Soumise

Christine Orban · Chapitre 19 sur 60

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Soumise

Chez Richelieu

 

Les retrouvailles sont effervescentes. Les trois enfants entourent le père

dans un joyeux brouhaha, mais l’héroïne du jour, c’est elle, Jacqueline. À

peine assis dans le salon, Étienne lui demande de raconter l’histoire, il veut

l’entendre de sa bouche. A-t-il un instant imaginé un piège ? Le duc de

Montmorency avait bien été exécuté pour complot sous la pression de

Richelieu.

Jacqueline passe vite sur sa prestation pour arriver à l’amabilité du pair

de France, et finalement au rendez-vous obtenu avec lui. Étienne a toujours

pensé que la simplicité était la marque des grands hommes. Jacqueline joint

les mains en signe de prière : seul le résultat compte, mais elle croit en la

parole de cet homme. Étienne ira le voir dès le lendemain. Jacqueline ne

peut pas se tromper.

Après avoir encore loué le courage de sa fille, il interroge Blaise. À quoi

a-t-il passé son temps pendant son exil ? Sur un ton détaché, Blaise lui

annonce qu’en partant de quelques manuscrits de Desargues, il est arrivé

aux principes de la projection. Il rend compte de son travail comme d’une

chose facile et évidente.

Étienne est émerveillé.

Cette fois, il en est certain, Blaise a inventé une nouvelle branche des

mathématiques : la géométrie projective. Dès qu’il sera libéré de ses ennuis judiciaires, il accompagnera son fils à l’académie Mersenne, où il remporte

un immense succès.

Sa fille Gilberte est plus effacée, elle a moins à raconter, mais rien ne lui

échappe, elle observe, consciente de vivre entre une sœur et un frère

exceptionnels. Jacqueline la poétesse séduit Richelieu, tandis que Blaise le

jeune savant révolutionne les mathématiques, et les deux sont si proches

qu’ils se confondent par l’intelligence et par le cœur. C’est ainsi qu’Étienne

comprend ses enfants prodiges.

La famille s’embrasse, tous enlacés les uns aux autres en une sorte de

ronde. Grâce à Jacqueline, Étienne retrouvera sa liberté, il pourra aller au

théâtre la voir jouer si l’occasion se présente, accompagner Blaise devant

les savants de l’Académie, il ne se lasse pas de ces moments qui nourrissent

sa vie et récompensent son éducation.

Étienne Pascal, avec l’aide de Gilberte et Louise, défait ses valises, il en

sort de magnifiques assiettes en faïence à décor de corne d’abondance,

spécialité de Rouen. Ils les utiliseront le soir même pour fêter leurs

retrouvailles. Gilberte étreint ce père qui les a élevés et qui a parfois dû

aussi remplacer la maîtresse de maison.

 

Le lendemain matin, dans la tenue que lui avait confectionnée son épouse

quelques mois avant sa mort, son porte-bonheur, Étienne monte dans le

carrosse loué pour se rendre jusqu’à Rueil, dans le nouveau château du

Cardinal.

Le Cardinal ne le reçoit pas. C’est avec ses enfants qu’il le veut.

Étienne revient chez lui, inquiet. Serait-ce un prétexte ? Mais non,

pourquoi attendre qu’il réapparaisse en famille si ses intentions sont

mauvaises ? Après une nuit agitée, les Pascal au complet prennent la route

du château du Val de Ruel.

Richelieu a acheté ce domaine en 1633, la proximité avec celui du roi à

Saint-Germain-en-Laye a motivé sa décision. Les travaux achevés, le Cardinal aime s’y tenir pour travailler. Plusieurs textes importants ont été

signés en ce lieu : les lettres patentes qui devaient donner naissance à

l’Académie française, ainsi que le traité par lequel la cité de Colmar sera

placée sous la protection du roi de France, ce qui lui garantira ses

privilèges, ses libertés et ses droits. C’est là aussi que le roi Louis XIII et la

reine viennent rendre visite au grand prélat et aiment se promener dans le

magnifique jardin à l’italienne, inspiré de la Villa d’Este, à Tivoli, devenue

célèbre dans l’Europe entière.

Étienne a loué un ample et confortable carrosse pour contenir sa famille.

Les grilles du parc franchies, le cocher conduit ses chevaux lentement entre

les bassins, les jets d’eau et les grottes de rocaille très à la mode chez les

architectes. Les enfants découvrent ici une chapelle, là un jeu de paume, ou

encore un théâtre. Devant le château, des gardes à cheval sont alignés, ils

portent une casaque rouge à galon d’or assortie d’une croix blanche ; celle

des mousquetaires du roi est bleue et la croix à fleurs de lys. Les menaces

d’attentat qui pèsent sur le ministre l’obligent à être protégé par une escorte

d’au moins cent hommes, presque autant que son roi. Et plus encore lors de

ses déplacements.

Des chambellans les introduisent dans le bureau de l’Éminence.

Le grand seigneur, le duc et pair nommé par le roi, dont il est si proche,

commandeur du Saint-Esprit, apparaît dans sa magnificence. Magnificence

de sa maison, de son mobilier, des sculptures de marbre, des tableaux de

maîtres italiens et français.

Tout le monde connaît le charisme de celui qui est prêt à « se rougir de

son sang » pour la grandeur de la dignité royale. L’homme de pouvoir et

d’Église attend les Pascal parce qu’il aime le spectacle qu’offre une famille

simple et unie. Une famille à mille lieues des peurs qu’il a dû surmonter et

des combats qu’il a menés pour conserver sa place.

L’homme politique est décidé à amnistier le père. Il s’avance vers la

famille Pascal bras ouverts, il a toujours pensé que plus on est « honoré et respecté, plus il faut faire l’humble et le respectueux ». Il félicite Étienne

pour les talents de sa fille Jacqueline, pour son fils Blaise, déjà bien reconnu

dans le monde des sciences, et vante l’éducation de « ces trois enfants,

parfaitement beaux ».

Blaise s’entretient avec Richelieu de ses avancées dans le domaine des

sciences. Très vite, la conversation prend un tour plus intime. Outre son

intelligence, le Cardinal a entendu parler de sa fragilité. Ce point l’intrigue

et les rapproche. Lui aussi est accablé de graves soucis de santé, abcès

divers, maux de tête, et subit des saignées régulières, sans compter les

purgatifs administrés par les médecins qui se déplacent avec lui et le

soignent, qu’il soit entouré ou non.

Cette impudeur n’est pas du goût de Blaise, il l’associe à la manie de la

représentation de son interlocuteur. Philippe de Champaigne a d’ailleurs

peint un grand nombre de fois le Cardinal. Pascal abhorre cette manie ; il

n’y voit que suffisance et contentement de soi. Mais il sait maîtriser ses

a priori quand l’enjeu est de taille. Ses succès l’ont aidé à surmonter sa

timidité et à se tenir en habile, comme il l’avait conseillé à Jacqueline lors

de sa visite à la cour d’Anne d’Autriche. Blaise ose un compliment, la

notion d’habileté pourrait s’être renforcée là, face à la quintessence du

pouvoir.

Soucieux de sauver son père, il s’entend dire que Richelieu est « la

personne la plus admirable » qu’il connaît. Mais l’habile sait que « la

naissance n’est pas un avantage de la personne, mais du hasard ».

L’heure tourne, le Cardinal va prestement prendre congé, selon son

habitude. Mais avant, il doit délivrer Étienne Pascal. C’est ce qu’il fait,

quelques mots suffisent, Étienne peut se considérer comme un homme libre,

il pourra assister à la prochaine représentation théâtrale de sa fille à laquelle

Cardinal s’invite aussi. Il n’y en aura plus jamais. Seule Jacqueline le sait.

Fou de joie, Étienne étreint sa petite fée, il entend à peine la suite. Le

Cardinal lui proposera d’ici quelques jours un poste pour compenser les emprunts d’État perdus. En homme pratique, Richelieu se doute que le

succès de son fils à l’Académie et les poèmes de Jacqueline ne rapportent

pas d’argent et il sait que les rentes ne sont pas revenues à leur valeur

initiale. Étienne, pour subvenir aux besoins de la famille, doit se remettre au

travail.

Le père ne sait plus comment remercier Richelieu, il joint simplement les

mains en signe de prière. Il songeait à retourner en Auvergne, où la vie est

moins chère qu’à Paris, mais le travail de Blaise, au moment où il collabore

avec Mersenne, s’en ressentirait. L’Académie est pour lui un fer de lance, et

rien n’est plus important à ses yeux. Étienne aurait bien sûr préféré vivre de

sa passion pour les mathématiques et se consacrer à Blaise. Son rêve de

demeurer rentier et d’assister son fils après l’avoir éduqué s’achève.

Étienne, à cinquante ans, est obligé de travailler de nouveau. Blaise

écrira plus tard : « La chose la plus importante à toute la vie est le choix du

métier, le hasard en dispose. » Le hasard avait pris le nom du Cardinal, qui

promet de très vite envoyer une proposition : « Je connais tout votre mérite ;

je vous rends à vos enfants et je vous les recommande ; j’en veux faire

quelque chose de grand. » Étienne, amnistié, est ému aux larmes. Et c’est

aux enfants que le Cardinal rend un père méritant. La famille est à nouveau

réunie pour son bien et pour le bien de la France, selon le Cardinal. L’intérêt

se mêle à la charité. L’homme de pouvoir à l’homme de prières.

Les Pascal se serrent les uns contre les autres dans le carrosse qu’il

faudra rendre rue Saint-Martin, à l’hôtel Saint-Fiacre. Gilberte n’a point

échangé avec le Cardinal, sans pour autant perdre un instant de cette

rencontre. Le sentiment de vivre des moments historiques ne quitte pas la

douce et modeste sœur aînée.

Le carrosse s’éloigne du château du Val de Ruel, l’état de la route est

déplorable. Les soubresauts cassent le dos de Blaise. Par deux fois il faudra

s’arrêter tant il a mal. Étienne peste contre les guerres civiles et le manque

d’entretien des routes. Mais le déplacement valait la peine. Il peut enfin dormir sans redouter au moindre bruit qu’un lieutenant de police vienne le

chercher. Il serre encore sa petite Jacqueline contre lui, tandis qu’elle le

remercie ; rien n’aurait été possible sans l’éducation qu’elle a eu la chance

de recevoir. Elle rend grâce encore une fois au Seigneur, ses marques sur le

visage sont « un cachet de Dieu ». Sa guérison est un signe du Ciel. Le

moment est mal choisi pour l’exprimer, mais Jacqueline se sent déjà une

élue. Le bonheur sur terre, la protection des hommes forts ne

l’impressionnent pas et ne lui dicteront jamais sa conduite. Des questions

bien plus spirituelles la préoccupent.

Richelieu meurt quatre ans plus tard, à cinquante-sept ans, en décembre

1642. Pendant les trois années qui s’écoulèrent entre la visite des Pascal et

sa mort, Richelieu persista à n’accorder aucune responsabilité à une femme.

Ni Marie de Gournay, « fille d’alliance » de Montaigne, à qui il accorde une

pension, ni Jacqueline Pascal, qu’il appréciait, n’y changèrent quelque

chose.

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