Soumise

Christine Orban · Chapitre 7 sur 60

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Soumise

Mal de mère

 

Que sait-on de la mère des enfants Pascal ? Qu’elle était « très pieuse et

très charitable », selon l’expression de sa petite-fille Marguerite Périer, qui

ne l’a pas connue et qui tient sûrement ces mots de sa mère Gilberte.

Comment était-elle physiquement ? Elle ressemblait à Gilberte, sa fille

aînée : visage de madone, cheveux noirs plats, demi-sourire à la Joséphine

de Beauharnais, regard doux mais triste.

Antoinette Bégon a dix-huit ans en 1614 quand elle épouse Étienne

Pascal. À la fin de l’année 1617, elle donne naissance à une fille, Antonia,

morte en bas âge. La tradition familiale mentionne aussi la naissance d’un

garçon né en 1619, décédé peu de temps après son baptême.

Deux enfants morts. À cette époque, deux nouveau-nés sur trois ne

survivaient pas à l’âge de un an. Les raisons de leur mort ne sont pas

connues, on ne sait pas si Antoinette a bénéficié des « méthodes

modernes », c’est-à-dire si des sages-femmes formées par des chirurgiens

l’ont aidée à accoucher – comme le souhaitait une ordonnance de 1560 – ou

si elle a été abandonnée aux mains de matrones n’ayant pour toute

formation que leur propre expérience.

Les grossesses suivantes sont plus heureuses. Gilberte est baptisée à

l’église Saint-Pierre de Clermont le 3 janvier 1620. Blaise naît trois ans plus

tard, le 19 juin 1623, et Jacqueline deux ans après Blaise, le 5 octobre 1625. Les avancées médicales sont en plein essor, Ambroise Paré s’est penché sur

le sujet des accouchements et les effets sur la mortalité infantile se font

ressentir. On peut imaginer qu’Étienne a dû cette fois faire appel à des

professionnels pour assister son épouse, même contre la volonté de celle-ci.

Le couple veut plusieurs enfants. Antoinette descend d’une famille de

laboureurs de Gerzat qui doit son ascension sociale à la réussite du père

dans le commerce. Un statut qui lui a permis de donner une bonne

instruction à ses enfants. Il est donc probable que c’est elle qui a appris à

lire et à écrire à Gilberte, puisqu’à cette époque son mari était conseiller du

roi, président de la cour des aides de Montferrand.

Mais voilà qu’Antoinette meurt au printemps de l’année 1626, quelques

mois après la naissance de son cinquième enfant. On sait qu’elle souffrait de

maux de tête, qu’elle était fragile psychiquement, mais la cause de sa mort

n’est pas connue. Sa fille aînée, Gilberte, a six ans, Blaise trois ans,

Jacqueline à peine cinq mois quand elle disparaît. Étienne, fracassé par la

disparition de sa femme, se demande comment s’organiser sans elle, avec

ses trois enfants et son travail. Gilberte, très naturellement, prend soin de sa

petite sœur, elle répète les gestes de sa mère. Jacqueline n’a pas de

souvenirs de sa mère, juste des bras de Gilberte qui joue avec elle comme

avec une poupée. Le premier enfant de Gilberte, c’est Jacqueline. Mais

celui qui réagit le plus douloureusement à la mort de sa mère, c’est Blaise.

Il s’enferme dans son monde et refuse pendant des jours que quiconque

l’approche. Le soir au coucher il attend les baisers de sa mère. L’a-t-elle

abandonné ? La conscience de la fragilité des êtres humains s’installe, pour

ne plus le quitter. L’enfant hurle, se contorsionne ; fièvre, paralysie, on le

croit mort. La disparition de sa mère pourrait être à l’origine de sa

dépendance affective excessive, anxieuse, qui se fixera plus tard sur

Jacqueline.

La mère d’Antoinette, qui habite non loin, propose à Étienne de venir

l’aider. Elle adore ses petits-enfants, Jacquette en particulier. Pendant les six années où elle survivra à sa fille, elle viendra tous les jours les voir et les

désignera légataires particuliers dans son testament.

Louise Delfaut, la fidèle servante des Pascal, fait partie de la famille. Elle

a été le témoin privilégié des malheurs d’Antoinette – la perte de deux

enfants –, mais aussi de son bonheur auprès d’Étienne.

Elle est présente le soir de la mort soudaine d’Antoinette, de l’arrivée

tardive du médecin. Dans l’ambiance agitée et inhabituelle de la maison, les

pleurs d’Étienne, le chagrin de la grand-mère, c’est elle qui couche les

enfants, étonnés de la trouver à cette heure de la nuit. Ils pleurent, réclament

leur maman, aucune étreinte n’a sa douceur ni son parfum. Blaise se met en

colère, il hurle. Celui qui à douze ans calculera la somme des angles d’un

triangle a l’intuition qu’une chose terrible se passe et qu’on la lui cache.

Louise ne laissera aucun témoignage.

Si Antoinette avait survécu, il est probable que Blaise se serait moins

inquiété pour Jacqueline, peut-être même aurait-il pu la quitter pour prendre

épouse.

Plus il sera malade, plus Jacqueline s’occupera de lui. La maladie a du

bon, elle sollicite l’attention. La petite sœur de Blaise devient par ses soins

la maman de Blaise. Il développera un attachement démesuré à son égard,

transfert de l’amour qu’il portait à sa mère. Jacqueline cumulera les deux

rôles, sœur et mère à la fois. L’amour fraternel succédera à l’amour

maternel. Un amour qui les unira toute leur vie.

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