Soumise
Jacqueline joue devant Richelieu
Mondory a entendu parler de la jeune poétesse, mais il hésite. Sa troupe
de professionnels remporte des succès dans tous les théâtres où elle se
produit, il ne peut prendre le risque de distribuer une jeune fille sans
expérience un soir où Richelieu sera présent.
Madame de Morangis s’est engagée auprès de Jacqueline. Il faut
convaincre Mondory. Celui-ci est auvergnat, comme la famille Pascal, mais
cela ne suffit pas. Elle sait que la nièce de Richelieu, la duchesse
d’Aiguillon, doit accompagner son oncle. Elle obtient un rendez-vous avec
la duchesse sans difficulté et lui demande, avec son habituelle diplomatie, si
Jacqueline Pascal, dans le rôle de la fille d’honneur du roi Tigrane, ne serait
pas selon elle une bonne idée.
Le plan réussit. La plupart des acteurs seront des jeunes gens. La
duchesse, qui encourage l’éducation, la culture et le théâtre en particulier –
Corneille lui avait dédié Le Cid –, approuve aussitôt. Le Cardinal quant à
lui est très favorable aux comédies jouées par des enfants. L’idée de mêler
une fillette à des professionnels ne pourra que lui plaire. Jacqueline ainsi
soutenue, Mondory sera plus facile à convaincre.
Le comédien auvergnat cède. Jacqueline jouera et, plus encore, il propose
de parler lui-même au Cardinal de la situation d’Étienne Pascal. La
duchesse s’offre à l’accompagner. Jacqueline tente de se défiler : si Mondory et la propre nièce de Richelieu se chargent de plaider la cause
d’Étienne, elle n’a plus à se produire. Mais s’ils échouaient ? Alors
Jacqueline se reprocherait éternellement de ne pas avoir tenté elle-même de
sauver son père.
Jouer, c’est plaider sa cause, et elle y mettra tout son cœur. Le Cardinal
est l’homme fort du royaume, il a tenu auprès de Marie de Médicis un rôle
déterminant, malgré l’aversion passionnelle qu’il a fini par lui inspirer ; il
continue à jouer son rôle de principal ministre auprès de son fils, le roi
Louis XIII. C’est bien lui qu’il faut convaincre de l’innocence d’Étienne.
Cette fois, c’est l’homme qui dirige le pays d’une main de fer qu’il faudra
séduire. Il sera assis en son théâtre, au premier rang. Il ne s’agit plus de
réciter des poèmes en petit comité, il faudra apprendre un texte, jouer
comme une comédienne professionnelle devant une salle pleine.
Mondory, fondateur de la troupe du Théâtre du Marais, est connu pour
son exigence, c’est lui qui a monté les premières pièces de Corneille.
Richelieu le soutient et le respecte. Jouer la comédie avec celui qui a été
Rodrigue à la première du Cid ajoute à l’embarras de Jacqueline. Le plus
difficile sera d’oublier son visage, et de se donner entièrement à son texte.
Blaise craint pour sa sœur mais ne peut la retenir. Le même impératif,
sauver leur père, les réunit.
Le soir de la représentation, Gilberte et Madame de Morangis
accompagnent Jacqueline jusqu’aux coulisses. Madame de Morangis l’aide
à se maquiller, elle a acheté chez un apothicaire du blanc de céruse, un
mélange de graisse et de cire associés à quelques produits minéraux,
principalement du camphre. Elle sort de son sac une enveloppe de papier
bleu contenant la pâte en forme de pain ; le mélange, appliqué en couche
épaisse, doit combler les crevasses, couvrir les rougeurs et les aspérités de
sa peau et ainsi en dissimuler les imperfections.
Un peu de rouge sur les pommettes, une ou deux mouches, et le tour est
joué, on ne voit presque plus rien. La distance entre la scène et le public
gommera le reste des marques. Madame de Morangis prend Jacqueline dans
ses bras et la serre contre elle avant de la laisser monter sur les planches.
La petite orpheline est émue. Est-ce cela avoir une mère ? La sienne
n’aurait pas trouvé convenable que sa fille jouât au théâtre. Depuis
l’absence d’Étienne, Madame de Morangis et Madame Sainctot se sentent
responsables de Jacqueline. Les deux femmes n’ont peur de rien, elles lui
transmettent leur audace ; sa mère considérait la modestie comme la qualité
féminine par excellence, elle n’aurait pas approuvé cette mise en avant.
Quand vient son tour d’entrer en scène, Gilberte lui donne un dernier
coup de brosse, tandis que Madame de Morangis la poudre légèrement, et
les deux femmes l’embrassent encore en lui souhaitant bonne chance.
Georges de Scudéry, à moitié paralysé, est monté sur scène avant le début
de la pièce, il remercie « le Grand Cardinal et l’incomparable duchesse
d’Aiguillon » d’être présents à cette représentation – un soir du mois d’avril
1639 – de L’Amour tyrannique.
Il a eu de la chance. Corneille, son rival, avait été écarté. L’Académie
française lui reproche « en particulier le non-respect des unités ». Cette
règle que Boileau dans L’Art de la poésie résume en ces termes :
Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli
Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli.
Une éclipse passagère, Corneille sera finalement élu, mais l’éclipse
tombait bien.
Le rideau va se lever, Scudéry regagne avec difficulté sa place dans la
salle après avoir jeté un regard reconnaissant à l’homme en rouge qui se
démarque du public.
Mondory apparaît, non loin de la petite Pascal. Ils sont à Thèbes, dans
une des salles du palais royal. Elle est Cassandre, fille d’honneur d’Ormène
et du roi Tigrane. Intérieurement, Jacqueline se fait violence, puis se lance.
Du haut de ses treize ans, alors qu’elle a l’air d’en avoir huit, elle prononce
sentencieusement sa première réplique :
Exemple merveilleux de l’amour conjugal.
Puis :
Que vous faites bien voir que rien ne vous égale,
Puisque dans les rigueurs, et dans le changement
Ce cœur toujours constant aime si chèrement.
Elle semble s’adresser à elle-même :
Sous les maux de l’esprit, le corps enfin succombe
Et la force vous manque et le teint vous pâlit.
Madame de Morangis lui a fait répéter le texte, elle le connaît par cœur.
Tandis que Jacqueline joue, elle le prononce en elle-même, comme pour lui
souffler les mots en cas de panne. Mais la petite ne bute pas, sa diction est
parfaite. Richelieu sourit d’aise, Madame de Morangis, assise sur la même
rangée, l’observe, enchantée.
Même si elle intervient brièvement, Jacqueline se donne avec conviction
et oublie la petite vérole :
Oui, Madame, fuyons de ces funestes lieux…
Le ton de la petite comédienne est un peu grandiloquent, ses mouvements
sont exagérés, mais qu’importe, le Cardinal a l’air heureux. La pièce est un
succès. Les applaudissements redoublent quand Jacqueline reparaît sur
scène. À peine le rideau baissé, les nombreux gardes présents pendant la représentation s’approchent du Cardinal afin qu’il échappe à la foule.
L’homme le plus important du royaume est invisible tant on le protège.
Mondory tire Jacqueline par le bras et ils courent tous deux à sa
rencontre. La duchesse d’Aiguillon s’aperçoit du départ de son oncle, fend
le mur formé par les gardes et le retient. Jacqueline et Mondory sont là.
Le moment le plus important est arrivé, l’occasion est exceptionnelle,
Jacqueline doit parler au Cardinal. Si elle n’y parvient pas, son père
demeurera en exil. Seul cet homme a les moyens de l’absoudre.
Mondory s’approche de Richelieu, les hommes se connaissent et
s’estiment. Après les félicitations d’usage que Richelieu lui adresse,
Mondory le prie de l’entendre sur une affaire particulière et lui expose le
problème en des mots simples. Il dit qu’une grande injustice est en train de
se produire en France. Un homme supérieur, d’une grande probité et d’une
intégrité scrupuleuse, est poursuivi pour avoir participé à une émeute qu’il a
tout fait pour empêcher. Peu importe la vérité, Mondory persiste à plaider
l’innocence d’Étienne Pascal devant sa fille, que le Cardinal a eu le plaisir
de voir jouer.
Son Éminence observe la petite Jacqueline qui tient la main de Mondory,
la fillette, qui était concentrée sur la plaidoirie de Mondory, supplie à
présent le Cardinal du regard. L’homme enveloppé d’une cape rouge –
visage triangulaire, barbichette en pointe, moustaches relevées – est
impressionnant. La croix de l’ordre du Saint-Esprit se balance sur sa
poitrine quand, attendri par tant d’amour filial, il lui demande depuis
combien de temps elle n’a pas vu son père.
À cette simple question, la gamine se met à pleurer doucement, le visage
entre les mains.
Richelieu était lui aussi dévoué à son père, grand prévôt de France. Il
était entré dans les ordres pour conserver à sa famille le bénéfice de
l’évêché de Luçon. Il devine que la petite est montée sur les planches,
malgré ses cicatrices, pour le rencontrer. En politique, le Cardinal a mené de durs combats pour renforcer le pouvoir royal. Remords, états d’âme sont
pour lui des pertes de temps, il avance. Et là, devant cette gamine suppliante
qui a joué de toute son âme, devant cette petite fille courageuse qui a
surmonté sa gêne pour sauver son père, il se laisse gagner par l’émotion. Il
regagne son siège et lui demande de s’asseoir sur ses genoux. La scène est
inhabituelle. Il faut dire que Jacqueline, si chétive, a l’air si jeune. Le grand
monsieur de rouge vêtu, le prélat au bouc pointu et à la blanche moustache,
la prend par la main.
Mondory, stupéfait, recule pour ne point gêner cet aparté, tandis que
Jacqueline, résolue à sauver son père, se retrouve sur les genoux de
l’homme le plus puissant du royaume. Le Cardinal, le cou enserré par une
collerette qui lui monte jusqu’au menton, entoure la jeune fille de ses bras
protecteurs.
Pourtant, Richelieu est un homme de son temps. Il se méfie de ces
« animaux étrangers » que sont les femmes. « On croit parfois qu’ils ne sont
pas capables d’un grand mal, parce qu’ils ne le sont d’aucun bien. »
Le mot « misogyne » est rare au e XVII siècle, mais la chose s’impose à
tous. Lui qui a tant fait pour la culture, qui a construit une académie, une
imprimerie royale, qui a bâti ici et là des dômes et des colonnades, des
pilastres, des vitraux, des clochetons, des cimaises, ne se demande pas
pourquoi les filles ne vont pas au collège comme les garçons. Pourquoi elles
n’ont pas la même éducation. L’idée ne lui traverse même pas l’esprit. La
question de l’égalité des sexes ne l’effleure pas, bien à son aise dans son
siècle d’hommes. La faute en reviendrait-elle au caractère de Marie de
Médicis ? Il l’a servie, il a mesuré sa déraison et regretté son manque de
modestie et de retenue.
De là à étendre le comportement de la reine mère à celui de toutes les
femmes ! La petite Jacqueline l’a cependant ému au point qu’il la serre dans
ses bras, la félicite, lui reconnaît tous les talents. Mais elle n’est pas venue chercher des compliments. Indifférente aux éloges, elle ne le lâche pas des
yeux. Gilberte livre dans ses Mémoires la suite du dialogue :
« Monseigneur, j’ai une grâce à vous demander.
– Demandez-moi ce que vous voulez, je vous l’accorderai. »
Richelieu n’a pas souvent prononcé cette phrase.
Jacquette se met à réciter à l’oreille du prélat un poème et finit par le
supplier d’accorder à son père le grand honneur de le rencontrer à son
retour. Le Cardinal est abasourdi et charmé par l’audace de la petite.
Jacqueline prend des risques. Richelieu pourrait accepter la visite
d’Étienne Pascal et saisir l’occasion pour l’emprisonner. Il en a fait
embastiller, des nobles et des grands bourgeois, des personnalités de
marque, au point d’avoir transformé la Bastille en prison d’État.
Cette fois, telle n’est pas son intention ; son regard ne ment pas.
L’homme qui a affronté les malices du grand monde, la calomnie, les
manigances, et même celles d’une reine contre son fils, ne tendra aucun
piège à une fillette venue lui demander de l’aide.
Non seulement il décide de rencontrer Étienne Pascal, mais il invite les
trois enfants à l’accompagner. Il reverra avec plaisir la petite Jacqueline et
son frère Blaise, auquel il la prie de transmettre « de grands compliments
sur sa science ». Jacqueline promet, le Cardinal l’embrasse.
Ce « vrai miracle des cieux » est l’œuvre de Madame de Morangis et de
ses « divines vertus », qui « n’ont point de pareilles ».
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