Soumise
Chez Richelieu
Les retrouvailles sont effervescentes. Les trois enfants entourent le père
dans un joyeux brouhaha, mais l’héroïne du jour, c’est elle, Jacqueline. À
peine assis dans le salon, Étienne lui demande de raconter l’histoire, il veut
l’entendre de sa bouche. A-t-il un instant imaginé un piège ? Le duc de
Montmorency avait bien été exécuté pour complot sous la pression de
Richelieu.
Jacqueline passe vite sur sa prestation pour arriver à l’amabilité du pair
de France, et finalement au rendez-vous obtenu avec lui. Étienne a toujours
pensé que la simplicité était la marque des grands hommes. Jacqueline joint
les mains en signe de prière : seul le résultat compte, mais elle croit en la
parole de cet homme. Étienne ira le voir dès le lendemain. Jacqueline ne
peut pas se tromper.
Après avoir encore loué le courage de sa fille, il interroge Blaise. À quoi
a-t-il passé son temps pendant son exil ? Sur un ton détaché, Blaise lui
annonce qu’en partant de quelques manuscrits de Desargues, il est arrivé
aux principes de la projection. Il rend compte de son travail comme d’une
chose facile et évidente.
Étienne est émerveillé.
Cette fois, il en est certain, Blaise a inventé une nouvelle branche des
mathématiques : la géométrie projective. Dès qu’il sera libéré de ses ennuis judiciaires, il accompagnera son fils à l’académie Mersenne, où il remporte
un immense succès.
Sa fille Gilberte est plus effacée, elle a moins à raconter, mais rien ne lui
échappe, elle observe, consciente de vivre entre une sœur et un frère
exceptionnels. Jacqueline la poétesse séduit Richelieu, tandis que Blaise le
jeune savant révolutionne les mathématiques, et les deux sont si proches
qu’ils se confondent par l’intelligence et par le cœur. C’est ainsi qu’Étienne
comprend ses enfants prodiges.
La famille s’embrasse, tous enlacés les uns aux autres en une sorte de
ronde. Grâce à Jacqueline, Étienne retrouvera sa liberté, il pourra aller au
théâtre la voir jouer si l’occasion se présente, accompagner Blaise devant
les savants de l’Académie, il ne se lasse pas de ces moments qui nourrissent
sa vie et récompensent son éducation.
Étienne Pascal, avec l’aide de Gilberte et Louise, défait ses valises, il en
sort de magnifiques assiettes en faïence à décor de corne d’abondance,
spécialité de Rouen. Ils les utiliseront le soir même pour fêter leurs
retrouvailles. Gilberte étreint ce père qui les a élevés et qui a parfois dû
aussi remplacer la maîtresse de maison.
Le lendemain matin, dans la tenue que lui avait confectionnée son épouse
quelques mois avant sa mort, son porte-bonheur, Étienne monte dans le
carrosse loué pour se rendre jusqu’à Rueil, dans le nouveau château du
Cardinal.
Le Cardinal ne le reçoit pas. C’est avec ses enfants qu’il le veut.
Étienne revient chez lui, inquiet. Serait-ce un prétexte ? Mais non,
pourquoi attendre qu’il réapparaisse en famille si ses intentions sont
mauvaises ? Après une nuit agitée, les Pascal au complet prennent la route
du château du Val de Ruel.
Richelieu a acheté ce domaine en 1633, la proximité avec celui du roi à
Saint-Germain-en-Laye a motivé sa décision. Les travaux achevés, le Cardinal aime s’y tenir pour travailler. Plusieurs textes importants ont été
signés en ce lieu : les lettres patentes qui devaient donner naissance à
l’Académie française, ainsi que le traité par lequel la cité de Colmar sera
placée sous la protection du roi de France, ce qui lui garantira ses
privilèges, ses libertés et ses droits. C’est là aussi que le roi Louis XIII et la
reine viennent rendre visite au grand prélat et aiment se promener dans le
magnifique jardin à l’italienne, inspiré de la Villa d’Este, à Tivoli, devenue
célèbre dans l’Europe entière.
Étienne a loué un ample et confortable carrosse pour contenir sa famille.
Les grilles du parc franchies, le cocher conduit ses chevaux lentement entre
les bassins, les jets d’eau et les grottes de rocaille très à la mode chez les
architectes. Les enfants découvrent ici une chapelle, là un jeu de paume, ou
encore un théâtre. Devant le château, des gardes à cheval sont alignés, ils
portent une casaque rouge à galon d’or assortie d’une croix blanche ; celle
des mousquetaires du roi est bleue et la croix à fleurs de lys. Les menaces
d’attentat qui pèsent sur le ministre l’obligent à être protégé par une escorte
d’au moins cent hommes, presque autant que son roi. Et plus encore lors de
ses déplacements.
Des chambellans les introduisent dans le bureau de l’Éminence.
Le grand seigneur, le duc et pair nommé par le roi, dont il est si proche,
commandeur du Saint-Esprit, apparaît dans sa magnificence. Magnificence
de sa maison, de son mobilier, des sculptures de marbre, des tableaux de
maîtres italiens et français.
Tout le monde connaît le charisme de celui qui est prêt à « se rougir de
son sang » pour la grandeur de la dignité royale. L’homme de pouvoir et
d’Église attend les Pascal parce qu’il aime le spectacle qu’offre une famille
simple et unie. Une famille à mille lieues des peurs qu’il a dû surmonter et
des combats qu’il a menés pour conserver sa place.
L’homme politique est décidé à amnistier le père. Il s’avance vers la
famille Pascal bras ouverts, il a toujours pensé que plus on est « honoré et respecté, plus il faut faire l’humble et le respectueux ». Il félicite Étienne
pour les talents de sa fille Jacqueline, pour son fils Blaise, déjà bien reconnu
dans le monde des sciences, et vante l’éducation de « ces trois enfants,
parfaitement beaux ».
Blaise s’entretient avec Richelieu de ses avancées dans le domaine des
sciences. Très vite, la conversation prend un tour plus intime. Outre son
intelligence, le Cardinal a entendu parler de sa fragilité. Ce point l’intrigue
et les rapproche. Lui aussi est accablé de graves soucis de santé, abcès
divers, maux de tête, et subit des saignées régulières, sans compter les
purgatifs administrés par les médecins qui se déplacent avec lui et le
soignent, qu’il soit entouré ou non.
Cette impudeur n’est pas du goût de Blaise, il l’associe à la manie de la
représentation de son interlocuteur. Philippe de Champaigne a d’ailleurs
peint un grand nombre de fois le Cardinal. Pascal abhorre cette manie ; il
n’y voit que suffisance et contentement de soi. Mais il sait maîtriser ses
a priori quand l’enjeu est de taille. Ses succès l’ont aidé à surmonter sa
timidité et à se tenir en habile, comme il l’avait conseillé à Jacqueline lors
de sa visite à la cour d’Anne d’Autriche. Blaise ose un compliment, la
notion d’habileté pourrait s’être renforcée là, face à la quintessence du
pouvoir.
Soucieux de sauver son père, il s’entend dire que Richelieu est « la
personne la plus admirable » qu’il connaît. Mais l’habile sait que « la
naissance n’est pas un avantage de la personne, mais du hasard ».
L’heure tourne, le Cardinal va prestement prendre congé, selon son
habitude. Mais avant, il doit délivrer Étienne Pascal. C’est ce qu’il fait,
quelques mots suffisent, Étienne peut se considérer comme un homme libre,
il pourra assister à la prochaine représentation théâtrale de sa fille à laquelle
Cardinal s’invite aussi. Il n’y en aura plus jamais. Seule Jacqueline le sait.
Fou de joie, Étienne étreint sa petite fée, il entend à peine la suite. Le
Cardinal lui proposera d’ici quelques jours un poste pour compenser les emprunts d’État perdus. En homme pratique, Richelieu se doute que le
succès de son fils à l’Académie et les poèmes de Jacqueline ne rapportent
pas d’argent et il sait que les rentes ne sont pas revenues à leur valeur
initiale. Étienne, pour subvenir aux besoins de la famille, doit se remettre au
travail.
Le père ne sait plus comment remercier Richelieu, il joint simplement les
mains en signe de prière. Il songeait à retourner en Auvergne, où la vie est
moins chère qu’à Paris, mais le travail de Blaise, au moment où il collabore
avec Mersenne, s’en ressentirait. L’Académie est pour lui un fer de lance, et
rien n’est plus important à ses yeux. Étienne aurait bien sûr préféré vivre de
sa passion pour les mathématiques et se consacrer à Blaise. Son rêve de
demeurer rentier et d’assister son fils après l’avoir éduqué s’achève.
Étienne, à cinquante ans, est obligé de travailler de nouveau. Blaise
écrira plus tard : « La chose la plus importante à toute la vie est le choix du
métier, le hasard en dispose. » Le hasard avait pris le nom du Cardinal, qui
promet de très vite envoyer une proposition : « Je connais tout votre mérite ;
je vous rends à vos enfants et je vous les recommande ; j’en veux faire
quelque chose de grand. » Étienne, amnistié, est ému aux larmes. Et c’est
aux enfants que le Cardinal rend un père méritant. La famille est à nouveau
réunie pour son bien et pour le bien de la France, selon le Cardinal. L’intérêt
se mêle à la charité. L’homme de pouvoir à l’homme de prières.
Les Pascal se serrent les uns contre les autres dans le carrosse qu’il
faudra rendre rue Saint-Martin, à l’hôtel Saint-Fiacre. Gilberte n’a point
échangé avec le Cardinal, sans pour autant perdre un instant de cette
rencontre. Le sentiment de vivre des moments historiques ne quitte pas la
douce et modeste sœur aînée.
Le carrosse s’éloigne du château du Val de Ruel, l’état de la route est
déplorable. Les soubresauts cassent le dos de Blaise. Par deux fois il faudra
s’arrêter tant il a mal. Étienne peste contre les guerres civiles et le manque
d’entretien des routes. Mais le déplacement valait la peine. Il peut enfin dormir sans redouter au moindre bruit qu’un lieutenant de police vienne le
chercher. Il serre encore sa petite Jacqueline contre lui, tandis qu’elle le
remercie ; rien n’aurait été possible sans l’éducation qu’elle a eu la chance
de recevoir. Elle rend grâce encore une fois au Seigneur, ses marques sur le
visage sont « un cachet de Dieu ». Sa guérison est un signe du Ciel. Le
moment est mal choisi pour l’exprimer, mais Jacqueline se sent déjà une
élue. Le bonheur sur terre, la protection des hommes forts ne
l’impressionnent pas et ne lui dicteront jamais sa conduite. Des questions
bien plus spirituelles la préoccupent.
Richelieu meurt quatre ans plus tard, à cinquante-sept ans, en décembre
1642. Pendant les trois années qui s’écoulèrent entre la visite des Pascal et
sa mort, Richelieu persista à n’accorder aucune responsabilité à une femme.
Ni Marie de Gournay, « fille d’alliance » de Montaigne, à qui il accorde une
pension, ni Jacqueline Pascal, qu’il appréciait, n’y changèrent quelque
chose.
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