Soumise

Christine Orban · Chapitre 13 sur 60

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Soumise

La reine

 

Les portes du cabinet royal s’ouvrent. La reine apparaît, imposante, parce

qu’elle est grosse et que sa robe constellée de pierres jaunes scintille comme

un soleil. Plusieurs dames composent sa suite. À ses côtés, son amie

Madame de Rohan – devenue Madame de Chevreuse –, surintendante de la

maison de la reine, considérée comme nuisible par Richelieu et responsable,

selon le roi, des décolletés de la reine qui séduisirent le duc de

Buckingham ; Madame de Motteville, femme de chambre et confidente, que

la disgrâce du Cardinal ne tardera pas à renvoyer dans sa province natale.

Elles encadrent la reine. Une dizaine de dames se tiennent derrière, à

distance de traîne. Voilà le tableau.

La reine murmure quelques mots à la surintendante, telle Chimène à sa

gouvernante. Mais elle ne cherche pas refuge auprès d’elle. L’acte I du Cid

semble s’ouvrir devant leurs yeux, mais la nouvelle héroïne n’est pas en

plein désarroi, elle porte le futur roi.

Jacqueline est aux premières loges. Cheveux blonds bouclés formant le

fameux casque doré décrit par Madame de Morangis, l’actrice principale

s’avance, suivie à pas mesurés par les dames de sa cour habillées d’amples

robes taillées dans de riches étoffes, les cheveux relevés en nattes.

Les rois ne sont jamais seuls et sont enviés – à tort – pour cela. Elle qui

aime le silence de sa chambre se demande comment cette femme peut vivre en éternelle compagnie ; Madame de Morangis lui a expliqué que dès son

réveil une cohorte de dames l’aident à choisir les robes de la journée et la

suivent jusqu’à sa toilette. C’est cette compagnie incessante que les

hommes envient ?

Lectrices et conseillers-secrétaires lisent et écrivent pour elle, lui ôtent le

plaisir merveilleux de prendre le temps de s’imprégner d’un texte. Blaise

pense qu’un roi sans divertissement est réduit à sa condition d’être humain

et doit se sentir aussi misérable, s’il s’ennuie, que le commun des mortels.

Misérable… Blaise a-t-il déjà rencontré un roi ?

Le moment est venu d’oublier les conversations avec son frère et

d’effectuer la révérence fraîchement apprise. Basse, très basse, « en

habile », comme dit Blaise, en honorant la royauté « non par la pensée du

peuple qui s’incline devant les personnes de grande naissance », mais en

demeurant lucide, comme l’habile de Blaise grâce à la « la pensée de

derrière ». L’habile dissocie l’homme et la fonction, l’être et l’apparence. Il

n’est pas dupe, mais il joue le jeu de la société.

Jacqueline se penche en avant, s’applique selon les instructions de

Madame de Morangis ; il faut se baisser sans s’abaisser, disait-elle, sans

affectation, sans posture extravagante. La révérence ne doit être ni courte ni

précipitée, mais basse et grave. Sur les lèvres de Jacqueline se dessine un

sourire, elle pense à son frère et se moque d’elle-même.

La reine observe avec une curiosité amusée la petite fille dissipée. À mi-

voix, avec délicatesse et bienveillance, elle la prie en français, mais avec un

fort accent espagnol, d’improviser un poème. Jacqueline a oublié le sonnet

qu’elle avait préparé, trop impressionnée d’être en face de la mère d’un

futur roi ; elle se lance dans une « Épigramme sur le mouvement que la

reine a senti de son enfant », les mots lui viennent naturellement :

 

Cet indicible enfant d’un indicible père

Déjà nous fait tout espérer

Quoiqu’il soit encore au ventre de sa mère,

Il se fait craindre et désirer,

il sera plus vaillant que le dieu de la Guerre

Puisqu’avant que son œil ait vu le firmament,

S’il remue un peu seulement,

C’est à nos ennemis un tremblement sur terre.

 

L’« indicible enfant », « plus vaillant que le dieu de la Guerre », sera

Louis XIV.

La reine espère un fils. Jacqueline prend le risque de se tromper et

prononce ces mots avec l’assurance d’une voyante. L’époque aimait les

devins. Catherine de Médicis, lointaine cousine de Marie de Médicis, la

veuve d’Henri IV, voyait le monde à travers les prédictions de Côme

Ruggieri, l’astrologue en qui elle avait entièrement confiance.

La reine applaudit et demande à Jacqueline d’offrir un poème à

Mademoiselle de Montpensier, comme si la petite pouvait fournir autant de

poèmes qu’elle voulait. Lorsqu’une diseuse de bonne aventure franchissait

les murs du palais, tout le monde tendait la main. Le même phénomène se

produit avec Jacqueline : chaque dame de la Cour demande un poème,

comme s’il pouvait l’éclairer d’une prophétie. Cette fois, Mademoiselle de

Montpensier ne l’inspire pas. Jacqueline ne sait que dire, alors elle se

moque de sa situation et de sa muse qui l’abandonne :

 

Muse, notre grande Princesse

Te commande aujourd’hui d’exercer ton adresse

À louer sa beauté, mais il faut avouer

Qu’on ne saurait la satisfaire…

 

Elle rit, s’excuse de ne pas avoir mieux fait, s’arrête un temps, puis elle

enchaîne rondeaux, quatrains, chansons, sonnets, stances, sérénades. La

petite varie les genres, elle passe avec la plus grande aisance de

l’octosyllabe à l’alexandrin, devant une assemblée médusée.

La reine lui demande qui lui a enseigné la poésie. Jacqueline vante les

talents de sa sœur Gilberte, son professeur ici présent, et en profite pour

parler de leur père qui, à la mort de leur mère, a abandonné sa charge afin

d’instruire ses enfants. Chez eux il y a une bibliothèque, et le soir elle lit à

haute voix Ronsard et Du Bellay, et encore d’autres poètes plus récents,

Abraham de Verneuil, Malherbe, Voiture, et des comédies de Corneille, son

père et son frère l’écoutent avec indulgence.

– Votre frère, Blaise Pascal ?

Un respectueux silence tombe sur l’assemblée. Mais c’est Dieu que

Jacqueline remercie à haute voix et avec gratitude ; c’est à Lui qu’elle doit

le privilège de la poésie.

La reine, sous le charme de celle qu’elle surnomme déjà « la petite

merveille », manifeste le désir d’être seule avec la poétesse. Même loin de

sa Cour et de ses gardes, le visage de la reine demeure celui d’une personne

habituée à être entourée « une personne avec suite », selon les mots de

Blaise, et elle les fait siens.

Le moment est venu d’évoquer l’affaire de son père. Mais tant de

bienveillance de la part d’une souveraine l’empêche d’en tirer parti. Il lui

faudrait plus de temps, or les dames de la Cour veillent et ne tardent pas à

proposer la fin de l’entrevue.

Mademoiselle attend Jacqueline pour l’emmener une fois encore dans le

parc. Cette fois, c’est pour jouer aux quilles, ce jeu qui, selon son oncle,

Louis XIII, prépare à la guerre. Mademoiselle lance les boules avec énergie.

C’est simple, il suffit de penser que chaque quille est un ennemi ou un

péché. Jacqueline choisit un péché. Malgré ses prières du soir, elle a

forcément beaucoup à se faire pardonner, d’être ici par exemple. Mais sa

mission justifie sa présence au palais, et elle lance sa boule sans trembler.

Fin de la récréation. Les routes sont dangereuses, il faut rentrer avant que

la nuit tombe. Madame de Morangis et les filles Pascal remontent dans le

carrosse mis à leur disposition par la reine. Jacqueline, déçue, prie pour être invitée à nouveau, cette fois elle sera moins intimidée et elle aura le courage

d’évoquer son père.

Madame de Morangis lui dit de ne s’adresser aucun reproche. Elle

connaît Anne d’Autriche et elle est en mesure d’affirmer que la reine a

apprécié Jacqueline et que d’autres occasions se présenteront. D’ailleurs,

mieux vaut ne rien demander la première fois.

Arrivée rue Brisemiche, Jacqueline se laisse tomber sur son lit. Elle serre

sa poupée entre ses bras. Le ventre proéminent de la reine l’a

impressionnée, voudrait-elle de ce bonheur un jour ? Aimerait-elle devenir

une épouse, une mère ? une dame de cour ? une poétesse ? les deux, les

trois, tout à la fois ? Chez elle, on parle de Théodore Agrippa d’Aubigné, de

Jean de La Fontaine. Mais jamais son père ni son frère ne citent Louise

Labé. Les femmes poètes, même celles de la Renaissance, n’ont pas de

place dans leur panthéon. Comment Jacqueline pourrait-elle imaginer en

avoir une en dehors du cercle de famille ?

Le soir même, elle écrit un long poème à la gloire de son père, dans

lequel elle vante ses mérites et son innocence.

Ces pages arrachent des larmes à Étienne. Le poème est si affectueux, si

efficace, qu’il décide de le faire imprimer.

Le bruit commence à courir que Jacqueline, « surdouée comme son frère,

le savant », est devenue « la coqueluche de la reine ». Même Louise Delfaut

ne dément pas les rumeurs, la fidèle servante en tire même quelques

avantages auprès des marchands, un poulet par-ci, de la farine par-là, la

gloire de la jeune fille rejaillit sur elle.

La situation est délicate. Jacqueline doit trouver un moyen de plaider

l’innocence de ce « cher père » qui se serait comporté comme un ennemi du

royaume.

 

C’est en vain qu’ils te font la guerre

Ils peuvent ravir ta présence à nos yeux

Mais ton âme à jamais vivra dans les cieux

Et ton renom au-dessus de la terre…

 

Au marché du cloître Saint-Médéric, selon les derniers bruits, Étienne

aurait fait partie des quatre cents mécontents qui le 24 mars 1638 s’en sont

pris au chancelier Pierre Séguier et à l’intendant des finances Claude

Cornuel, qu’ils jugent responsables de leur faillite. La reine, qui sera

régente à la mort de Louis XIII, ne dirige pas encore le pays et ne se

préoccupe ni de la politique, ni des lourdes charges financières de la guerre

avec l’Espagne, et encore moins de la réaction des rentiers lésés. Mais la

future mère pourrait être émue par une enfant qui craint pour la vie et les

rentes de son père et veut en informer le roi.

 

Étienne ne tarde pas à retourner à Jacqueline le texte imprimé, elle pourra

le remettre à la reine. La jeune fille le découvre avec une étrange sensation ;

elle n’écrivait pas avec calcul, ni en vue d’une impression. C’est aussi la

raison du ton naturel de la jeune poétesse. Les auteurs femmes ne signent

pas leurs œuvres, Madame de Scudéry aura recours à son frère Georges

pour publier ses premiers ouvrages. Jacqueline ne tire aucune gloire de son

poème imprimé. La sphère publique appartient aux hommes.

Jacqueline est de nouveau invitée au château de Saint-Germain-en-Laye.

La reine apprécie son talent, sa spontanéité enfantine, la pureté quasi

religieuse de chacune de ses paroles. Mais cette fois, son innocence sera

entamée par sa mission. Madame de Morangis, qui partage les secrets de la

famille, a fait parvenir ses écrits à la reine. Une relation utile n’est plus

aussi pure.

 

Jacqueline effectue une révérence gênée. Anne d’Autriche ne fait aucun

commentaire sur la lettre transmise par Madame de Morangis. Est-elle

déçue ? Elle s’attendait à des remerciements et reçoit des doléances. À

moins que, trop occupée à préparer la naissance de son enfant, elle n’ait pas trouvé le temps de lire la lettre et ne l’ait donnée à l’un des ministres de son

mari. Son enfant doit naître début septembre, elle ne pense plus qu’à lui.

La tension est d’autant plus grande que la reine, arrivée presque au terme

de sa grossesse, reçoit Jacqueline allongée. Son lit est monumental, les

colonnes drapées aux quatre coins du baldaquin s’élèvent jusqu’au plafond,

le dais couvert de brocart rouge brodé d’or coiffe la reine dans sa chemise

de dentelle blanche.

Un homme bien renseigné aurait pu rassurer Anne d’Autriche : Étienne

Pascal n’est pas un ennemi de la Couronne. S’il a commis une action

répréhensible, c’était sans mauvaise intention, juste pour exprimer

l’injustice de sa situation. Madame de Morangis aurait dû savoir que l’avis

de la reine a peu d’importance, à quoi bon plaider la cause d’Étienne Pascal

devant elle, elle ne participe pas au Grand Conseil. Un jour viendra.

Jacqueline chante des romances du Moyen Âge. La sensibilité profonde

de sa voix berce la reine. Un instant, elle oublie les intrigues du palais et sa

mésentente avec le Cardinal.

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