et même du pape. Louis XIV menacera de raser l’abbaye. Il le fera plus
tard, et le pape, à sa demande, condamnera le jansénisme en 1713 par la
bulle Unigenitus. Jacqueline se morfond. Sa douleur est plus forte que celle
occasionnée par toutes les privations de nourriture et de couvertures qu’elle
s’est infligées. Elle a abandonné son frère pour assister à ce saccage.
Les jésuites calomnient les sœurs de Port-Royal, et Jacqueline n’est pas
épargnée. Blaise vole à leur secours d’un « vous me faites pitié, mes
pères ». Blaise bataille, Jacqueline sombre dans le désespoir.
Les pensionnaires et les novices de Port-Royal, appelées à signer le
Formulaire, cet instrument de lutte contre le jansénisme, sont affolées. La
menace d’expulsion va être mise à exécution. Signer, c’est trahir. Trahir,
pour Jacqueline, c’est mourir. La vie de Jacqueline, cette tragédie
cornélienne, joue son dernier acte.
Angélique quitte l’abbaye des Champs pour rentrer à Paris. Les jésuites,
soutenus par Rome et par le roi, ont le dessus. Pour les jansénistes, la grâce
du salut serait accordée par Dieu aux hommes indépendamment de leurs mérites, niant ainsi la liberté humaine au profit d’une prédestination divine,
position insupportable pour les jésuites.
Des prières publiques et particulières sont instituées. Les religieuses font
une neuvaine de procession, pieds nus dans le cloître alors que l’orage
tonne, ce 10 mai 1661. Mère Angélique, malgré son âge, veut porter la
croix, combattre les « furibonds », ces « mouches » devant Dieu. Mais voilà
qu’elle se trouve mal et s’effondre sur le parvis. On la porte jusqu’à sa
chambre, sa dernière demeure, elle ne pourra pas signer le Formulaire. Elle
meurt le 6 août 1661, deux mois avant Jacqueline. Son corps est enterré
sous les dalles au cœur du monastère. Elle a soixante-dix ans, et soixante-
deux ans de vie monastique.
La petite Jacqueline est orpheline. Elle garde sur elle une des lettres de
consolation qu’Angélique lui avait écrites : « Je prends part à votre
douleur… » Les moniales devaient faire un usage modéré de l’écriture,
selon le règlement du couvent, mais les saintes vierges s’accordaient
quelques exceptions. Jacqueline sait qu’une lettre est un objet profane, elle
ne devrait pas s’y attacher, mais cette marque d’affection, en ces moments
si difficiles, lui est indispensable.
Jacqueline est seule maintenant. Son rêve de former une famille à
l’abbaye, d’avoir son frère auprès d’elle, comme Angélique avait eu
Antoine, n’a pas été possible. Elle est anéantie. Frappée d’acédie. Elle se
replie sur elle-même, néglige, à force de mal à l’âme, la pénitence et la
lecture spirituelle. Antoine Arnauld est parti. Singlin s’est réfugié chez la
duchesse de Longueville à Paris ; il a fui sans signer. Et elle, Jacqueline la
soumise, se soumet encore, cette fois à la volonté du pape et de l’Église. Le
22 août, elle est convoquée par le remplaçant de Singlin. Elle sait ce qui
l’attend : le nouveau directeur va l’interroger et lui demander de signer le
formulaire du pape Alexandre VII qui, dans la continuité de ses
prédécesseurs, réitère la condamnation du jansénisme. Jacqueline la
soumise, à son corps défendant, signe et manque à sa vérité.
Le 8 juin 1661, Blaise a rédigé un texte sur le sens à donner à l’accord
entre Port-Royal et les autorités ecclésiastiques de Paris. « Jacqueline
n’accepte pas cette solution où elle voit une compromission digne de la
casuistique la plus laxiste. » Et pourtant, elle a signé. Pourquoi ? Parce que
Louis XIV a recours à la caution du pape Alexandre VII ? parce que le refus
de signer serait une protestation contre les abus de pouvoir imputés à
l’autorité royale et papale ?
Sa vie persiste à se dérouler comme une tragédie. Jacqueline a manqué à
sa vérité, cette vérité qu’Angélique lui avait enseignée. Elle est au comble
de la souffrance. Elle voudrait mourir.
Désespérée par la conviction d’avoir trahi sa foi, elle s’éteint à Port-
Royal des Champs, dans les bras de Gilberte, le 4 octobre 1661. On ne sait
pas quel mal l’emporte. Peut-être d’avoir signé trois mois auparavant.
Jacqueline a obéi. Jacqueline s’est soumise à ce que l’on exigeait d’elle.
« C’est ainsi que l’on meurt à Port-Royal. Aucun geste, aucun cri, aucune
plainte ; des larmes tout intérieures ; mais le cœur se brise, et par la fissure
intime, la vie s’écoule avec les pleurs. »
Il lui reste encore à franchir le passage d’un monde dans l’autre. Avant de
disparaître, la soumise se rebelle, elle écrit à Antoine Arnauld : « Je sais
bien que ce n’est pas à des filles de défendre la vérité, cette bataille revient
aux papes et aux évêques. Mais c’est à nous de mourir pour la vérité. » Sa
lettre sera publiée par Antoine Arnauld dans l’Apologie pour les religieuses
de Port-Royal, expurgée – bien sûr – de la comparaison entre le courage des
filles et celui des évêques : « Puisque les évêques ont des courages de filles,
les filles doivent avoir des courages d’évêques. »
La petite Pascal laisse échapper sa colère, elle s’emporte contre le siècle,
contre l’impuissance des femmes, la couardise des évêques. Elle se bat avec
ses mots, avec son sang qui s’enflamme, avec son cœur qui cogne contre sa
poitrine.
Le Grand Siècle a pesé sur sa destinée. Elle y a laissé son talent.
Les sœurs des grands hommes, « quand elles sont égales, sont plutôt
supérieures à leur frère illustre. Elles se retrouvent meilleures. Ce sont
comme des exemplaires de famille, des doubles du même cœur, qui se sont
conservés sans aucune tache au sein du foyer, ou dans l’intérieur du
sanctuaire », écrit Sainte-Beuve dans Port-Royal.
Jacqueline n’était pas supérieure à Blaise, mais qui sait si, nées à un autre
siècle, la sœur de Shakespeare et celle de Pascal n’auraient pas égalé leur
frère ?
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