Soumise
Au parloir de Port-Royal
Enfin arrivé au parloir, Blaise demande sœur Sainte-Euphémie. Il
répugne à la nommer ainsi, mais ici, Jacqueline n’existe pas. Les visites
sont surveillées et limitées, soumises à des horaires. Et si Jacqueline suivait
l’exemple de mère Angélique avec ses parents, pourrait-elle renvoyer son
frère ?
Il patiente.
Il est huit heures du matin. Le soleil se levait quand il est parti de chez
lui. Assis sur un banc à l’entrée, il redoute l’état d’esprit dans lequel il
trouvera sa sœur. Déjà plus d’une heure qu’il patiente.
À quel moment de son rituel se trouve Jacqueline ?
Il imagine qu’elle a déjà fait son lit, sa toilette, sommaire forcément, elle
a le droit de s’essuyer le visage avec un linge propre, de se laver les mains à
l’eau pure, de se frotter les dents avec « de la croûte de pain brûlé, du son
ou de l’oseille ». Puis elle a pris sa collation, selon les consignes
habituelles : commencer « par choisir dans son assiette ce qu’elle aime le
moins ». L’heure de la bénédiction a sonné, sa récréation se niche quelque
part dans ce programme, et c’est pendant ce temps très court que Blaise doit
trouver sa place. Il patientera longtemps s’il le faut, qu’importe de perdre
une journée de travail pour quelques minutes avec Jacqueline. Assis sur le
banc de l’entrée, l’idée d’un transport en commun ne le quitte pas. Chaque passager payerait cinq sols, rien à voir avec le coût exorbitant d’un carrosse
personnel. Pourquoi ne pas utiliser les carrosses commandés pour les
parades ? Ceux du sacre de Louis XIV à Reims doivent dormir quelque
part. Il faudrait obtenir l’autorisation du roi par lettres patentes pour les
utiliser. Roannez, qui est bien introduit, pourrait s’en charger. (Le 19 janvier
1662, juste avant la mort de Pascal, Louis XIV donnera l’autorisation de
mener à bien ce projet.)
Blaise lève la tête et soudain, au bout du couloir, la petite silhouette de
Jacqueline apparaît.
Sa démarche a changé, sa robe longue enserre ses jambes et l’empêche de
se déplacer aussi lestement qu’auparavant. Elle a appris la lenteur des
religieuses. Ce n’est plus la silhouette légère et joyeuse de sa petite sœur qui
s’approche, mais celle de l’austérité. Son visage est nu, pas un cheveu ne
dépasse du voile blanc qui lui emprisonne la tête. Port-Royal a pris son
insouciance mais n’a pas tué son regard, ce regard qui le renvoie à sa vérité,
qui le gronde sans qu’elle ait même prononcé un mot.
Blaise porte sa veste de velours noir, celle qu’elle préfère, il lui ouvre les
bras alors qu’elle est encore loin, mais la mère supérieure est là, le regarde,
il les referme aussitôt. Elle fait signe à Jacqueline de baisser son voile.
Jacqueline obéit, elle devient un fantôme, une vestale, une vierge consacrée.
Elle n’existe plus. Pourquoi tant de sévérité avec un frère ? Le voile a une
signification, indiquer qu’elle est mystiquement mariée. Il le sait. Blaise
adresse un regard interrogateur à la surveillante pour amadouer ce bloc de
femme à la lèvre supérieure couverte de duvet noir.
Le fantôme de Jacqueline accélère le pas, elle craignait de ne plus revoir
Blaise à cause des reproches et des moqueries qu’elle lui avait adressés, elle
craignait de devoir se contenter jusqu’à son dernier souffle des nouvelles
que Gilberte lui en donnait. Il craignait de ne plus la revoir pour les mêmes
raisons.
Jacqueline savait que Blaise avait rendu visite à Clermont aux Périer,
qu’il avait peu mangé et beaucoup prié, qu’il avait dormi dans la même
chambre qu’elle. Elle en avait été très émue, au point d’avoir le cœur serré
et de pleurer sans savoir si c’était de joie ou de tristesse.
La lettre de Gilberte avait ravivé sa nostalgie des soirées en famille, ces
moments heureux, lorsque Blaise lisait à la chandelle des passages de la
Bible ou d’Épictète au coin de la cheminée. La nostalgie qui pouvait virer à
l’acédie menaçait les nouvelles venues. Jacqueline avait prié à haute voix,
longtemps, pour chasser ce souvenir, elle avait prié pour que Dieu pardonne
ses médisances et sa jalousie, ce reste de poison du monde, dont elle n’était
pas encore totalement débarrassée. Blaise heureux sans elle demeurait une
image douloureuse.
L’entretien se déroule dans un parloir derrière un « grillage ». Une
supérieure est présente ; comme il s’agit d’un parent proche, avec sa
permission, Jacqueline peut lever son voile et tirer le rideau.
Son visage réapparaît.
Jacqueline et Blaise se regardent intensément, ils ne se sont pas vus
depuis la vêture et ils ont l’impression de se découvrir.
Quelques fils argentés parsèment la chevelure de Blaise, c’est nouveau et
c’est beau. Les larmes montent aux yeux de Jacqueline. Son visage a
toujours ce côté enfantin, ses sourcils sont bien dessinés, une fossette qu’il
avait oubliée lui fend le menton. Son sourire est celui de Mona Lisa, c’est
ainsi que je l’imagine avançant vers son frère, un sourire dans les yeux, pas
sur les lèvres.
Il lui demande à voix basse si elle va bien. Il y a dans cette attention
quelque chose de dominateur, un besoin de la protéger encore. Elle répond
d’un signe de tête, étonnée, plus personne ne s’adresse à elle avec cette
mâle affection.
Il lui demande si elle a le droit de parler. Il insiste, il veut savoir si elle ne
regrette pas sa vie d’avant, si elle ne regarde pas derrière elle.
Elle n’a le droit d’échanger que des propos banals, elle ne peut pas parler
d’elle, ni s’intéresser aux problèmes des autres ou à ceux d’un monde qui ne
doit plus exister pour elle.
Elle est plus simple et plus logique que son frère, même s’il n’en revient
toujours pas de la voir là, elle n’a pas hésité à s’engager dans la voie étroite
et lumineuse de son Dieu. Son sacrifice est complet, définitif.
– Et toi, tu vas bien ?
Le ton de sa voix traduit cette pitié inquiète, cette sollicitude quasi
maternelle pour la pauvre santé de son Blaise. Dans l’affection de
Jacqueline il y a de la grâce, de l’admiration pour son génie de grand frère.
Il lui dit ce qu’elle savait déjà par Gilberte, qu’il a dormi dans sa chambre
et qu’il y était bien. Il avait troqué son matelas de laine épaisse contre sa
paillasse. Il a eu forcément froid, forcément mal contre le sol de pierre
humide ; il l’a rejointe dans la douleur puisqu’il ne pouvait la rejoindre dans
le bonheur.
Jacqueline baisse encore les yeux, elle connaissait ces détails par
Gilberte, mais dans la bouche de Blaise, c’est une déclaration.
Il venait là où elle voulait l’attirer et il la bouleversait.
Jacqueline dissimule mal son émotion, lui ne perd pas une miette de ce
moment, de cette joie qu’il lui offre, la seule à sa portée.
La surveillante écoute, il faut changer de sujet. Les relations avec la
famille ne doivent pas raviver les regrets du monde.
– Est-ce que tu écris toujours des poèmes ?
Il sait que c’est interdit, mais il espère une petite résistance de sa part.
Jacqueline répond non.
La supérieure écoute.
Jacqueline dit qu’elle n’a plus d’intérêt que pour le Ciel.
Blaise ne peut admettre que le Ciel interdise d’écrire ou de se cultiver.
– Plus une rime, plus un poème ?
– L’imagination est une diabolique intruse, que l’on doit vaincre à tout
prix.
« Diabolique intruse » ? Ces mots n’appartiennent pas à sa sœur. Blaise
est étonné de la violence de cette expression nouvelle. Jacqueline est
devenue la plus radicale de toutes les religieuses. La poétesse a disparu.
La tierce s’approche, Jacqueline ne doit se livrer à aucune confidence
contraire à la décence monastique.
– Tu as accès à une bibliothèque ?
Jacqueline lui fait signe que oui.
– Quelle sorte d’ouvrages ?
Jacqueline ne répond pas. Si elle dévoile que seuls des ouvrages de piété
et de théologie garnissent les étagères, Blaise s’insurgera, il n’y a pas de
quoi satisfaire toutes les curiosités intellectuelles.
Après un long silence, à mi-voix, elle demande pardon à son frère.
Pardon de l’avoir critiqué auprès de mère Angélique, pardon d’avoir
exagéré ses défauts et d’avoir douté de lui. Elle joint ses mains en prière, le
bout de ses doigts effleure ses lèvres.
Le spectacle de sa petite sœur repentante prisonnière de ces murs et de
son costume lui déchire le cœur. Il proteste, mais non, tout est sa faute, c’est
lui qui présente ses excuses, il aurait dû la féliciter, donner son argent à
Port-Royal sans attendre, mais il avait tant de peine, son départ lui était si
insupportable qu’il s’est stupidement comporté. Il regrette, c’est lui qui
demande pardon.
Maintenant qu’ils se sont tous les deux repentis, Jacqueline peut aborder
sa vraie préoccupation : si Blaise l’aime autant qu’il le dit, il doit la suivre.
La vraie vie est là, dans la piété, dans la sainteté et la vérité. Ils ont tout
partagé, pourquoi pas l’ascétisme et le renoncement à la société ? Comment peut-il envier le silence et la solitude qui l’entourent sans se résigner à
quitter le monde ?
Une cloche tinte, Jacqueline doit partir. L’oraison l’attend.
Pascal confesse qu’il a eu, pendant sa période mondaine, « d’horribles
attaches pour résister aux grâces », sans répondre à la question qu’elle a
posée. Jacqueline lui écrira en août 1652 : « Quittez par avance ce qu’il
faudra quitter par nécessité dans quelque moment. »
La repentante d’aujourd’hui ne sera peut-être pas celle de demain. Dans
le sang de Jacqueline coule la lave du volcan au pied duquel ils sont nés
tous les deux.
Jacqueline avance la main, elle veut toucher l’épaule de son frère pour le
remercier de cet aveu, mais ses doigts restent accrochés à la grille.
Il reviendra.
Elle lui adresse un demi-sourire et s’éloigne à petits pas rapides.
La supérieure tire le rideau.
Fin de la visite.
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