Soumise
Sur la pointe des pieds
C’est après avoir entendu son fils formuler ses axiomes et conduire ses
démonstrations qu’Étienne Pascal aurait couru chez son ami Le Pailleur,
savant en mathématiques, pour lui raconter la scène en pleurant, « pas
d’affliction mais de joie ». Son fils est un génie ! Les suppositions du père
se confirment. Cet enfant à la santé fragile sera un être au-dessus du
commun. Étienne est récompensé. Il ne voit pas ses enfants seulement avec
les yeux de l’amour ; tous sont exceptionnels. Gilberte développe le don de
la pédagogie, Jacqueline en est le brillant exemple. Elle ressemble à Blaise
par l’intrépidité de son âme, et ses dons littéraires sont prometteurs. La
science et la littérature seront représentées dans la famille Pascal. Le père
en rêve, qui éduque ses enfants selon des méthodes bien à lui. Aux trois, il
communique le goût de l’étude, de la réflexion, de la recherche, du
dépassement et, d’une certaine façon, de l’aventure. Il excite leur curiosité
sur toute chose, transforme en jeu les sujets les plus sérieux. Les enfants
doivent s’interroger en permanence, ne rien admettre sans comprendre, mis
à part la foi, l’autre grande affaire de leur vie. La foi, c’est la grâce, la
raison n’intervient plus. Blaise, le bon élève, résume ainsi l’idéal de la
connaissance selon son père : il faut connaître un peu de tout puisque l’on
ne peut tout savoir.
Entre Blaise et Jacqueline, les inséparables, s’établit une concurrence
complice et joyeuse. Blaise se souvient de toutes les leçons de façon
impressionnante, tandis qu’elle, la petite sœur surdouée, ne se rappelle que
ce qu’elle aime. Et elle aime la répétition des sons, les syllabes semblables
qui font penser à une chanson. La musique des mots l’envoûte, elle retient
par cœur les sonnets et quatrains, elle épuise Gilberte en lectures : « Quand
vous voudrez me faire lire, faites-moi lire dans un livre de vers, je dirai ma
leçon tant que vous voudrez. »
Jacqueline émerveille sa famille, elle est belle, elle est gaie, elle déclame
les poésies apprises et d’autres de son invention. Elle s’exprime en rimes
aussi bien qu’en prose, les vers lui viennent naturellement pour traduire les
événements de sa journée en poèmes. Tous les soirs, il y a duel entre Blaise
et Jacqueline, théorèmes contre poèmes.
Le frère et la sœur se donnent en spectacle devant Étienne et Gilberte,
leurs premiers admirateurs. Jacqueline ne peut que se faire remarquer et elle
y parviendra. Est-ce la compétition qui la stimule, la trop grande émotion de
son père devant les découvertes de son fils ? Les propositions d’Euclide ont
fait grand bruit dans la famille. En récitant par cœur des poèmes de Ronsard
auxquels elle mêle les siens, veut-elle rivaliser avec son frère ? Blaise est un
enfant génial, c’est Le Pailleur qui l’a dit. Génial, le mot résonne aux
oreilles de Jacqueline. Il faudra grimper jusque-là pour rejoindre Blaise.
Jusqu’à ce niveau d’excellence.
Être la préférée de son frère est déjà pour Jacqueline une récompense. Il
la regarde avec admiration. Lui qui peut se montrer impatient, péremptoire
par moments, ne l’est jamais avec sa sœur. Il est sous le charme de
Jacquette, de deux ans sa cadette et si petite. À treize ans, elle semble en
avoir huit. Quand Blaise s’approche d’elle pour la féliciter, elle se hausse
sur la pointe des pieds pour recevoir un baiser, elle monte jusqu’à lui – plus
qu’un symbole. Elle sait y faire, la petite orgueilleuse : ne point paraître
impressionnée, telle est sa conduite ; tenir le génie à distance. Apprendre, réciter, inventer et parvenir à être appréciée de celui que tout le monde
vante. Les relations vont vite s’équilibrer au point que bientôt elle le
dépassera en assurance et en autorité. Blaise a régné sur Jacqueline un
temps.
Si Blaise est son modèle, elle ne se prive pas de le provoquer : en
versifiant, elle défie sa méfiance envers l’imagination. Plus que les
compliments de Gilberte et de son père, les éloges de son frère lui donnent
des ailes. Avec ses vers, son esprit, sa diction, son sourire, elle va conquérir
le grand monde et devenir la digne sœur de Blaise Pascal.
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