Soumise

Christine Orban · Chapitre 43 sur 60

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Soumise

Un cœur en hiver

 

 

Malgré les liens qui l’unissent à la famille Pascal et sa peine de laisser

Blaise, Louise Delfaut, après plus de vingt ans de bons et loyaux services,

rend son tablier. Gilberte, Blaise et Jacqueline s’engagent à lui verser une

rente viagère de 400 livres.

Blaise chavire. Elle était la seule femme encore présente à la maison.

Toutes sont parties. Gilberte a rejoint son mari. Jacqueline son abbaye.

La cérémonie de la vêture a sonné la fin de Jacqueline à la maison. Le

départ de Louise sonne la fin d’une époque. Sans avoir été une mère de

remplacement, Louise défendait les enfants. Combien de fois s’est-elle

insurgée contre la sévérité excessive d’Étienne envers son fils ? Elle

redoutait ses « débauches d’études et de travaux, toutes ces exaltations

scientifiques qui se payeront au prix fort ».

Louise organise la maison avant de partir. Sa sœur Françoise la

remplacera, elle s’installera avec son mari Charles Pinel et leurs deux filles

chez Blaise d’ici quelques semaines.

Les abeilles ont abandonné la ruche. Aucun bruit de pas ne résonne dans

le couloir, les chambres sont vides, les placards aussi. L’absence est partout.

Blaise est le chef d’une famille disparue.

Sans amis, il mourrait de solitude. Il se déteste d’avoir besoin de

divertissement, de la société, lui qui aimait demeurer seul dans sa chambre à travailler n’en a plus la force. La solitude dans une maison pleine n’est pas

la même que celle d’un foyer dont les membres se sont envolés les uns

après les autres. Son père est mort, il ne peut lui en vouloir, mais Jacqueline

avait le choix. Elle pouvait choisir d’aimer Dieu dans sa chambre, près de

lui. Pourquoi en a-t-il été autrement ? Combien de fois s’est-il posé cette

question ? De quelque façon qu’il retrace l’histoire, il s’accable, et accable

Jacqueline, qu’il déteste accabler. Trop d’amour abîme l’amour. Blaise

tourne en rond, puis se remet au travail. Il plonge un tube rempli de mercure

dans une cuve qui en est pleine. Le liquide s’abaisse, reste en suspens,

laissant un espace apparemment vide en haut. Il prend des notes, sûr de lui

et de ses conclusions. L’expérience du Puy-de-Dôme avait prouvé

l’existence du vide, de façon évidente et spectaculaire. Imperturbable,

Blaise continue l’expérience. Sans Florin, il est réduit à s’exercer dans une

bassine. L’eau exige des tubes de quinze mètres de haut, alors il utilise le

mercure. Il triomphe contre les éléments, pas contre sa sœur. La volonté de

la petite janséniste est plus complexe à maîtriser que l’air et le mercure.

Elle s’est libérée de lui, il ne s’est pas libéré d’elle. Le sera-t-il un jour ?

Lui le prodige, dans cette France des années 1650, a perdu son autorité sur

une petite sœur poétesse. Elle l’a abandonné à ses tubes et ses calculs. La

solitude de son travail devient insupportable sans elle dans cette maison.

Il ne lui reste que les mondanités pour se réchauffer le cœur. Jacqueline

l’a réduit à cela, à quitter sa table de travail pour les salons où se croisent

des âmes en détresse. Sa douleur physique est désormais moindre que sa

douleur morale.

Son père prétendait que toutes les situations, même celles qui semblent le

plus inutiles, peuvent receler un intérêt. À lui de découvrir quelle situation.

Et il y parviendra, « sa période mondaine », comme il la nomme lui-même,

lui inspirera un des plus célèbres passages de son Apologie de la religion

chrétienne.

Blaise sombre. Dans son cœur, c’est l’hiver. Le médecin l’a souvent vu

souffrant physiquement, mais jamais moralement effondré. Le mercure est

responsable de ses maux de tête, Jacqueline de ses maux à l’âme. Le

médecin ausculte le fond de ses yeux, déclare que Blaise ne souffre pas

d’une mélancolie de type religieux ou mystique et lui suggère, pour guérir,

de prendre des cours de danse, une épouse, de trouver un travail, une

charge. Toutes ces informations le renversent. S’acheter une charge ? Blaise

balaie le conseil d’un revers de manche. Se marier ? Quelle idée ! Lui qui a

passé son temps à critiquer le mariage, à rejeter les prétendants de

Jacqueline et qui aurait préféré que Gilberte demeure à la maison s’il avait

eu voix au chapitre.

Blaise, apprendre à danser ? De plus en plus saugrenu. Le rigodon était

en vogue au e XVII siècle. Il s’exécute à deux, une partenaire est nécessaire.

Le rythme est vif et binaire, le danseur sautille d’un pied sur l’autre en

claquant des doigts et en poussant des cris aigus. Même si la danse était

enseignée au garçon au même titre que le combat à l’épée ou l’équitation –

le futur roi Louis XIV excella dans cet art –, j’imagine mal Pascal en

Monsieur Jourdain attendant son maître à danser. Cela se faisait pourtant

dans les familles bourgeoises, mais dans la famille Pascal, orchestrée par

Étienne, on avait toujours préféré les mathématiques au rigodon.

Au lieu de se résoudre à trouver charge et épouse, Pascal continue de

sortir. Le 14 avril 1652, il va au Petit Luxembourg chez la duchesse

d’Aiguillon exposer sa machine arithmétique et ses expériences

d’hydrostatique. Les invités l’applaudissent comme un nouvel Archimède.

En juin, il écrit à Christine de Suède, qui apprécie les grands esprits

français, et lui offre une de ses machines à calculer, qui pourtant coûtent

fort cher, avec le mot suivant : « Régnez, incomparable princesse ! » Pascal

a vite appris les codes de la vie mondaine, ses relations à présent comptent

des gens élégants et des puissants.

Mais aucune princesse ne peut combler le vide laissé par sa petite sœur.

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