Soumise

Christine Orban · Chapitre 5 sur 60

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Soumise

Sur la pointe des pieds

 

 

C’est après avoir entendu son fils formuler ses axiomes et conduire ses

démonstrations qu’Étienne Pascal aurait couru chez son ami Le Pailleur,

savant en mathématiques, pour lui raconter la scène en pleurant, « pas

d’affliction mais de joie ». Son fils est un génie ! Les suppositions du père

se confirment. Cet enfant à la santé fragile sera un être au-dessus du

commun. Étienne est récompensé. Il ne voit pas ses enfants seulement avec

les yeux de l’amour ; tous sont exceptionnels. Gilberte développe le don de

la pédagogie, Jacqueline en est le brillant exemple. Elle ressemble à Blaise

par l’intrépidité de son âme, et ses dons littéraires sont prometteurs. La

science et la littérature seront représentées dans la famille Pascal. Le père

en rêve, qui éduque ses enfants selon des méthodes bien à lui. Aux trois, il

communique le goût de l’étude, de la réflexion, de la recherche, du

dépassement et, d’une certaine façon, de l’aventure. Il excite leur curiosité

sur toute chose, transforme en jeu les sujets les plus sérieux. Les enfants

doivent s’interroger en permanence, ne rien admettre sans comprendre, mis

à part la foi, l’autre grande affaire de leur vie. La foi, c’est la grâce, la

raison n’intervient plus. Blaise, le bon élève, résume ainsi l’idéal de la

connaissance selon son père : il faut connaître un peu de tout puisque l’on

ne peut tout savoir.

Entre Blaise et Jacqueline, les inséparables, s’établit une concurrence

complice et joyeuse. Blaise se souvient de toutes les leçons de façon

impressionnante, tandis qu’elle, la petite sœur surdouée, ne se rappelle que

ce qu’elle aime. Et elle aime la répétition des sons, les syllabes semblables

qui font penser à une chanson. La musique des mots l’envoûte, elle retient

par cœur les sonnets et quatrains, elle épuise Gilberte en lectures : « Quand

vous voudrez me faire lire, faites-moi lire dans un livre de vers, je dirai ma

leçon tant que vous voudrez. »

Jacqueline émerveille sa famille, elle est belle, elle est gaie, elle déclame

les poésies apprises et d’autres de son invention. Elle s’exprime en rimes

aussi bien qu’en prose, les vers lui viennent naturellement pour traduire les

événements de sa journée en poèmes. Tous les soirs, il y a duel entre Blaise

et Jacqueline, théorèmes contre poèmes.

Le frère et la sœur se donnent en spectacle devant Étienne et Gilberte,

leurs premiers admirateurs. Jacqueline ne peut que se faire remarquer et elle

y parviendra. Est-ce la compétition qui la stimule, la trop grande émotion de

son père devant les découvertes de son fils ? Les propositions d’Euclide ont

fait grand bruit dans la famille. En récitant par cœur des poèmes de Ronsard

auxquels elle mêle les siens, veut-elle rivaliser avec son frère ? Blaise est un

enfant génial, c’est Le Pailleur qui l’a dit. Génial, le mot résonne aux

oreilles de Jacqueline. Il faudra grimper jusque-là pour rejoindre Blaise.

Jusqu’à ce niveau d’excellence.

Être la préférée de son frère est déjà pour Jacqueline une récompense. Il

la regarde avec admiration. Lui qui peut se montrer impatient, péremptoire

par moments, ne l’est jamais avec sa sœur. Il est sous le charme de

Jacquette, de deux ans sa cadette et si petite. À treize ans, elle semble en

avoir huit. Quand Blaise s’approche d’elle pour la féliciter, elle se hausse

sur la pointe des pieds pour recevoir un baiser, elle monte jusqu’à lui – plus

qu’un symbole. Elle sait y faire, la petite orgueilleuse : ne point paraître

impressionnée, telle est sa conduite ; tenir le génie à distance. Apprendre, réciter, inventer et parvenir à être appréciée de celui que tout le monde

vante. Les relations vont vite s’équilibrer au point que bientôt elle le

dépassera en assurance et en autorité. Blaise a régné sur Jacqueline un

temps.

Si Blaise est son modèle, elle ne se prive pas de le provoquer : en

versifiant, elle défie sa méfiance envers l’imagination. Plus que les

compliments de Gilberte et de son père, les éloges de son frère lui donnent

des ailes. Avec ses vers, son esprit, sa diction, son sourire, elle va conquérir

le grand monde et devenir la digne sœur de Blaise Pascal.

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